"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Intervention de Tewfik Allal à l’AJHL

par Tewfik Allal
Éditeur, militant syndicaliste

Intervention de Tewfik Allal à la réunion-débat organisée par l’Association pour un Judaïsme Humaniste et Laïque sur le thème Islam et judaïsme : la laïcité en partage le 25 novembre 2004

Site de l’AJHL

Je vous remercie de m’avoir invité à votre soirée et suis heureux de partager avec vous nos idées sur la laïcité. Je voudrais vous dire, d’emblée, que je ne suis pas ici en tant que porte-parole des femmes et des hommes qui ont signé le Manifeste, car leurs expériences de la laïcité sont multiples, diverses, sans aucun doute différentes de la mienne : cela dépend des générations, des provenances, du rapport de chacun avec l’islam. Je vous parlerai en tant que simple signataire du Manifeste. Moi, je viens du Maghreb, et j’ai des enfants qui sont nés en France, qui sont citoyens de ce pays. Je vous parlerai donc de mon expérience de la laïcité, et celle de mes enfants, de deux générations maghrébines : celle qui vient des pays d’origine, et celle qui est née ici.

Il y a donc, d’abord, l’expérience de la laïcité de ma génération. Une génération qui a fait ses premières classes dans l’école française, dans un système colonial en train de vivre ses derniers jours, où l’émancipation et la libération nationale étaient à l’oeuvre. Une génération charnière qui bénéficiait des derniers éclats du système éducatif français, d’autant plus appréciables que le colonialisme s’effondrait, et des espoirs de liberté et de démocratie que laissait entrevoir le mouvement national. Bref, une génération bénie, qui pouvait admirer, librement et en même temps, les Lumières, la révolution française, Victor Hugo, et le cinéma égyptien, Oum Kalthoum, Smahane, Tewfik el-Hakim et bien d’autres.

Mais, au lendemain des indépendances, cette " greffe " de la laïcité à la française n’eut pas tous les fruits espérés, bien qu’elle ait aidé nombre de nos aînés à abattre le système colonial, souvent au nom même des valeurs qui sous-tendaient cette laïcité. En effet, très vite, mis à part les premiers mois du gouvernement de Bourguiba, le mouvement national se lança dans des sombres combats pour l’identité, et non pour les libertés. Un combat mené sous couvert de construction de l’Etat national, de développement, de socialisme, de panarabisme, etc. La laïcité était alors impensée, n’était inscrite nulle part. Il était exclu, par exemple, d’avancer l’idée d’une séparation entre le religieux et le politique, et donc de se dire agnostique, non-croyant, voire de se dire juif ou chrétien et citoyen de ces pays.

La rupture avec le système colonial s’est faite, au coeur même des mouvements d’indépendance, contre la France, mais aussi contre une pensée laïque qui lui était associée, au nom d’une identité qui mêlait étroitement la sortie du système colonial et le religieux.

D’un point de vue historique, le système colonial au Maghreb se présentait sous une façade laïque (avec Jules Ferry, la troisième république, la devise Liberté-Egalité-Fraternité sur les frontons des écoles, etc.). Or, sous cette laïcité formelle ­ amenée dans les " fourgons " de la colonisation, en quelque sorte ­, il y avait, en Algérie par exemple, trois catégories de population bien distinctes : les Français-Français, les Français musulmans ­ une infime minorité ­, enfin les indigènes, c’est-à-dire l’immense multitude des sans-noms-patronymiques, des sans-droits. Puis, il y eut aussi le système des deux collèges électoraux ­ celui des Français-Français, et celui des Français musulmans, le premier ayant dix fois plus de poids que le second, naturellement. Et le système colonial, avec ses deux collèges et ses Français musulmans, nous renvoyait, de fait, au-delà de sa laïcité de façade, à un enfermement identitaire, qui se perpétua, au lendemain des indépendances, malgré les discours progressistes d’alors.

Le plus souvent, nos exigences de liberté, peu nombreuses mais vitales, se réfugiaient parfois dans l’arabisme, notamment la langue, qui nous arrivait alors par la chanson et le cinéma égyptiens. Et même ces exigences intimes étaient bridées, à l’époque, non seulement par les pouvoirs en place, mais aussi par l’ordre moral qu’ils instillaient : certes, on ne disait pas que les actrices Samia Gamal et Chadia étaient " kofr " (interdit), mais on n’en était pas loin (j’ai appris, récemment, hélas, que Chadia a pris le voile.).

Hormis l’épisode, sidérante, de la transgression faite par Bourguiba buvant un verre d’eau en plein ramadan à la santé du peuple tunisien, l’exhortant à l’ijtihad, la première fois où j’ai ré-entendu parlé du mot " laïcité ", c’était par l’OLP au lendemain de la guerre des six jours, qui mettait en avant une " Palestine laïque et démocratique ", regroupant juifs, chrétiens et musulman dans un même pays. Il faut bien mesurer l’avancée de ce mot d’ordre qui venait contrecarrer celui du sinistre Choukheiry parlant de " jeter les juifs à la mer ". C’est ainsi que je me consolais, à posteriori, du départ d’amis juifs marocains en Israël, en me disant qu’ils trouvaient là une patrie où ils étaient acceptés en tant que tels.

On est loin actuellement de cet espoir d’une seule nation laïque et démocratique, qui apparaît comme une utopie lointaine dont il a fallu faire son deuil ­ la mort dans l’âme. Il s’agit maintenant de la reconnaissance de deux peuples et de deux Etats, mais là encore la question de la laïcisation du pouvoir est un point incontournable pour que la situation avance des deux côtés.

Donc, pour ma génération, le combat pour la laïcité est un combat qui est mené actuellement par des mouvements de pensée dans leurs pays d’origine : mouvements vers la suppression de la religion comme religion d’Etat, la suppression de la notion d’apostasie, la suppression des codes de statut personnel basés sur la charia et infériorisant les femmes, etc. Et ce n’est pas un hasard si l’essor de l’islamisme politique s’est fait parallèlement à ces avancées vers une pensée laïque, pour s’y opposer : en Algérie, c’est au moment où les femmes (qui dans les pays sous loi islamique ont une place particulière, dans la mesure où elles sont en quelque sorte le " tabou de la communauté ", la " propriété matricielle et matriciante de la oumma ", comme le dit Fethi Benslama) rentraient en masse dans l’école et dans le travail qu’ont commencé à résonner dans les mosquées les discours sur la pudeur, le voile, et le devoir pour elles de rester à la maison. Ces combats se mènent actuellement et sont curieusement assez mal connus et soutenus par les pays européens, au nom de la real politique.

Parlons maintenant de la génération de ceux qui sont nés en France, et dont les parents se sont installés véritablement ici : ces jeunes-là ont été nourris au lait de la laïcité, même si les modes de pensée de leurs parents sont souvent encore pris (mais pas toujours) dans cet enfermement identitaire, aux dépens des libertés. Et c’est là, pour répondre aux contradictions qu’ils vivent entre la famille et l’espace public, que la revisitation de la mémoire maghrébine, l’enseignement de l’histoire à l’école et ailleurs, auraient leur rôle à jouer.

Donc, ces jeunes Français, qui côtoient sur les bancs de l’école d’autres jeunes de toutes les confessions, ou sans confession du tout, comment ne seraient-ils pas profondément laïques ? Or, voilà qu’on nous dit qu’ils se regroupent entre " Arabes ", entre " Musulmans ", que pour certains ou certaines se laissent pousser la barbe ou se voilent, traitent les autres de " Français ", tiennent des propos antisémites et harcèlent " les juifs ". Que se passe-t-il ?

Il se passe d’abord que ces jeunes, venant de quartiers-ghettos, se sentent mal dans les centres-villes. Nous disons, dans le Manifeste, que " nous sommes conscients que des jeunes Français issus de l’immigration connaissent un retard considérable dans leur promotion sociale et une discrimination constatée par tous les observatoires, et que l’idée de laïcité à la française a beaucoup perdu de sa valeur pour eux " : il y a des gens plus égaux que d’autres, des religions plus valables que d’autres (cf. le dernier rapport de la Cour des comptes). C’est sur cette perte de valeur que travaillent des groupes idéologiques liés à l’islamisme radical : je vous cite le propos d’un membre d’une association de la région lyonnaise tenté un temps par l’islamisme radical : " On s’était trouvé des éléments d’identification : turbans, barbes, niquab, la totale. Nous, on était les bons, les autres les méchants. Avec nos longues barbes, nos turbans, et les femmes tout en noir, on défilait en hurlant " Allah oukbar " dans les rues de Lyon. Arrivés place Bellecour, qu’est-ce que c’était bon de prier sur la grande place publique ! Dans la capitale des Gaules, on était vraiment terrifiants, terrorisants, traumatisants, et ça nous faisait un bien fou ! " (cité par Dounia Bouzar, dans " Monsieur Islam n’existe pas ", pages 25-26)

L’influence de Tariq Ramadan a été plus pernicieuse. Je le cite (d’après l’ouvrage de Caroline Fourest, " Frère Tariq ") : " Ma conception de la vie dit que là où je me trouve je dois respecter le cadre " (cassette " Notre identité face au contexte "), ou " J’accepte les lois tant que ces lois ne m’obligent pas à faire quelque chose contre ma religion " (cassette " L’identité musulmane : construire notre discours "). " Respecter ", " cadre ", " accepter ", tous ces mots indiquent que l’on s’adresse à des gens qui viennent d’ailleurs, parce qu’ils sont " musulmans ", qui se soumettent aux lois mais qui en aucun cas ne peuvent être sujets actifs des lois. C’est-à-dire, qui respectent les lois mais ne les font pas. Et c’est là qu’est la perversion : à une révolte contre un sentiment de sous-citoyenneté, une cohorte de prêcheurs répond par une philosophie de la contre-citoyenneté.

Ce discours s’est sournoisement insinué dans les médias : nous sommes tous devenus des " musulmans " ; ainsi, un journal me demandait récemment dans une interview de répondre à la question suivante : Qu’est-ce qu’un laïque de tradition musulmane ? J’ai répondu : C’est d’abord tous les jeunes Français, issus de parents ou de grands-parents venus de pays musulmans, et donc de " tradition musulmane ", comme d’autres sont de " tradition juive ", ou de " tradition chrétienne ". Ils sont nés dans un pays laïque, ont fréquenté des écoles laïques, et ont été " nourris au lait de la laïcité ", que la grande majorité d’entre eux ne remettent pas en cause.

C’est précisément parce que ces jeunes issus de culture musulmane sont en pays de laïcité et laïques qu’ils deviennent un enjeu important pour l’islamisme politique, après ses échecs successifs (Algérie, Afghanistan, Soudan, etc.). Et cet enjeu est avant tout d’ordre politique. Comme le dit Gilles Kepel dans " Fitna ", " les Frères musulmans et leurs héritiers s’engouffrent dans la brèche ouverte par l’écroulement du communisme, et commencent à se faire les champions de la socialisation ­ au nom d’une identité communautaire islamique exacerbée ­ de cette jeunesse pauvre, qui arrive désormais à l’âge adulte et se voit confrontée au marché de l’emploi dans des conditions souvent mauvaises ". Ces prêcheurs n’ont rien à faire avec l’idée de citoyenneté, détournent ces jeunes de l’action politique nécessaire pour faire avancer leurs droits, et instrumentalisent leur sentiment d’être des victimes au profit d’une " communauté musulmane " dont ils feraient partie, une " communauté fictive, qui n’a plus rien à voir avec les réalités qui les entourent, et qui se drape dans des oripeaux républicains ou tiers-mondistes pour mieux dessiner une société inégalitaire, répressive et intolérante " (citation du Manifeste).

Si nous tombons dans le travers de dire que ces jeunes doivent être "laïcisés" ou "intégrés", nous ne faisons que reprendre un discours qui est celui de l’islam politique, sous toutes ses formes, et qui consiste à dire qu’ils ne sont, par nature, ni l’un ni l’autre. Discours qui rejoint par ailleurs celui de l’extrême droite.

Ce que nous appelons " laïcité vivante ", c’est une laïcité qui trouve son plein exercice par une prise en compte des discriminations et un combat politique ­ partagé ­ pour les droits de tous.