"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Pourquoi je ne peux plus " encadrer " les médias !

par Nadia Chaabane

Jusque-là, je vivais tranquillement en région parisienne ; j¹avais les mêmes soucis et préoccupations que des centaines de milliers de gens : précarité, logement, stress, sexisme, réforme de la sécurité sociale, dérives racistes, dernier film à l¹affiche, la pollution, métro, grèvesŠ Et voilà que je me découvre différente : ce n¹est pas moi qui me réveille un beau matin différente, mais les médias qui voyaient en moi tout à coup quelqu¹un d¹autre, une " musulmane de France ". Je ne me connaissais pas cette appartenance : je suis certes musulmane, mais cela ne concernait personne, jusque-là.

Mais, après réflexion, la mémoire m¹est revenue : les années 1980, après la " marche pour l¹égalité ", j¹ai assisté à une évolution dans les attributs dont les médias affublaient les gens comme moi (basanés et ayant pour héritage l¹immigration, et encore cela ne concernait qu¹une partie de ces " gens "), pour les désigner. On a vu fleurir la " deuxième génération ", les " beurs et beurettes ", les " issus de l¹immigration maghrébine ", les " Maghrébins ", les " Maghrébins de France ", et voilà qu¹on devient aujourd¹hui les " musulmans de France ". A aucun moment, ces médias ne se sont posé la question de savoir comment nous, nous nous désignons.

Alors une idée m¹a traversé l¹esprit, celle d¹aller questionner les " gens comme moi " et de leur demander qui ils étaient ?. J¹ai choisi un lieu stratégique, un carrefour où les " basanés " sont en nombre. J¹y suis restée quatre heures d’affilée, et j¹ai pu interroger 97 personnes, exactement. Bien sûr, mon échantillon est fruste, mais il est plus représentatif que celui utilisé par les médias, qui plaquent un nom sans savoir s¹il correspond à une réalité. Voilà les réponses collectées et regroupées en deux catégories : les " blédards " ­ c¹est ainsi qu¹on les désigne, nous : ceux qui sont nés ailleurs et qui sont arrivés ici adultes ­ et les autres. La question posée étant " Vous venez d¹où, vous êtes quoi ? ", ceux qui n¹avaient pas répondu spontanément ont été écartés de ce comptage car donner des explications aurait perverti les réponses.

Les " blédards " : 46 personnes interrogées. Les réponses étaient les suivantes : 11 algériens, 6 kabyles, 7 marocains, 6 tunisiens, 7 arabes, 6 personnes ont cité des noms de villes maghrébines, 1 libanais, 2 égyptiens Les autres : 51 personnes interrogées. 16 françaises, 6 de Seine-Saint-Denis, 3 parisiens, 9 français d¹origine arabe, 3 français d¹origine kabyle, 5 français d¹origine maghrébine, 2 musulmans français, 3 franco-arabes, 2 franco-algériens, 1 franco-tunisien, 1 " je ne sais plus " (le jeune qui a fait cette réponse a ri et fait le commentaire suivant : " je ne sais plus qui je suis, ça dépend pour qui. "). J¹ai eu la surprise aussi de commettre quatre " délits de faciès " : j¹étais persuadée d¹avoir à faire à des " basanés ", m ais c¹était des européens (1 venant d¹Espagne, 1 de Corse, 2 du Portugal).

Ces réponses sont très instructives et édifiantes, voilà comment se perçoivent " ces gens là " et comment vous les médias les percevez. Pour d¹aucuns, ils restent des " étrangers ".

Je refuse toutes ces désignations qu¹on m¹accole et qui ont pour effet de me cantonner dans une identité et de m¹en refuser les autres. Je revendique toutes mes identités (arabe, musulmane, tunisienne, femme, universitaire). Toutes ces identités font partie intrinsèquement de moi, mais, pour les " autres ", je suis française et les choses ne devraient pas être autrement. Je refuse qu¹on m¹enferme dans une identité, qui relève, qui plus est, de la sphère privée.