"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Contre les identités meutrières

par Baya Kasmi

Pendant la guerre d’Algérie, Le grand-père de mon père, ainsi que 7 de ses fils ont été fusillés par l’armée française, sans jugement, pour la simple raison qu’ils étaient en âge de combattre et ne devaient pas passer à l’ennemi. Le plus jeune avait 17 ans. Beaucoup plus tard mon père est venu en France, il est tombé amoureux d’une française et je suis née. Je suis un mélange.

Je voudrais que l’on soit tous le produit de tant de mélanges qu’on ne puisse plus se draper dans la souffrance des “ siens ” pour justifier la haine des “ autres ”. Moi en tout cas, je ne l’ai jamais pu.

J’ai aussi très tôt eu la preuve que le racisme était un concept multiculturel.

Mon père n’est pas un barbu, mais il avait la barbe drue et son air de métèque lui valait des contrôles d’Identités et des regards méfiants. De mon côté, trop blanche parmi les petits beurs de ma cité, les gosses de mon cours d’arabe me disaient que je n’avais rien à faire là, j’étais française.

Je crois que tout enfant, élevé dans le respect des autres, est terriblement ébranlé lorsqu’il découvre toute l’horreur que le racisme a pu générer.

Je me souviens du choc de “ La controverse de Valladolid ”.

La Shoah m’a profondément marquée. Je me suis aussitôt identifiée aux juifs, aux victimes. Et il me semble de la plus pure évidence que les génocides concernent TOUS les hommes.

J’ai toujours été glacée de constater que le racisme était aussi prompt à refaire surface encore et toujours, et à emprunter de nouveaux costumes. Le fait d’être soi-même victime de racisme ne fait étrangement pas son travail et les victimes, criant à l’injustice, n’ont parfois aucun scrupule à montrer du doigt leur voisin.

Je me consolais en me disant que ce pays était plutôt riche et métissé, que les nouvelles générations et les gens de bonne volonté prendraient un jour le dessus.

Mon optimisme s’est malheureusement émietté ces derniers temps. Le 11 septembre. Cette “ mode ” kamikaze, qui se revendique de “ l’islam ”. Et ces réponses si “ chrétiennes ” des États-Unis... Ne sommes-nous pas encore en pleine guerre de religions ?

En France aussi, pays que je croyais laïc, la poussée se fait sentir. Cette volonté, des religieux de tous bords, à entrer dans les affaires sociales et politiques sous prétexte qu’ils représentent des communautés, des minorités (alors que le fait religieux est pour moi une affaire privée et individuelle), me fait peur....

“ Les identités meurtrières ” décrites par Amin Malouf sont reines dans le débat public où se succèdent les représentants d’une communauté, ci un Imam qui s’oppose aux actes antisémites, mais soutient ses frères palestiniens (expliquez- moi le rapport ! Lier les deux c’est déjà accepter que l’attitude meurtrière et suicidaire du gouvernement Israëlien suffise à expliquer l’antisémitisme. En quoi un enfant juif français a un quelconque rapport avec la politique du moyen orient ?), ci un rabin qui comprend la douleur des palestiniens mais est plus touché par ses frères d’Israël... Toujours cette préférence religieuse ou ethnique. Celle là même qui fait que vos ennemis vous stigmatisent, vous la revendiquez lorsqu’il s’agit de choisir une humanité plus fraternelle...

Je ne me remets pas que de tels discours ne choquent apparemment plus personne.

Alors comme ça, c’est normal d’être toujours d’accord avec ceux qui sont nés de la même couleur que vous et qui ont la même religion ? C’est normal de souffrir plus de leur souffrance ? Comme si un homme valait plus qu’un autre homme à cause de sa couleur de peau, de sa nationalité ou de sa religion !

Chacun se renvoie dans les cordes, se drapant des plus grands stigmates...

Ma tristesse a atteint son sommet lorsque j’ai lu récemment sur un forum d’extrême gauche, suite à l’affaire Dieudonné, des gens se lâcher au prétexte de défendre la liberté d’expression d’un humoriste : “ C’est vrai que les juifs commencent à nous saoûler avec la Shoah ! ”. Alors la Shoah ne serait donc que l’affaire des juifs ? !

Une société qui accepte dans le débat public de tels glissements, sans rappeler à la raison toutes ses parties, est une société malade. C’est notre société où il n’est pas étonnant que des jeunes, en manque de repère, se réfugient dans un Islam qui les rend puissants, eux qui se sentent impuissants. Qui leur donne le droit d’en vouloir, aux femmes, aux homosexuels, aux juifs, mais la liste n’est pas exhaustive...

La lecture dans Libé, le 16 février, du manifeste m’a rendu espoir. C’est un texte intelligent et positif.

Je suis athée et j’ai réagi à ma façon aux cultures qui m’ont accompagnée... La culture musulmane, c’est vrai, mais aussi chrétienne, bouddhiste, toulousaine, suédoise, etc... Mais je crois qu’il était urgent que des gens vus comme des “ musulmans ” disent leur colère face à l’intolérance et aux forces liberticides que sont aujourd’hui beaucoup de “ religieux ” musulmans. Il est urgent de ne pas se contenter de protéger “ les siens ”. Il est urgent de savoir critiquer “ les siens ”. Il me semble que c’est ce qu’ont fait les résistants en 39-45. Risquer leurs vies et celles de leurs familles pour sauver des gens qu’ils ne connaissaient pas, pour la liberté. Profitons donc du fait que nous sommes en temps de paix, que nous n’avons pas besoin de mourir. Juste peut-être de nous battre au jour le jour, pour faire respecter certains principes, pour ne pas laisser des idées fascistes prendre de la place.

En signant je “ m’unis ” non pas à d’autres musulmans, mais à des êtres humains que le choix (et non pas la naissance !) réunit autour de l’attachement à des valeurs humanistes universelles. La liberté, l’égalité et la fraternité.

Je veux marcher dans la rue en mini jupe, en décolleté sans qu’on juge ma moralité... Je veux pouvoir faire l’amour autant de fois que je le veux, avec des français, des juifs, des arabes, des chinois, je veux être libre d’essayer avec des femmes, si j’en éprouve un jour le désir. Je veux vivre librement dans un monde libre.