"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Pourquoi j’ai signé

par Nourrédine Saadi

On m’a demandé de répondre à cette question : pourquoi j’ai signé le Manifeste. J’ai eu envie, spontanément, d’adresser un texto à mes amis Brigitte et Tewfik Allal pour leur dire tout simplement : je signe parce que c’est moi. Cela peut paraître prétentieux, mais ce serait dans le sens de mes engagements, c’est-à-dire de ma vie, et comme je ne suis pas là pour raconter ma vie, je vais dire quelques mots là-dessus qui ne sont pas des réflexions théoriques, mais qui sont ce pour quoi je signe le Manifeste. C’est en arrivant ici par le métro et en regardant un peu la presse que, tout à coup, j’ai vu que nous étions totalement dans l’actualité : c’est la profanation d’un cimetière musulman hier, après les cimetières juifs, c’est le MRAP qui appelle avec « Une autre voix juive » à manifester contre l’antisémitisme, ce sont les commentaires sur la loi contre l’homophobie, etc. Et je crois que nous sommes dans l’actualité avec ce texte, parce que c’est d’abord un texte de riposte. J’allais dire un texte d’indignation, car il fallait que nous nous indignions, compte tenu de ce que nous avons vu et vécu à Paris ce 17 janvier 2004. Je dois dire que, pour moi, qui ai été chassé de mon pays par l’islamisme politique, par la « maladie de la mort », une expression que j’aime beaucoup, que j’ai déjà utilisée dans un titre en me souvenant de Marguerite Duras, j’ai toujours emporté avec moi ces manifestations à Alger de barbus et de femmes voilées, qui défilaient par centaines de milliers dans ces rues d’Alger, avec nous en face, perplexes, qui nous demandions à l’époque : mais mon dieu d’où sont-ils sortis, pourquoi ce pays est-il ainsi ? Et de revoir ici à Paris la même foule, j’avoue que non seulement j’ai été choqué, mais je me suis rendu compte que quelque chose se passait de nouveau. Quand on m’a proposé de réagir, spontanément j’ai signé ce Manifeste. Mais je crois que la force de ce texte, c’est que, précisément, comme le dit José Luis Borgès, l’actualité est toujours anachronique. Anachronique, au sens où il s’agit d’un texte neuf, d’un texte inédit, d’un texte qui me semble porteur de quelque chose d’important pour l’avenir. Évidemment, comme chacun, je me suis d’abord interrogé tout de suite sur cette expression « femmes et hommes de culture musulmane ». Ce qui m’a choqué, ce n’est pas tant ce qu’elle désigne, mais c’est ce qu’elle exclut. Car, dans cette désignation « de culture musulmane », j’avoue que je me retrouve tout à fait, j’ai été élevé dans le lait de l’islam, je l’ai tété dans le sein de ma mère, les premiers mots que j’ai entendus étaient « hamdoulillah », toute la journée c’était ça, c’étaient les litanies, et j’appartiens à cette culture, car j’ai appris le Coran à l’école coranique de Constantine avant même d’apprendre le français. Ce n’est pas une revendication, ce n’est pas une réclamation, car depuis je suis loin de toute religiosité, et j’ai établi d’autres rapports avec la religion de mon père et de ma mère, et de ce fait me réclamer aujourd’hui d’une culture musulmane, et je comprends parfaitement ceux qui estiment que cela exclut quelque part, était pour moi au contraire assez courageux dans ce contexte où, face à ceux qui se réclamaient de l’islam pour tenir ces propos fascistes et effroyables, il fallait qu’il y ait des gens qui disent « même l’islam ne vous appartient pas ». Alors moi qui n’ai pas de religiosité, qui suis vraiment loin de ce que mon ami Nabile Farès appelle par un néologisme la « musulmanité », je dis que c’est au cœur de ces questions que le débat est intéressant ; et cependant je comprends que, parce qu’on est arrivé soi-même à quelque chose qui est de l’ordre de l’universel, à l’abstraction citoyenne, au point où évidemment on est si loin de cette question des origines, l’on considère, en tant que laïque, que nul n’a le droit de vous inscrire dans ce territoire des appartenances.