"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

Accueil du site - Imprimer

L’espoir de trouver une opposition de l’intérieur

par Ghaleb Bencheikh

Dans un monde de fractures, de blessures profondes, témoigner de valeurs de progrès - et il n’y a de progrès que celui qui promeut la dignité humaine et les droits de l’homme, d’une manière générale - suscite totalement mon adhésion. Et je le fais en tant que musulman, et je crois que je suis en France le premier qui le revendique comme tel. Musulman et laïc. Laïc clair, et non clerc. Je ne fais pas partie d’une cléricature, je n’ai pas reçu la tonsure, mais je suis aussi laïque de l’adjectif, parce que je suis en quête de la laïcité comme l’esthète l’est pour l’esthétique, le républicain pour la république, le démocrate pour la démocratie. Et donc, c’est le musulman doublement laïc et laïque qui adhère à ce Manifeste des libertés, et le signe pour pourfendre et attaquer l’architectonique idéologique même des fondamentalistes islamistes qui nous disent que l’islam est religion d’État ; et je les mets au défi de me trouver le moindre verset coranique qui en parle. Certes, il n’y a pas de séparation des deux ordres, mais il n’y a pas non plus de confusion des deux ordres, et parce que je m’oppose à cet antidote de la pensée, à cette théologie nécrosée, cette sclérose en plaques qui nous gagne, que je signe avec vous ce Manifeste, parce qu’il y a là l’espoir de trouver une opposition de l’intérieur. C’est là le premier point. Le deuxième point est que l’homme croyant que je suis est extrêmement, scrupuleusement, respectueux de la conscience humaine. Le pire des méfaits serait un crime de lèse conscience. Comment peut-on s’imaginer un instant pouvoir contraindre par la menace, par la coercition, par la violence, par la terreur, par un simple regard inquisiteur, ce qui relève d’une adhésion intime et spontanée à un acte libre fait par un ego libre. Je mets au défi mes coreligionnaires islamistes, terroristes, extrémistes, de me trouver le moindre verset coranique qui punit de mort l’apostasie. En revanche, je pourrais leur trouver une batterie de versets qui vont dans l’autre sens. Le dernier point est que je crois fondamentalement à l’unité du genre humain. Pour moi, la sourate 49 (« Hommes, nous vous avons fait d’un homme et d’une femme. Si nous vous avons constitué en peuples et tribus, c’est afin que vous vous reconnaissiez. Le plus noble parmi vous est le plus pieux. La piété ne consiste nullement à tourner votre face du côté de l’Orient ou du côté de l’Occident. La piété véritable est celle qui va au secours de la veuve et de l’indigent »), dit qu’il n’y a pas uniformité, il y a une diversité de cultures, de traditions religieuses, de couleurs de peau. Il faut lire la sourate 5 : « A chacun d’entre vous nous avons donné une voie et une loi. Si Dieu l’avait voulu il aurait fait de vous une seule communauté, mais il a voulu vous éprouver par le don qu’il vous a fait, cherchez à vous surpasser les uns les autres dans les bonnes actions. Un jour vous retournerez à dieu, alors il vous éclairera au sujet de vos différences. » Que font les extrémistes, quant à une exégèse de ce passage ? Rien d’autre que de vouloir faire couler le sang, ce sont des illuminés exaltés autoproclamés seuls opérateurs de Dieu, défenseurs exclusifs de ses droits, alors qu’ils ne cessent de les bafouer, et le devoir de quiconque, à commencer par les musulmans eux-mêmes, est de les stigmatiser, récuser, condamner, dénoncer, parce que le discours imprécatoire ne règle rien. Alors, dénonçons et annonçons une ère nouvelle, une ère de respect profond, une ère de sollicitude, de prise en compte de l’intérêt d’autrui parce que dans la vie il y a de l’autre, certes l’autre en tant qu’autre que soi, mais surtout soi-même comme un autre pour l’autre ; dans la vie, il y a de l’autre, et l’on n’y peut rien, alors certains font de cette diversité une source de friction, de conflits qui dégénèrent ; en revanche, si on fait de cette diversité une mosaïque humaine dans laquelle il y a une symbiose, une osmose, une rencontre, dans le respect scrupuleux de la dignité humaine, à commencer par sa composante féminine, parce que je ne comprends pas ce statut infrahumain qui sévit dans les contrées islamiques, et s’il doit y avoir certains passages qui le corroborent, ils sont frappés d’obsolescence, et de désuétude, parce que les incidences sociales ont changé et qu’une révélation s’articule dans l’Histoire, elle est liée aux contingences, et ce n’est qu’une jurisprudence pour la partie prescriptive d’une société tribale à un moment donné ; lui donner une valeur universelle, c’est le début de la tyrannie, de la régression, de l’obscurantisme, de l’archaïsme ; et pour pouvoir sortir de cela, il faut entrer de plain-pied, en conjuguant les efforts, dans ce que font les initiateurs de ce Manifeste, pour pouvoir constituer un agrégat derrière lequel s’adressent les hommes et les femmes qui veulent dire une spiritualité vivante, avec d’autres traditions religieuses, un humanisme et une culture de paix, ouverte sur l’autre, quel qu’il soit.