"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Démasquer l’islam politique

par Farouk Mansouri, Hélène Michelini-Beldjoudi
Journaliste Consultant en informatique

Dans une tribune parue dans Libération du 11 novembre, Pierre Khalfa, syndicaliste et membre du conseil scientifique d’Attac, propose aux progressistes un débat avec « les mouvements se réclamant de l’Islam politique », et ceci avec une « volonté d’intégrer » ces courants et leur permettre « à partir de la spécificité qui est la leur, d’embrasser la cause de l’humanité toute entière ».

Pierre Khalfa se réfère d’emblée au processus d’intégration des Chrétiens et des Juifs dans la mouvance progressiste, et insiste sur le rôle qu’ont joué certains courants religieux dans le domaine social. Puisque ces derniers ont réussi à se détacher « d’une vision conservatrice de la religion », les Islamistes ne résisteront pas au processus qui les mènera vers la laïcité ! M. Khalfa fait ici l’impasse à la fois sur l’historicité (durée nécessaire à l’achèvement d’un processus), sur l’analyse de la véritable nature des « courants islamistes » et de leur rôle géopolitique, enfin sur les buts poursuivis. Réduire l’offensive islamiste à une « dérive communautaire » engendrée par l’exclusion, c’est prendre l’effet pour la cause. Le champ social n’est qu’un alibi commode où l’arbre du repli identitaire cache la forêt des ambitions politiques. Né de la mondialisation, non lié à une aire géographique, l’Islam politique, véritable idéologie guerrière, est à la recherche de son espace vital.

Comparer l’Islam politique à la Théologie de la Libération est pour le moins cocasse. Cette dernière, farouchement combattue par le Vatican, reposait sur une analyse marxiste, notamment la lutte des classes, « pour comprendre les causes de la pauvreté » (Michael Löwy, La guerre des dieux ). L’Islam politique, lui, se fonde sur une soumission du croyant envers son dieu, même si parfois le discours s’enrobe de mots altermondialisants ou remettant en cause les effets du libéralisme. Du coup, les discours du libéralisme et de l’islamisme, loin d’entrer en conflit, se complètent : ils distraient les esprits des luttes sociales pour les orienter vers des problèmes liés aux « identités » et aux « racines » (le texte de Pierre Khalfa en est une bonne illustration). L’intellectuel Samir Amin identifie bien le problème en soulignant que cette « idéologie est instrumentalisée par la stratégie de domination du capital parce qu’elle transfère les luttes de l’aire des contradictions sociales réelles au monde de l’imaginaire dit culturel, transhistorique et absolu ». Disputer des racines et des identités alors que le train libéral nous emporte vers l’abîme est davantage qu’une perte de temps : c’est une faute historique et politique.

A-t-on entendu une seule fois ces « Islamistes modernes » évoquer le travail de Mahmoud Taha, ce Soudanais qui affirmait que « l’humanité (...) devenant (...) apte matériellement et intellectuellement à accepter à la fois le socialisme et la démocratie, l’Islam doit désormais être propagé en ces termes » . Ou encore que « le but originel de l’Islam, c’est l’individu. » ? Cette lecture émancipatrice et libératrice de l’Islam a été condamnée à mort, ainsi que son auteur, par un régime proche des courants se réclamant de l’Islam politique.

En soulignant (lui aussi !) que l’Etat social, le système éducatif, sont en crise, Pierre Khalfa enfonce une porte ouverte. Ce n’est toutefois pas une raison pour se jeter dans les bras des Islamistes. Il est ici nécessaire de clarifier le propos. L’Islam politique est à la religion ce que la feuille de vigne est à la pudeur : un cache-sexe. Qui voile la tête des femmes pour mieux les faire remarquer. Et surtout pour les séparer de la communauté nationale en affichant, comme un drapeau, leur appartenance à la communauté des Croyants. Par ailleurs, les populations dites d’ « origine musulmane » comptent une majorité de non pratiquants, et même, mais oui, de purs athées ! Il faudra cesser un jour de renvoyer quelqu’un à sa prétendue religion au seul prétexte de l’origine géographique de ses parents ou de ses aïeux. Notons au passage le phénomène des « convertis », souvent très actifs voire extrémistes, qui met lui aussi à mal l’explication identitaire.

Pierre Khalfa oublie enfin de signaler que les mouvements progressistes ont délaissé le terrain social dans les banlieues, cédant la place à des organisations qui l’ont perverti en revendication communautaire et religieuse. La montée de l’Islam politique est une conséquence de cette carence. Il est donc urgent que les forces de progrès réinvestissent cet espace. Inutile de palabrer avec des mouvements dont le but affiché est d’ « islamiser la République ». N’a-t-on pas entendu parler de féminisme concernant le port du voile (indépendamment de la loi sur la laïcité) au nom de cette notion de « culture » à respecter ? N’a-t-on pas vu les militants d’un mouvement laïc agissant contre la guerre en Irak essayer d’imposer de la nourriture hallal et des boissons non alcoolisées pour ne pas froisser leurs amis se réclamant de l’Islam politique ?

Pour sortir d’un certain eurocentrisme et comprendre ce que mot « Islam » veut dire, les progressistes ont mieux à faire que de flatter la vanité des courants rétrogrades. Puisqu’on a beaucoup parlé de choix individuels, pourquoi ne pas engager le débat non avec des porte-parole plus ou moins labellisés mais avec des individus libres et autonomes ? Des laïcs, par exemple qui, après avoir réglé le problème foi/raison, tentent de concilier raison et émancipation. L’Islam politique soutient un discours « progressiste » comme la corde soutient le pendu. N’oublions pas que les débats, comme les promesses, n’engagent que ceux qui y croient.