"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Un nationalisme exsangue

par Brigitte Allal

À la mi-janvier, Wassyla Tamzali nous écrivait d’Alger, à propos d’un texte publié dans la rubrique "Idées-Débats" d’El-Watan le 2 janvier 2005, signé par un officier supérieur à la retraite, Belkacem Lamine, et intitulé « Le glas a-t-il sonné pour le roi Mohammed VI ? » :

« Je voulais féliciter l’auteur de cet article pour ses talents de stratège. Enfin, grâce à lui, nous comprenons pourquoi le Parlement marocain a amendé le code de la famille marocain. Écoutez bien : “La Moudawana a été amendée à l’instigation d’un conseiller du roi, Albert Azoulay, juif d’origine”, précise l’auteur. Pensiez-vous, avec un peu d’envie, comme beaucoup d’Algériens, que le roi Mohammed VI avait, en annonçant sa volonté de réformer le code de la famille marocaine en réplique aux attentats islamistes de Casablanca, pris un parti difficile, courageux, et qu’il donnait ainsi une leçon politique à d’autres qui n’ont pas su avoir la même réponse devant des événements encore plus graves que la bombe du restaurant espagnol casablancais ? Croyiez-vous savoir, comme moi, que les associations féministes et féminines ont pesé de tout leur poids sur le roi pour qu’il aille dans ce sens ? Eh bien, non, tout cela n’existe pas ! C’est un juif qui serait à l’origine de cette réforme. Le conseiller du roi aurait tramé un complot juif. Pourquoi ? On se le demande bien. Pour déstabiliser la société marocaine en donnant plus de droits aux femmes ? Pour humilier les hommes arabes ? Pour préparer une invasion d’Israël ? Plus encore, ledit conseiller, Albert Azoulay, affublé du titre de “premier conseiller” - qui se prénomme en fait André -, gouvernerait le pays à la tête d’une “poignée” de personnes - toutes juives, j’imagine, puisque l’auteur cite, de cette poignée, la cheville ouvrière de la réforme du code, un juif encore, Sion Assidon.

« Nous voilà rassurées, nous qui pensions que les Marocains nous doublaient au poteau de la modernité. Eh bien, non, la réforme n’a rien avoir avec les institutions marocaines, ni avec la lutte des femmes de ce pays. Mais la démonstration ne s’arrête pas là... C’est dans la chambre du monarque que l’on nous fait pénétrer. Au complot juif, voilà le complot des femmes ! Les femmes et les juifs ? Tiens, tiens, ça me rappelle quelque chose. L’auteur cite une femme marocaine, Leïla Rhiwi, en estropiant l’orthographe de son nom, responsable elle aussi de cette réforme, et il dévoile au lecteur - sans trop dire pourquoi, à nous de deviner - que cette militante et l’épouse du roi ont des liens, qu’elles appartiendraient au même corps professionnel, une école d’ingénieurs. Faut-il penser, avec lui, que cette complicité a eu un effet sur le roi qui, entre la piste de danse et sa chambre royale, aurait prêté attention à sa femme qui, elle, aurait été complice de cette madame Rhiwi ? Les deux femmes auraient joué un rôle non négligeable dans cette sombre affaire de réforme du code de la famille. Je dois vous dire que c’est en lisant les propos sur mon amie Leïla Rhiwi avec qui, et d’autres, nous avons fondé le collectif Maghreb Égalité 95 et qui est très représentative de la lutte, de la ténacité, de l’immense capacité d’organisation, de mobilisation des femmes, des hommes et de toute la société civile marocaine, que j’ai perdu mon flegme et que j’ai décidé d’écrire au journal. Sans succès. Alors, à travers vous, je m’adresse à elle : “Leïla, je suis désolée de ce qui a été écrit. Pour les femmes marocaines et pour nous, tu le comprendras bien. J’aurais voulu faire mieux, et trouver un moyen plus large pour informer les lecteurs d’El-Watan. J’envoie ceci au Manifeste des libertés. Ce torchon (cet article) véhicule exactement ce pourquoi nous sommes réunis et je pense que mes amis le feront circuler.” »

Dans le Monde du samedi 28 mai, nous apprenons par Florence Beaugé « qu’une des figures emblématiques de la lutte pour les libertés en Tunisie, la journaliste Sihem Bensedrine, 55 ans, a été la cible d’une campagne obscène de la part de la presse tunisienne : Al-Chourouk et Al-Hadith, deux quotidiens arabophones à fort tirage, ont lancé, les 8 et 11 mai, de véritables appels à la lapidation de cette femme présentée comme “prostituée”, “créature du diable”, “vipère haineuse”, “vendue aux sionistes et aux francs-maçons” ; elle est accusée de “louer son dos aux étrangers et aux sionistes”... Rédactrice en chef du journal en ligne Kalima, Sihem Bensedrine est également porte-parole du Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNTL, non reconnu). C’est à ce titre qu’elle subit les représailles du régime et qu’elle n’a toujours pas reçu l’autorisation de publier la version papier de son journal en Tunisie. » Et nous apprenons par Libération du 7 juin que d’autres journaux ont relayé cette campagne (l’Observateur et Al-Sarih), et que le rédacteur en chef d’Al-Chourouk a été décoré de l’ordre national du mérite culturel par le chef de l’État en personne...

Pauvres nations, menacées par des étrangers, des francs-maçons, des juifs, des homosexuels, des femmes libres, et par leurs voisins ! Mais aussi par des intellectuels : depuis un mois sévit en Algérie une campagne de presse calomnieuse accusant nommément des historiens aussi prestigieux que Mohammed Harbi et Benjamin Stora : l’un aurait affirmé avoir été contacté en 1992 par les généraux pour assumer la présidence (dans Echourouk du 23 mai), l’autre aurait réclamé, ainsi que d’autres juifs de Constantine réunis à Jérusalem dans le cadre du congrès mondial juif, 144 millions de dollars de réparations pour les biens perdus (Quotidien d’Oran du 12 mai 2005). Ces 144 millions sont d’ailleurs devenus, au fil du temps et de la presse, 50 millions (El-Khabar du 21 mai), 20 millions (Echourouk du 22 mai), etc. Toutes ces prétendues informations sont de purs mensonges, et les historiens visés ont bénéficié, pour Mohammed Harbi, d’un droit de réponse publié dans la Tribune et dans le Quotidien d’Oran ; pour Benjamin Stora, d’un rectificatif dans le Quotidien d’Oran, sans que ce journal reconnaisse que l’amalgame fait entre la rencontre de Jérusalem et d’éventuelles demandes d’indemnisation faites ailleurs - un amalgame dont il se plaint dans son numéro du 24 mai - était de son fait, pour avoir repris, sans enquête, une rumeur propagée par un quotidien londonien arabophone de tendance islamiste, El-Quds. Une rumeur qui a été l’occasion d’un flot de propos antisémites particulièrement scandaleux dans un grand nombre de journaux : passons sur la comparaison entre « les juifs » et les harkis et sur le fait que « les juifs auraient livré l’Algérie aux colonisateurs » (Sawt Al-Ahrar, 19 mai), que « les juifs, au nom de la tolérance et de l’humanisme auraient le droit d’entrer en Algérie comme en pays conquis, dans l’état d’esprit de preneurs de butin » (Echourouk, 19 mai), que « ce peuple élabore un plan pour mettre la main sur la moitié des dépôts de l’Algérie dans les banques américaines, lesquelles sont précisément dominées par les juifs » (Echourouk, 21 mai), qu’ils « auraient asservi des milliers d’Algériens » et que « quand ils pleurent leur paradis perdu, ils ne pleurent en réalité que leurs privilèges » (El-Bilad, 21 mai), que « leur histoire enfin est un tissu de pages noires, car ils sont connus depuis la préhistoire pour être des maîtres chanteurs. Ce chantage s’est manifesté de façon patente après la fin de la Deuxième guerre mondiale quand la propagande sioniste a inventé les fours crématoires et l’holocauste. Dès lors, l’opinion publique nationale et internationale ne doit pas s’étonner du fait que les juifs tentent d’exercer un chantage sur l’Algérie comme ils l’ont fait à l’encontre de l’Allemagne... Nous ne pouvons oublier non plus le fait que c’est le juif Bouchenak qui a été le facteur essentiel de la colonisation de l’Algérie (éditorial de Echourouk du 23 mai 2005). Passons sur tout cela : chaque pays a ses torchons, et ce flot de propos venimeux - et même négationnistes - peut être analysé comme une réaction raciste et impuissante à ce qui se dessine : le réchauffement des relations amicales entre musulmans et juifs algériens.

Mais peut-on se contenter, comme le fait le Quotidien d’Oran, de dire que les « quiproquos et malentendus politiques », déclenchés de fait par la calomnie, sont dus « à la réaction des Algériens qui associent intimement juifs à Israéliens », sans faire une mise au point sur cette association et expliquer clairement qu’elle fait peu de cas de la cause palestinienne qu’elle est censée défendre ? Comme elle fait peu de cas de la douleur d’un certain nombre de femmes et d’hommes (et ceux mis nommément en cause en particulier) qui ont fait de leur lien profond avec l’Algérie, lien natal, la source d’une recherche objective, honnête, indépendante et riche sur l’histoire du pays, recherche dans laquelle s’inscrit Benjamin Stora, ou d’un engagement politique pour son indépendance : comme le disait Alice Cherki, dans un récent courrier, « j’ai assez “travaillé” pour ma part ici, là-bas, ou ailleurs, pour ne pas être personnellement affectée mais je ne peux m’empêcher de penser à ceux - pourquoi ne pas les nommer - les Timsit, les Sixou, les Melki, les Pierre Chich, etc., qui ont donné sans conditions leur jeunesse, leur talent et leur compétence. Certains d’entre eux sont morts, pas très vieux, les autres survivent silencieux et silenciés. »

Mais ce qui est plus grave est le consensus de la presse, accompagné, pour certains, d’une absence de déontologie. Il semble que, sur certains sujets, une vague de populisme aigre et haineuse submerge des journaux très différents, avec assomption de boucs émissaires qui sont en l’occurrence les juifs, mais pourraient être les femmes, les homosexuels, ou les gens du pays d’à côté. Quelle est la fonction de cette « passion » ? D’évacuer à peu de frais la politique, la réflexion sur la crise, et la réflexion sur l’histoire, en flattant les pires instincts des masses. Comme le dit Mohammed Harbi, dans sa mise au point Une presse sans déontologie, « en fait, ce sont mes travaux d’historien soucieux de l’exactitude des faits, quelles qu’en soient les conséquences, qui gênent. Je ne peux donc y répondre qu’en allant plus loin dans la déconstruction des mythes et dans la recherche de la vérité. Essayons d’analyser de plus près les raisons d’une calomnie qui espère, selon l’adage bien connu “Calomniez, calomniez il en restera toujours quelque chose“, réussir une opération louche. Son but, conformément aux procédés de la propagande des milieux autoritaires et prédateurs, est de démoraliser les candidats à la citoyenneté, de les persuader de l’inutilité de leur résistance au mensonge et de leur impuissance à établir la vérité. Les adversaires de la démocratie ont changé de défroques. Ils n’ont pas renoncé à reconduire les servitudes séculaires propres à un passé révolu. Les pratiques de ce journal [Echourouk) nous concernent tous. Si chacun, là où il se trouve, s’implique dans la lutte contre les manipulations et le mensonge, la vie politique ne se réduirait plus au simple jeu des pouvoirs institués et des factions, la presse y gagnerait en crédibilité et nous serons tous à ses côtés dans sa lutte pour la liberté d’expression. Enfin les archaïsmes s’effaceraient au profit d’une culture démocratique qui rendrait vains les appels à la servitude volontaire. »

Association du Manifeste des libertés,

Paris, 13 juin 2005.