"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Lettre au MRAP, à propos d’Albert Memmi

par Brigitte Allal

Suite à la démission d’Albert Memmi du comité de parrainage du MRAP (Lire son communiqué), le MRAP s’est permis une réponse trompeuse et diffamatoire (lire ici) contre l’une des figures les plus importantes de la lutte anti-coloniale et anti-raciste, auteur du Portrait du Colonisé et de Portrait du Décolonisé.

Nous vous livrons ci-dessous la réaction de B. Allal, signataire du Manifeste des Libertés.


La citation d’Albert Memmi que vous faites au début de votre article, tirée de l’introduction de son livre Portrait du décolonisé, répond implicitement à vos premières objections : pourquoi n’aborde-t-il pas les causes exogènes du sous-développement ? Il les connaît certainement aussi bien que vous, et sans doute même mieux, mais là n’est pas son propos : " Aider les décolonisés, ce n’est pas seulement avoir pour eux quelque précautionneuse compassion, c’est se dire et leur dire la vérité, parce qu’on les considère comme dignes de l’entendre. " Ce disant, il rejoint de grands noms, comme celui de Mohammed Dib par exemple, qui se demandait, dans un article paru dans le Monde, par quel miracle en Algérie, on ne trouvait jamais de responsable de rien. Le choix d’écriture d’Albert Memmi consiste à refuser l’éternel " C’est la faute de l’autre " (l’ancien colonisateur, l’impérialisme, le FMI, l’humiliation, etc.), qui a pour fonction de masquer les responsabilités endogènes, et à s’adresser au décolonisé pour le mettre en face de ses responsabilités : c’est aussi cela être décolonisé. La suite de vos " objections " est un tissu malhonnête de contre-vérités : l’immigré n’est jamais présenté comme un privilégié, bien au contraire, il rencontre défiance, racisme, chômage, ghetto, suspicion ; ce que vous citez comme le point de vue d’Albert Memmi (" Délivrer des papiers à tous ceux qui le demandent, que deviendrait alors la nation ? ", page 101) est ce qu’il présente comme le " dilemme de l’ex-colonisateur " (p. 100). Malhonnêteté de votre part ? Incapacité de saisir ce qui a toujours été le propre d’Albert Memmi, l’humour ? Inculture (il faut être très inculte pour s’imaginer qu’Albert Memmi s’inquiète du " déclin de la civilisation chrétienne ") ?

Quant à la description du fils de l’immigré, vous parlez de " stigmatisation ", alors qu’il s’agit, au contraire, d’une tentative de décrire ce qu’est un ghetto : " Le ghetto est, à la fois, un refus et une réaction au refus, réel ou imaginé, par les autres. Le ghetto, comme naguère les ghettos juifs, entretient, nourrit la séparation mais il en est aussi l’expression : il est la coquille, sécrétée par un groupe minoritaire qui s’estime, à tort ou à raison, menacé dans son existence propre. C’est pour échapper à la menace, un repli, un enfermement avec les siens, au milieu desquels il se croit à l’abri " (p. 103). Younes Amrani, dans le beau livre de lui et de Stéphane Beaud qui vient de paraître, Pays de malheur, ne dit pas autre chose. Albert Memmi ne présente pas son propre point de vue en disant que le fils de l’immigré est " bruyant, revendicatif, agressif ", mais la façon dont le père voit son propre fils, cherchant ainsi à montrer le fossé d’incompréhension qui se creuse entre eux (p. 134). Quant aux " odeurs échappées de la minuscule cuisine qui imprégnent tout ", il s’agit des angoisses et du rejet de l’ex-colonisateur.

Après ce tissu de mensonges, qui font d’Albert Memmi un raciste de bas étage, et qui révèlent surtout que vous prenez vos lecteurs pour des imbéciles, après le long détail des années où il n’a pas payé sa cotisation, vous passez à l’exclusion : " Albert Memmi n’a plus sa place au MRAP ". On croit rêver !

Réfléchissez vous aussi aux graves responsabilités que vous avez, dans la situation actuelle, en utilisant, pour votre lutte contre le racisme, la diffamation.