"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Le mythe de l’étalon, le "réduit" des femmes au Parlement

par Raja Ben Slama
Écrivain, universitaire

*

La lutte des femmes arabes pour la participation politique remonte aussi loin que la revendication égyptienne d’une place réservée aux femmes au parlement. En 1925, les égyptiennes ont obtenu, en tant qu’auditrices, un "réduit" (maqsu :ra), ensuite deux "réduits" dans ce même parlement. Sorties de l’ombre des harems, elles étaient donc de nouveau confinées dans des endroits réservées aux femmes. Dans d’autres pays arabes, et jusqu’à ce jour, le sort des femmes qui veulent sortir au grand jour de la vie publique est encore plus tragique : il suffit de se rappeler les vaines tentatives des femmes koweïtiennes pour que l’assemblée nationale leur accorde le droit de vote et de candidature. Bien que la constitution koweïtienne reconnaisse le principe d’égalité entre les femmes et les hommes, ces tentatives ont atteint, entre 1992 et 1999, le nombre mythique de sept. En dépit d’une augmentation sensible des taux des femmes arabes actives et instruites, l’indice d’"empowerment" adopté par le PNUD, indice composite prenant en considération les taux et indices d’alphabétisation des femmes, de revenu moyen par tête, de participation des femmes à la vie professionnelle et de représentation des femmes aux parlements..., "montre clairement que les pays arabes souffrent d’une nette déficience en la matière" , de telle sorte que, malgré ses richesses, la région arabe se trouve classée au bas de l’échelle mondiale, juste avant l’Afrique sub-saharienne. Dans les pays arabes qui accordent aux femmes des droits politiques, le taux de représentation des femmes dans les parlements ne dépasse pas 5,7 °/° . Ce taux très faible, l’examen de toutes les données qui concernent la participation politique des femmes arabes nous renvoient l’image du "réduit" parlementaire des égyptiennes, du petit cagibi dissimulé et discret dans le grand espace où se meuvent les hommes, jouissant souverainement du privilège de la monstration et de la visibilité totale.

Il est deux domaines où se manifeste une résistance acharnée au processus d’égalité entre la femme et l’homme et, en même temps au cours de l’histoire : le statut personnel d’une part, et la participation politique des femmes et notamment le fait qu’elles remplissent des fonctions représentatives ou gouvernementales d’autre part. La raison en est que c’est dans ces deux domaines précisément que se manifeste clairement le partage des rôles consacré au nom de la Shari’a (en gros : le droit musulman tel qu’il est revendiqué et reconstruit aujourd’hui) ou parfois sous prétexte « des spécificités culturelles ». C’est là, autrement dit, que la prééminence de l’homme mâle se manifeste, de même que se reflète, comme dans un miroir, la relation entre l’espace privé et l’espace public. La prééminence de l’homme dans l’espace privé se poursuit, entérinée par la plupart des codes du statut personnel. Quant à la prééminence de l’homme dans le domaine public, elle a moins de fondements juridiques dans la plupart des pays arabes où des petits noyaux de scènes politiques démocratiques ont vu le jour. Mais, implicitement présupposée dans des représentations élaborées à l’endroit des femmes ou explicitement revendiquée dans des fatwas portant sur la participation politique des femmes, cette prééminence est toujours actuelle, hantant les esprits et déterminant les conduites électorales des hommes et des femmes.

L’étalon se dit "fahl" en arabe. Mais cette traduction n’est qu’approximative : fahl désigne aussi bien l’étalon animal qu’humain. De plus, le fahl n’est pas, n’est pas seulement le mâle vigoureux destiné à la reproduction, il est surtout le mâle belliqueux qui l’emporte sur les autres mâles dans des combats où c’est surtout la femelle qui est convoitée. Je rappelle que "les poètes-étalons" (fuhulat al-shu’ara :’) par exemple sont "ceux qui l’emportent par l’art de la satire sur leurs rivaux, comme par exemple Jarir, Farazdaq et leurs semblables". Même quand il s’agit de poésie, la « femelle » humaine est parfois l’enjeu ultime des joûtes poétiques auxquelles s’adonnaient "les poètes-étalons". Ainsi, Alqama ibn ’Abda, poète antéislamique, a été surnommé « l’étalon » parce qu’il a épousé Om-Jundub, celle-ci ayant été répudiée par Imru’ul Qays parce qu’elle l’a considéré moins fort en poésie, donc moins viril, que Alqama. L’hypothèse, très simple, que nous avancerons est celle-ci : la figure de l’étalon et le schème narratif de la victoire du plus fort sur tous les autres individus de l’espèce forme un mythe tapi dans la conception arabe de l’imamat et de la politique. Il me semble même que ce mythe ne cesse de régenter notre pensée sociale et politique, depuis Jahidh (m.869) à nos jours. Il détermine une conception politique autocratique mais en même temps viriliste : le chef absolu est un mâle unique et victorieux qui transforme ses semblables en sujet subalternes. Dans son "Epître sur les femmes », Al-Jahidh (m 869) évoque l’étalon animal en parlant de la nécessité de l’Imam, du chef politique et religieux : "Voici, écrit-il, une question d’une importance cruciale : le bien-être des gens ne peut être assuré que par un chef unique qui les rassemble, les défend contre leurs ennemis, empêche les puissants parmi eux de nuire aux plus faibles. Un petit nombre bien organisé est plus fort qu’une foule grouillante sans ordre et sans chef. Dieu sait que l’intérêt et l’ordre (sala :h) de tous les animaux consiste à ce qu’Il désigne, pour chaque espèce, un étalon qui amène les autres aux sources d’eau et les conduit au retour et qu’ils suivent pour aller au pâturage. C’est le cas de l’onagre à la tête d’une troupe de son espèce, de l’étalon de camélidés dans l’assaut, il en est de même des abeilles, des grues et duc cheval qui protège les juments dans les près. Il en a fait des uns des chefs obéis et des autres des subalternes obéissants. »

Ce mythe de l’étalon n’engendre pas simplement des représentations et des conduites virilistes qui ravalent la femme et qui concernent les rapports entre les deux sexes. Plus profondément, il détermine une construction symbolique politico-viriliste qui forme un substrat impensé du Fiqh (en gros : droit musulman) et de la pensée politique arabe ancienne. Reprenons les différentes composantes du mythe de l’étalon tel qu’il est énoncé par Jahidh et comparons les avec les différentes formulations rationalisantes des docteurs de la Loi et des "théoriciens" du politique.

1/L’étalon est le chef mâle, vigoureux et unique. C’est lui qui guide les individus de son espèce vers les sources d’eau et les mène en pâture. Il gère, à lui seul, les affaires de la communauté. La politique telle qu’elle est conçue par le Fiqh est l’apanage des hommes dont la virilité est hors de doute. Les femmes, les hermaphrodites indéterminés ou "problématiques" et les esclaves n’ont pas le droit d’exercer les fonctions d’autorité privée et publique qu’on appelait wila :ya :t. Ce n’est pas seulement le hadith du prophète : "Jamais le peuple qui confie ses affaires à une femme ne connaîtra le succès" qui explique cette exclusion des femmes. Elle découle de la domination masculine patriarcale qui fait de la femme un des objets d’échange entre les hommes. Deux faits d’ordre structurel, deux principes du Fiqh en même temps, consolident et offrent un revêtement religieux à cette modalité des rapports entre les hommes et les femmes : le principe d’autorité des hommes sur les femmes et l’institution du Voile. Le principe d’autorité se dit "qia :m" et signifie étymologiquement : stature debout, érection. Il est annoncé dans le verset suivant, tiré de la sourate des Femmes : "Les hommes ont autorité sur les femmes du fait qu’Allah a préféré certains d’entre vous à certains d’autres, et du fait que [les hommes] font dépense sur leurs biens [en faveur de leurs femmes]. Les [femmes] vertueuses font oraison (qanit :at) et protègent ce qui doit l’être ( ?), du fait de ce qu’Allah consigne ( ?). Celles dont vous craignez l’indocilité, admonestez-les ! Reléguez-les dans les lieux où elles couchent ! Frappez-les ! Si elles vous obéissent, ne cherchez plus contre elles de voie [de contrainte] ! Allah est auguste et grand." (VI, 34) . Quant au Voile dit "hija :b", il signifie dans le Coran l’institution de la séparation des hommes et des femmes et il est surtout prescrit dans le verset XXXIII, 53 qui impose cette institution aux femmes du prophète et le verset XXXIII, 32-33 qui ordonne à ces mêmes femmes de "demeurer dans leurs demeures" et de ne plus montrer leurs atours. Le Prophète étant un modèle à suivre, ses dits et ses actes étant une des sources de juridiction islamique, ce Voile transformé en précepte religieux a été imposé à toutes les femmes de condition libre.

2/ C’est la force de l’étalon unique, et non pas la loi impersonnelle, qui fait régner l’ordre dans la communauté. Ou plus précisément, la loi se confond avec la volonté du chef. Son pouvoir est absolu car les structures de tiercéités qui limiteraient son pouvoir sont simplement inexistentes ou impensées. Le Fiqh s’est ingénié à réglementer tous les aspects de la vie individuelle et sociale des croyants, mais il n’a, en aucune manière, codifié le pouvoir des dirigeants et n’a conçu aucune institution ou mécanisme pour contrôler ces derniers. Nous trouvons même une justification du pouvoir tyrannique, dans les chapitres consacrés à ceux qui se révoltent contre l’autorité de l’imam, qui sont appelés al-muha :ribun ’ala-ta’wi :l : "les insurgés qui contestent l’interprétation du texte sacré" et dont le châtiment, la plupart du temps, est la peine de mort. Quant aux traités arabes relatifs aux normes du pouvoir et qui étaient le résultat d’une acculturation arabo-persane, ils se limitaient souvent à une réflexion sur la gestion pratique de la vie politique ; ne traitant ni du fondement du pouvoir, ni de sa légitimité, ni de son équité. L’objectif de ces traités était souvent la légitimation de la transformation du califat en une royauté absolue (mulk ’adhu :dh) dès la quatrième décade du premier siècle de l’Hégire. Ils se sont attachés à « consacrer des conceptions particulières du pouvoir, à mettre en avant la nécessité de la Force contraignante (al-ghalaba) comme étant une particularité inévitable du pouvoir et à prôner la loyauté, l’obéissance aux maîtres et la patience..." Le principe de consultation (shoura) qu’on présente, de nos jour, comme pouvant remplacer la démocratie peut traduire une aspiration à rationaliser les décisions politiques, mais il ne s’est jamais réalisé dans l’histoire et il n’est pas mentionné comme une condition de l’exercice de « l’imama ». De plus, l’exercice de la shoura est limité aux « hommes qualifiés » (ahl-al- hall wa-l-’aqd) qui ne sont pas élus et parmi lesquels il n’y a évidemment pas de femmes.

3/ C’est Dieu qui a institué l’ordre des étalons et c’est Lui qui fait de sorte que le plus fort l’emporte sur les autres. La doctrine politique qui a primé dans la Tradition est une doctrine du droit divin, similaire à celle du droit divin des rois européens. Elle est surtout exprimée par le principe suivant : « Obéir à l’imam, c’est obéir à Dieu ». C’est ainsi qu’on a fait dépendre le bonheur de l’obéissance aux gouverneurs, et l’obéissance est devenue une composante des convictions politiques des musulmans orthodoxes.

Nous retrouvons cette même figure de l’étalon vainqueur dans un traîté moderne sur les femmes, écrit par Aqqad (m.1964), qui est un des écrivains égyptiens les plus illustres de la première moitié du vingtième siècle. « La femme, écrit-il, recourt à l’abstinence sexuelle parce que la nature en a fait un prix promis au meilleur des mâles, celui qui l’emporte sur les autres dans cette course. Elle attend jusqu’à ce que celui qui la mérite se présente avant les autres, pour s’offrir à lui d’une manière où s’équivalent la contrainte et le choix assumé. Ainsi font les poules qui attendent la fin des combats entre les coqs ou attendent leurs décisions en l’absence de combat ». L’accent est mis sur les femmes dans cette reprise relativement récente du mythe de l’étalon qui étonne par sa naïveté essentialiste et biologiste. Etre passif et purement instinctif selon ’Aqqad, la femme reste en dehors de toute lutte pour le pouvoir : il va de soi qu’elle ne concurrence pas les hommes puisqu’elle est l’objet même de leur lutte. Elle sera obtenue par l’étalon triomphant. Le schème de la victoire de l’étalon et du triomphe du plus fort est donc là pour nous signifier que l’étalon est toujours un politique : en obtenant la femelle, il réduit ses semblables en subalternes en les "femellisant", en les soumettant à un devenir-femelle qui est le lot de tous les exclus de l’ordre des étalons. Les coqs faibles dans l’allégorie de ’Aqqad seraient tous les minorisés des sociétés traditionnelles et patriarcales : hommes faibles et pauvres, enfants, homosexuels, fous, handicapés, bâtards, non-coreligionnaires... C’est cette version sexiste du mythe de l’étalon qui a prévalu à l’époque moderne et c’est cette inscription de la femme dans la nature qui est à l’œuvre dans les discours régnant sur les femmes et exacerbant à dessein les différences entre les sexes. Certes, dans les discours intégristes sur la participation politique des femmes, les rudiments concrets du mythe de l’étalon disparaissent, et la face inhumaine de l’étalon cède la place à celle, plus humaine, d’un père protecteur qui défend l’espace inviolable et hisse le drapeau de la nation. Mais les arguments biologiques ou religieux qui prolifèrent dans ces discours concourent à l’exclusion des femmes de la vie politique. Le même schéma archaïque sexiste et biologiste est repris : les femmes, comme les poules, font l’objet d’échanges entre les mâles et ne peuvent prendre part à aucun échange. Au fait, le même ordre naturel qui fait prévaloir les étalons se mue en ordre purement divin : Ali Belhaj, leader du Front du Salut en Algérie (F.IS) n’a-t-il pas déclaré : « Le rôle de la femme est de donner la vie à des musulmans, si elle délaisse ce rôle, cela signifie qu’elle se libère de l’ordre d’Allah ; elle génèrera ainsi le tarissement des sources de l’Islam." Le combat des coqs est simplement remplacé par une morale crispée de l’échange symbolique des femelles humaines : usant du principe délirant de "la prévention des risques" (sadd al-dhara :’i’), consistant à interdire tout ce qui pourrait aboutir à un interdit, le Cheikh Abd-ul Aziz al-Baz, ex-président du Comité des études et des consultations juridiques en Arabie Saoudite a émis une fatwa intitulée « le travail de la femme est la cause la plus grave de l’adultère » . A tout mâle musulman incombe le devoir de protéger jalousement le lot de femelles qui lui est imparti. Le principe d’autorité des hommes sur les femmes étant le garant juridique de cet échange des femelles humaines, les intégristes musulmans le rappellent, tout en le déplaçant vers la sphère publique. Un activiste du mouvement islamiste tunisien La Nahda a pu s’exprimer ainsi : "L’autorité de l’homme ne peut s’exercer que sur la personne frappée d’impotence, le mineur et le faible. Or la femme est faible et frappée d’impotence, c’est pour cela que l’homme exerce toute son autorité sur les affaires publiques. Dieu, puissant et glorieux, a réservé aux hommes, exclusivement, la prophétie et la transmission du message divin, les fonctions de Califat, de Jihad (guerre sainte), d’appel à la prière, ainsi que la prononciation des sermons dans les mosquées, etc. Il a obligé la femme à obéïr à l’homme, mais n’a pas ordonné à l’homme d’obéïr à la femme. Le prophète, que Dieu lui accorde bénédiction et salut, n’a-t-il pas dit : « Un peuple qui charge une femme de ses affaires ne saurait réussir ? ». ¨ Le biologisme sexiste des auteurs musulmans tel que ’Aqqad ou des intégristes musulmans n’est que la conséquense de leur refus de l’histoire. Quand ils reconnaissent les institutions démocratiques modernes, ils refusent d’y voir des procédés différents de ceux prévus par le Fiqh. C’est ainsi que des activistes de la Nahda ont établi un parallèle entre la candidature au parlement et la " délégation publique" (wila :ya ’a :mma), et entre l’élection et "l’accréditation" (tazkiya). Comme à toutes ces fonctions les juriconsultes conditionnaient la virilité avérée, les femmes ne sauraient avoir droit au vote ni se porter candidate : « Etre membre du parlement relève d’une délégation publique du pouvoir du fait que cette qualité entraîne la charge de voter les lois et de demander des comptes au pouvoir exécutif "... Quant à l’élection, "elle est une consultation (machura) au sujet de la moralité du candidat, et ce genre de consultation est appelé par les juriconsultes « tazkia ». La tazkia est l’une des conditions exigées pour avoir la capacité de témoigner et d’assurer d’autres responsabilités qui relèvent de la délégation générale du pouvoir". Or « On ne peut accréditer que ceux dont le témoignage est licite, disent de grands fagih malékites comme al-Otaybi et Ibn Ruchd. Un homme ne peut être accrédité que par un autre homme qui l’a connu dans diverses circonstances, a voyagé avec lui et l’a accompagné. Dans sa Mudawwana, Malik dit à propos de l’accréditation de la part des femmes : l’accréditation par les femmes ne saurait être, en aucun cas, permise, ni dans les cas où deux témoignages sont licites, ni dans les autres. Il n’est pas permis aux femmes d’accréditer ni les femmes ni les hommes. Les femmes n’ont rien à voir avec l’accrédition, ni de près ni de loin . L’Imam des Deux Lieux saints dit : « les femmes, d’après ce que nous savons, ne sauraient intervenir dans le choix de l’imam et le contrat le concernant. Les femmes ne doivent pas quitter leur demeure et sont tenues de déléguer la responsabilité de leurs affaires aux hommes qui exercent leur autorité sur elles en les prenant en charge. " De même, la fonction du Président de la république est encore mise en parallèle avec celle du Calife, qui ne peut en aucun cas être une femme. C’est ce qui explique la fatwa faussement novatrice de Yousouf al-Qaradhaoui, un des fondateurs de la chaîne al-Jazira qui jouït d’une grande popularité, et un des représentants du mouvement des Frères musulmans. Il a considéré licite l’accès des femmes au parlement, justifiant cela par le fait que leur nombre, dans cette assemblée, sera nécessairement limité. Mais il a affirmé qu’il leur est interdit de gouverner les hommes, c’est-à-dire d’assurer la fonction de chef d’Etat. Même lorsque les rudiments concrets du mythe de l’étalon sont occultés et l’inscription des femmes et des hommes dans l’ordre de la Nature n’est qu’implicite ou présupposée, même lorsque le leader est un chef nationaliste plus ou moins "laïque", la structure du pouvoir absolu est telle qu’un mythe, un certain mythe de l’étalon majestueux, du despote viril et éclairé hante et structure les esprits et les sujets. Dans le contexte arabo-islamique actuel, le pouvoir absolu des étalons sévit dans les législations arabes qui demeurent discriminatoires, dans les comportements électoraux et dans les discours tenus sur l’infaillibilité de la Shari’a et les spécificités au nom desquelles on continue à minoriser les exclus de l’ordre théo-politico-viriliste. Mais plus profondément, le mythe de l’étalon politique et triomphant se lit en creux dans la culture ambiante que nous renvoie essentiellement les média arabes. Il ne se lit pas seulement dans le culte voué aux dictateurs même déchus, mais dans le refus du deuil et de l’impossible imposé par la réalité, dans une volonté de domination conjuguée à une auto-glorification identitaire. Dans ce narcissisme masculin exacerbé et vécu à l’échelle de la Umma. Les figures de la femme citoyenne, de la femme non-voilée, de la femme-leader n’ont pas fini d’inquiéter. Plus familière est la figure du tyran protecteur et nourricier, moins inquiétantes ses cruautés et ses terreurs antidémocratiques. Comme les femmes et les exclus de l’ordre viriliste, la culture de la citoyenneté et des droits de l’homme, celle qui nous rendrait intolérable le fahl unique et souverain, est encore marginale ou réduite au silence.

*Professeure à la Faculté des Lettres-Manouba, Tunis. -Rapport sur le développement arabe pour l’année 2002, publié par le Programme des Nations Unies pour le Développement, p26. (en arabe) -Union interparlementaire : les femmes dans les parlements : moyennes mondiales et régionales au 23 Décembre 2002.

-Ibn Mandhur : Lisa :n al ’Arab : fhl. - Al-Jahidh : Rasa’il (Epîtres), Caire, Librairie al-Khanji, 1979, Vol 2/t3, 149-150.

-Nous pensons que Mernissa a surestimé l’importance de ce Hadith, priviligiant ainsi le biographique et l’anecdotique, au détriment de l’analyse des modalités et des structures régissant les rapports entre les sexes et exprimées par le Coran. Cf : Mernissi Fatima : Le Harem politique : le prophète et les femmes, Paris, Albin Michel, 1997, pp66-81. -Blachère Régis : Le Coran : traduction nouvelle, Paris, Maisonneuve et Co, 1947-1950, II,935. - Cf à titre d’exemple : Chapitre de l’insurrection (hira :ba) dans : Ibn Rushd : Bida :yat al-Mujtahid, Beyrouth, Dar al-Fikr, 2001, II,373 sqq ; chapitre de la transgression (baghy) dans : Ibn Jouzay : Al-Qawa :ni :n al Fiqhiyya, Dar al-Fikr, sd, p312. - Abd Latif Kamel : Analyse des fondements du pouvoir absolu : lecture dans les écrits politiques arabes (en arabe) Beyrouth, Dar at-Tali’a 1999, p110. -Op cit, p181. -Al-’Aqqad Abbas Mahmoud : La femme dans le coran (en arabe), dar al-Hilal 1964, p35.

- Saadi Nourredine : "La loi au féminin : entre l’universel et le spécifique", in Droit des femmes au Maghreb : l’universel et le spécifique, Rabat, Friedrich Ebert, stifung Association démocratique des femmes du Maroc, p 20. -Cf les Fatwas d’Ibn Baz publiées dans son site web : www.ibnbaz.org.sa. -Habboura Jalel-Din Ben Osman : Al-Ma’rifa n°4, p32, d’après Latif, pp103-104. -Abd al-Rahmen Husayn : As- Sabah al Osbou’i, 9-8-1985 p 11, d’après Latif Chkri : Les islamistes et la femme : un projet de persécution, Tunis, Bayram, 1988, 2ed, p 104.

-Al ’Ayyam, 16/8/2002, d’après Najjar Sabika, in La Participation politique des femmes arabes, Publications de l’Institut Arabe des Droits de l’Homme.(à paraître en arabe)