"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Opération "grand nettoyage"

par Khédidja Bourcart
Maire adjoint à la ville de Paris

Larmes vraies, émues, ou larmes de crocodile : le drame s’est joué par trois fois, et la mort a sévi. Les morts sont des immigrés, certains sans papiers, et l’amalgame se fait. Il faudrait vite réagir, nettoyer ces squats : ils sont dangereux et leurs habitants aussi. Et déjà on commence à les passer au “ Kärcher de l’expulsion ”. Et la dérive n’est pas loin. Les sans-papiers seraient responsables en partie de la dégradation des logements à Paris. M. le Ministre de l’Intérieur, vous avez la mémoire courte. Certes vous étiez enfant. Moi aussi, mais je m’en souviens et l’histoire recommence... Années 1960, les bidonvilles pullulent à Nanterre, à Gennevilliers, tout autour des grandes villes. Certains dénoncent les conditions de vie, mais rien n’y fait. Le plan que réclamait l’abbé Pierre depuis 1954 est poussif. Ce ne sont que des immigrés avec ou sans papiers. D’ailleurs on s’en fichait, Portugais clandestins, Marocains, Algériens, Tunisiens, avec ou sans famille, tout est bon pour fournir l’industrie. L’usine Citroën côtoie le bidonville de Nanterre. La honte de la France s’installe dans les périphéries de nos grandes villes. Il faudra la multiplication d’incendies mortels pour qu’enfin les pouvoirs publics lancent de grands chantiers de construction et se rendent compte que la situation des immigrés n’est que le miroir grossissant de la situation de la France. C’est l’ère des grands programmes, des grandes cités, des résidences universitaires, des cités d’urgence dites alors “ cités de transit ” (dont les dernières ont disparu il y a peu), des foyers de travailleurs. Donnons quelques cages à poules pour le bon peuple, et bienheureux celui qui accède à un logement HLM et n’est pas oublié dans la cité de transit “ éternelle ”. Une dizaine d’années d’intenses constructions et puis plus rien. On rénove, on démolit les tours. De 45 millions, nous passons à 60 millions d’habitants. Insidieusement la pénurie de logements s’installe à Paris et dans les grandes villes, la spéculation fera le reste. Première grande alerte en 1991 : l’occupation tout un été à Vincennes par des familles d’immigrés à la rue. Tout un été pour qu’enfin des familles soient entendues et “ relogées ” dans des algécos, des halls d’hôpitaux désaffectés... Bien souvent, quelque part en lointaine banlieue parisienne. Ouf, on ne les voit plus, ces vilaines familles africaines, noires de surcroît, avec de nombreux enfants. Les associations réclament un plan de construction de logements sociaux, de réquisition. Les années 1990 sont ainsi ponctuées d’appels à l’aide, d’occupations. La pénurie de logements se poursuit, la spéculation immobilière prend son rythme de croisière, les locations flambent, et la précarité des emplois fragilise encore plus les familles modestes. Les familles à la rue n’ont jamais été aussi nombreuses. Les garnis n’en finissent pas de se garnir, les SDF se multiplient, les étudiants galèrent, la colocation fait de plus en plus recette, y compris chez les salariés installés. Jeunes, moins jeunes, Français, immigrés de fraîche ou longue date sont de plus en plus nombreux à ne pas trouver un toit décent. Les constructions ne suivent pas : qu’importe, le prêt à taux zéro y palliera ! Certains, au printemps dernier, ont osé proposer de légaliser des chambres de 7 mètres carrés : cela suffira bien pour la carcasse des malheureux ou le portable de l’étudiant. À Paris, la Ville recense les bâtiments insalubres, met en place un programme d’éradication et de construction. Rattraper en quatre ans l’inertie municipale de plusieurs décennies - et l’incurie des gouvernements successifs - est titanesque. Un plan régional d’urgence est réclamé. En vain. Et ce que nous craignions tous est arrivé : un, deux, puis trois incendies meurtriers. Le gouvernement prend la mesure de l’urgence et agit. Il fait évacuer, un jour de rentrée scolaire, les familles de deux squats dans les 14e et 19e arrondissements. “ Pour leur bien ”, on les évacue, pour l’essentiel, en banlieue , sans concertation avec les élus, encore moins avec les intéressés. Les pauvres, de surcroît immigrés et peut-être, pour certains, sans papiers (mais pas tous), ça se déplace comme du bétail, et leurs enfants comptent pour du beurre. N’oublions pas de donner un dernier “ coup de Kärcher ” pour faire propre : les pauvres, c’est contagieux et plein de bêtes. Ainsi sera résolu le problème de pénurie de logements et d’insalubrité et, par-là même, celui de la régularisation de tous ceux qui travaillent clandestinement. Des fantômes administratifs, mais des gens qui travaillent, vivent depuis plusieurs années ici. Ils n’ont aucun droit, si ce n’est celui de se taire, de travailler, dans la peur d’une expulsion, et de mourir au cœur de nos villes. Des fantômes au bout de la logique de l’emploi précaire et des rapports Nord-Sud. Avec ou sans papiers, ils travaillent dans la restauration, les sociétés de gardiennage, les particuliers les connaissent bien.

Des bidonvilles à la périphérie des villes aux taudis en étage, rien n’a changé. L’urgence est toujours là. Un vrai plan national de réquisitions, de construction de logements sociaux et d’urbanisme s’impose. Pas de cités de transit, ni de cages à lapins, ni de mesurettes, mais des logements dans des villes ouvertes. Nos villes se délabrent, et étouffent, comme ses habitants. L’immigré n’y est pour rien, il est juste un habitant parmi d’autres avec qui nous voulons vivre dignement. À force de refuser de le voir, c’est nos propres incuries que nous refusons de voir, et celle du logement social est immense. Il y a urgence, au risque de découvrir un matin d’autres drames, dont les victimes ne seront peut-être pas des Noirs africains. Nous ne pourrons pas dire : Je ne savais pas.