"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Silence des violences coloniales et empêchement d’exil psychique

par Alice Cherki

Février 2004

Arguments : les violences des guerres coloniales et surtout le non-dit et les silences ayant suivi la décolonisation ont mis en abîme pour les générations issues de ces guerres et leurs descendants les représentations symboliques nécessaires à toute constitution subjective. Le déni frappant les systèmes collectifs (politiques, sociaux, juridiques) sur le mode de « ce qui a eu lieu n’a pas eu lieu » a participé à l’empêchement pour « les héritiers » de ces guerres de trouver les repères nécessaires pour se constituer des traces élaborables en souvenirs ni honteux ni glorieux. J’évoquerai dans ce parcours la pensée de Frantz Fanon

RESISTANCES Ma communication a pour objet les silences qui ont entouré les violences coloniales et surtout les effets de ces silences dans l’après-coup. Les violences coloniales ne sont encore aujourd’hui pas vraiment représentées. Certes sont mis en avant - depuis peu d’ailleurs - les non-dits qui ont entouré les guerres de décolonisation et notamment la guerre d’Algérie avec leur cortège d’atrocités. Et même dans cette évocation, la dissymétrie entre les forces en présence n’est pas volontiers mentionnée. Or ces guerres sont la résultante logique et politique de ce que fut la situation coloniale de façon quasi structurelle. Toutefois en préambule, je voudrais planter le décor selon deux axes. Première partie : Préambule Le premier concerné est le rapport entre psychanalyse et politique. Il s’agit de faire un point rapide. On a trop souvent dit et l’on dit encore que la psychanalyse n’a rien à voir avec la politique, qu’elle est de l’ordre du privé, se développant dans un espace d’extra-territorialité par rapport à la politique. On rapporte aussi que Freud se disait apolitique et se méfiait de tout engagement politique. On a dit enfin de Lacan qu’il ne prenait pas de position politique quoiqu’il ait signé deux pétitions et que, ce qui est moins connu, il rendit visite en faisant beaucoup de fracas à sa belle fille Laurence Bataille emprisonnée à la Petite Roquette pendant la guerre d’Algérie, l’assurant de son soutien au grand dam des petites soeurs effarées . Mais ce n’est pas sur le plan anecdotique que doit se situer le rapport entre psychanalyse et politique, plus exactement entre le questionnement psychanalytique et le politique. Il importe davantage de mettre en lumière le regard que la théorie psychanalytique permet d’apporter sur le fonctionnement du politique. Et ce, même si tout un courant normativant et frileux s’est développé - curieusement au lendemain de la deuxième guerre mondiale, et essentiellement aux Etats-Unis et en France -, rangeant sous le terme de « Psychanalyse appliquée » tenue en suspicion, les éléments de cette réflexion et mettant du même coup à l’écart les avancées de Freud. Voici le premier point que je voudrais évoquer.

Le deuxième point interrogera les effets de la violence politique « soft » parce que implicite et jamais nommée de nos démocraties actuelles et plus particulièrement en France. Elle avance masquée en se légitimant de la légalité de l’Etat si l’on juge par le nombre de lois votées : même si elles le sont en catimini et sans concertation... mais enfin de la loi, il en pleut ! dans une visée singulière et avec un but plus ou moins implicite de gestions de citoyens infantilisés, de la transformation de sujets en objets , on pourrait même dire en objets de production. Ces deux points du préambule sont sans solution de discontinuité avec le statut du rapport dominant dominé de la situation coloniale et de la violence qui en résultait. Cette situation, apparemment derrière nous, est certes plus caricaturale, au miroir grossissant, car il ne s’agissait pas de cacher ce rapport dominant dominé, de cacher l’impossible de la structure ; le dominant dans un rapport de forces inscrit et légitimé ne dissimulait en rien que le dominé était considéré comme un objet, comme dira Fanon au cours du développement de ses écrits : le colonisé sera considéré comme au plus près de l’animalité, l’incarnation du mal, déchet d’une certaine façon de l’humanité. Vous retrouverez là un certain nombre de paramètres qui nous sont encore familiers. Mais ce qu’il faut entendre et que l’on a du mal aujourd’hui à se représenter est que ce rapport de deux mondes coupés en deux faisait partie de l’évidence et, à quelques exceptions près, était considéré comme allant de soi, en tous les cas dans le discours dominant, en Algérie certes mais aussi en métropole, terme consacré à la France par rapport à la colonie dans le discours de l’époque. C’était un fait de structure.

Premier point : Psychanalyse et politique Comment la psychanalyse a pu interroger la nature du politique et la place de l’individu sujet, sous, dans, avec le pouvoir politique. En 1915, dans Considérations actuelles sur la guerre et la mort, Freud écrivait ceci : Cette citation est un peu longue mais c’est la seule que je vous infligerai car les rapports état et individu et les conséquences sur le comportement des sujets y sont articulés de façon très actuelle : L’état (...) se permet toute injustice, tout acte de violence qui déshonorerait l’individu. Il se sert contre l’ennemi non seulement de la ruse autorisée, mais aussi du mensonge conscient et de la tromperie délibérée (...). L’Etat exige de ses citoyens le maximum d’obéissance et de sacrifices, tout en faisant d’eux des sujets mineurs par une dissimulation excessive et une censure de la communication et de l’expression d’opinion, qui rend l’état d’esprit de ceux que l’on a ainsi intellectuellement réprimé sans défenses contre toute situation défavorable et toute rumeur incontrôlable. (...) Qu’on n’objecte pas que l’Etat ne peut renoncer à l’usage de l’injustice, parce qu’il se mettrait alors dans une situation désavantageuse. Pour l’individu lui aussi, le respect des normes morales, le renoncement à l’exercice brutal de la puissance, est en général fort désavantageux, et l’Etat ne se montre que rarement capable de dédommager l’individu des sacrifices qu’il a exigés de lui. Il ne faut pas non plus s’étonner que le relâchement de toutes les relations morales entre les grands-individus de l’humanité ait eu une répercussion sur la moralité des individus, car notre conscience morale n’est pas le juge inflexible pour lequel la font passer les tenants de l’éthique, elle est à son origine « angoisse sociale » et rien d’autre. Là où la communauté supprime le reproche, cesse également la répression des désirs mauvais, et les hommes commentent des actes de cruauté, de perfidie, de trahison et de brutalité.(...) Lacan avancera un peu plus en insistant sur le fait que l’inconscient, c’est le discours de l’« Autre » : Dire que l’inconscient est le discours de l’Autre, veut dire, comme je vous l’indiquerai dans la suite de mon propos sur les conséquences que cela a sur le sujet, que l’inconscient n’est jamais solitaire, que l’inconscient est immédiatement fonction de l’Autre, des signifiants de l’Autre, du discours de l’Autre qui le fait naître .L ’inconscient est une relation, en tous les cas quelque chose qui se produit dans une relation ou pour le dire à ma façon, le nouveau né arrive au monde dans un bain de langue, de bruits, de sonorités et en même temps que sa bouillie, il avale les bruits du monde qui l’entourent, les infos de la télé, parfois le bruit des bombes et de la mitraille etc. D’ailleurs, quand Lacan jette à son auditoire : « l’inconscient c’est la politique » comme formule à déplier, n’est ce pas une autre façon de reprendre ce qu’avançait Freud sur le fait que la psychologie individuelle est d’emblée psychologie sociale. C’est à partir de cet Autre, des discours et des représentations véhiculées et fournies par cet Autre - y compris d’ailleurs la tonalité affective adjacente - que pour chacun se constituera son inconscient et qu’il pourra advenir de façon plus ou moins non entravée comme sujet. L’autre avancée de Lacan est de lier le discours politique au discours du maître, discours de la domination qui s’inscrit certes dans la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave, mais je dirais, plus encore de nos jours, dans la dialectique de la servitude volontaire de La Boétie. Qu’arrive-t-il quand le discours de l’Autre fonctionne comme discours du maître, discours de domination ? Ce discours de domination, en s’exerçant à l’extrême, contribue à l’effacement des repères symboliques. C’est là que j’avancerai un pas de plus pour analyser les conséquences sur le sujet de ce discours du maître poussé à l’extrême. Ce discours infiltre le pouvoir du politique - sur lequel Freud insistait - et vient légitimer la violence exercée sur les individus. Recouvert des oripeaux démocratiques, le discours du maître n’a pas changé, même s’il se présente sous les traits d’une certaine démagogie. Il garde la place de maître en faisant semblant d’être à l’écoute des dominés et de faire ce qu’ils demandent. Ceci n’est qu’un masque, un décor. Ainsi s’avance la politique aujourd’hui. Violence du discours du maître et dérive du symbolique et plus exactement dérive des représentations symboliques dans lesquelles tout petit humain a à s’inscrire. Mais que faut-il entendre par « symbolique » ? La définition la plus simple pourrait être : La part de l’Autre en nous comme écrit Michel Schneider. Autrement dit vivre, c’est le vivre ensemble selon des repères transmis et non en fonction d’un choix dit « libre », comme si l’on était le premier homme, hors de toute relation au nom, à la filiation, à la langue, à la mortalité, à la différence des sexes, en dehors de tout ce qui règle les rapports des hommes entre-eux. Cette régulation des rapports des hommes entre eux, ce sont les systèmes symboliques (politiques, juridiques, culturels) qui fournissent non seulement l’instance tierce de régulation mais aussi les représentations de l’Autre, de cette part de l’Autre en nous qui va servir à l’élaboration des traces dans leur singularité. Freud les évoquait déjà dans Malaise dans la culture sous le nom de « Einrichtungen ». Freud rappelait aussi que l’une des causes principales du malaise dans la civilisation était liée à la défaillance de ces « einrichtungen ». Vous voyez déjà comment Freud, et avec lui la psychanalyse, interrogeait non la politique mais le politique. Or quand la violence implicite du pouvoir s’associe ou plutôt s’étaie sur la dérive du symbolique, alors le réel cogne. Qu’est-ce que veut dire le réel cogne ? Cela veut dire que le sujet pétrifié n’a pas d’autre recours que la soumission ou alors et surtout l’explosion d’une violence erratique. Véronique Nahoum Grappe en a fait l’analyse en Bosnie. Fanon a poussé à l’extrême cette élaboration dans la situation coloniale .mais au plus près de notre temps et de notre espace, cette dernière année a montré au miroir grossissant ce que l’on peut appeler défaite du symbolique et avec elle des représentations politiques culturelles juridiques et économiques en circulation. En effet, dans nos dites démocraties libérales « soft » que voit-on ? L’individu est mis en place d’objet, avec assistance maternelle. Le désir est réduit au besoin. On assiste à une véritable promotion du droit à : droit à l’immortalité, droit à l’enfant. Tout devient produit consommable lié à la marchandise et à la productivité, comme si la notion de choix de l’économie de marché s’était emparée des représentations collectives et individuelles. Tout un chacun est incité à consommer le produit quitte à devenir lui-même objet de production comme finalité ultime. Ceci est dicté comme une « bonne chose » par le pouvoir politique, comme la promesse du bonheur dans une véritable suppléance maternisante . Chaque individu est ainsi adoubé à la croyance que le choix et « le droit à » sont à l’ordre du jour comme si chacun était le premier homme sans lignée, sans différence et sans destin de mortel, qui sont pourtant les conditions mêmes de l’accès à la subjectivité. N’a-t-on pas dans toutes les lois promulguées en catimini confondu la sphère du privé et du social, régulé l’intime et rabattu toutes les protestations sur des revendications corporatistes alors qu’il s’agissait de s’insurger contre cette réglementation par les pouvoirs politiques, de ce qui fait du sujet, sujet de l’inconscient, sujet de la culture. La préoccupation principale est de démasquer la transformation d’un lien social où ce qui prime est la gestion et le contrôle des relations humaines s’appuyant sur les experts, extraordinaire machinerie du « surveiller et punir » dans laquelle le pouvoir politique promeut une société de l’efficace, du rendement, infantilisant les citoyens sous couvert de les materner. Les sujets acteurs de leurs gestes sont transformés en produits à gérer. J’évoquais tout à l’heure la cascade de lois et de décrets de ces derniers mois qui vont toutes dans ce sens, témoignant d’un mépris des usagers. On ne peut les citer toutes. Au plus près de nous, l’amendement Accoyer et les rapports de psychiatres qui lui sont adjacents, apparaissent comme un grand nombre de lois promulguées ces deniers mois, inadéquates. Elles témoignent non seulement d’une méconnaissance, mais d’un mépris des « usagers » ou plus simplement, des citoyens du droit, de la santé, de la culture. Elaborées sans concertation, on peut y voir la logique d’une idéologie implicite qui consiste à imposer une société du rendement, de l’efficace et surtout de l’objectivation des sujets jusqu’à en faire de pures objets du rouage. J’insiste décidément car c’est en ce point là que la psychanalyse résiste. Ne fusse que dans la pratique même où vient se déployer ce que l’on appelle souffrance mais qu’il faut nommer errance psychique par arrêt de la subjectivation. Toutes ces lois votées devant des hémicycles à moitié désertés mais assurés de leur majorité en témoignent. La loi Sarkozy votée dans le silence le plus total d’une société exsangue des autres mesures déjà prises sur les retraites, sur la modification du régime des intermittents du spectacle, comportaient les mêmes mesures drastiques sur les hébergements et la mise en suspicion des personnes délivrant des certificats d’hébergement. Or, cette mesure, il n’y a pas si longtemps, avait soulevé la protestation des gens de la culture, et parmi eux, d’un grand nombre de psychanalystes descendant dans la rue et prêts à la désobéissance civile. Réduire les actes de sujet à des revendications corporatistes et dans le même temps, favoriser la délinquance -celle du plus haut niveau-, l’authentifier, la protéger, sont les outils de cette idéologie. Il ne faut pas s’étonner ensuite que cela serve de modèle aux plus démunis à qui l’on reproche alors de ne pas être besogneux et de rechercher l’argent facile. Dans ces digressions dans l’actuel, nous ne sommes pas si loin du texte de Freud que je vous ai cité. Nous ne sommes pas en 1915 et pourtant les effets de cette violence d’état que Freud mettait en évidence, se jouant au mépris de toute régulation symbolique, sont d’une étrange actualité. Mais un peu plus en avant, nous pouvons rappeler les lois de la colonisation et de la décolonisation. La encore, nous ne pouvons les citer toutes. Qui se souvient du projet Blum-Viollette de 1936 élargissant les droits des indigènes musulmans en Algérie par rapport à la citoyenneté française et qui fut rejeté ? Faut-il également rappeler la constitution de l’Assemblée algérienne de 1953 fonctionnant sur un régime à deux vitesses dans laquelle une voix européenne vaut 10 voix indigènes ? Et encore en 1956, le vote en assemblée des pouvoirs spéciaux au nom de l’intérêt supérieur de l’Etat et de la cohésion de la nation, avec pour conséquences la mise sous le boisseau de tous les citoyens qui s’insurgeaient et le développement d’une guerre interminable dont on commence à savoir, aujourd’hui, les atrocités. Je vous ai répété à plusieurs reprises qu’il n’y avait pas de solution de discontinuité malgré les changements apparents de visage de la « démocratie » et des problématiques sociales. J’ai proposé de vous parler des silences des violences coloniales et de leurs conséquences dans l’empêchement de l’exil psychique. Je ne m’en éloigne pas car était déjà à l’œuvre : Pouvoir du maître, violence d’état légitimée et aussi dérégulation des systèmes symboliques poussée à l’extrême, puisqu’il ne s’agissait même pas de conflits de souveraineté entre des systèmes symboliques différents mais de dévalorisation, d’exclusion, de rejet, de déni par l’ordre symbolique hégémonique, des langues, des repères familiaux, du droit etc. de l »indigène ». Et le recul du temps, de génération en génération, permet de voir ce qu’il advient au sujet ayant vécu ou étant l’héritier de ces situations.

Deuxième partie : Silences des violences de l’histoire coloniale et empêchement d’exil

Mots-clés : violence, déni, garant symbolique, honte, corps en excès, destruction.

Je me proposai de vous parler du silence sur les violences de l’histoire coloniale et l’empêchement d’exil. Il faut entendre par là l’empêchement de l’élaboration de l’exil psychique chez les personnes prises dans cette histoire mais aussi chez leurs descendants. Et en fait j’insisterai surtout sur leurs descendants. Il faut, pour cela, tenter de restaurer dans sa complexité ce qui fut plus particulièrement en France l’histoire de la colonisation et de la décolonisation et ce qui concerne mon travail à savoir la situation coloniale en Algérie et la violence toute particulière, en ce lieu, de la décolonisation. Avec l’émergence actuelle de témoignages, d’écrits, souvent passionnés, de thèses, etc. on ne peut plus ignorer que ce fut une guerre longue, complexe, violente, prise dans une historicité dans laquelle quelque chose s’est déréglementé de l’humain. L’impensable a été agi par des personnes qui n’étaient apparemment pas disposées à accomplir certains actes et pourtant ces actes ont eu lieu avec ce déferlement, ce déchaînement de la pulsion de destruction dans lequel tant de personnes se sont trouvées engouffrées, piégées, trahies par un ordre symbolique mortifère. Cela pose au passage la question de ce qui peut advenir à tout être humain quand il y a une déréglementation des systèmes symboliques. Mais cette histoire fut tenue sous le boisseau pendant très longtemps, obéissant au mécanisme connu du déni : faire comme si ce qui a eu lieu n’avait pas eu lieu, mécanisme de défense contre la détresse répandu tout autant chez l’individu que dans le collectif. Mais quand il affecte le collectif dans son ensemble, il met à mal les systèmes symboliques régissant le monde environnant dans lequel tout petit d’homme a inévitablement à s’inscrire, on pourrait dire dès sa naissance. C’est ainsi qu’il se constituera comme sujet : tout enfant en avalant sa bouillie avale en même temps les bruits du monde, la télé allumée, les comptines de grand-mère, y compris dans une langue qu’ultérieurement il ne parlera pas, et aussi le bruit des bombes et des mitrailleuses. Or, pour un psychanalyste, parler de sujet est parler de capacité de représentations psychiques. Pour cela tout sujet a à accomplir un parcours marqué par la séparation du premier objet, l’exil de la langue et la perte. Ce parcours lui permet, en principe, de s’inscrire dans la différence sexuée et générationnelle et de vivre avec sa propre incomplétude. Cet accès à la représentation psychique, à la symbolisation, est lié à la mémoire inconsciente et à la capacité de refoulement, à la capacité de se souvenir pour oublier. Ce lien du trajet de la subjectivation avec la mémoire inconsciente et son rapport paradoxal avec la conscience et l’accès à la capacité de refoulement est du point de vue psychanalytique un fait incontournable. En principe, les instances symboliques ont pour fonction, relayant ou redoublant ce que l’on nomme habituellement la fonction paternelle, d’instaurer des tiers, une fonction tierce ; or quand à l’inverse le symbolique proposé se fonde sur le gommage, l’exclusion ou l’effacement de ce qui ferait tiers en proposant comme référence ce qui aplatit les différences de génération, ou en faisant croire au tout est possible que ce soit le primat du tout technique, du tout économique, comme le droit à l’enfant, le droit à l’immortalité, c’est-à-dire tout ce qui est de l’ordre du tout pouvoir sans manque et sans limite, ce trajet subjectif est mis à mal. Je vous l’ai brièvement énoncé dans mon préambule. Mais un cas de figure très particulier est celui du colonialisme et de son héritage. Je pense spécialement à l’Algérie coloniale, exemplaire de cette situation. Les systèmes dominants de références proposés, langue, culture, politique, juridique, étaient fondés sur la dévalorisation, le rejet, plus encore l’exclusion des valeurs, des références, des langues des générations antérieures de ceux que l’on a appelés les colonisés. Au delà des personnes, ce rapport dominant-dominé était un fait de structure, dont la violence, même implicite, était constante. La conséquence en était une conduite générale de déni et de désaveu. Déni du dominant, le colonisateur en l’occurrence, l’« agent traumatisant », mais pour ceux qui y furent soumis, silence, désaveu d’une part d’eux-mêmes qui reste encryptée, incluse comme un corps étranger à l’intérieur même du psychisme . Le trajet vers la subjectivation est en panne. Mais s’il importe de reconnaître que le sujet est affecté, encore faut-il préciser comment Il ne s’agit pas de s’arrêter à un contenu, à des valeurs véhiculées, ni même à la construction de récits, mais de comprendre l’empêchement de la constitution même de la mémoire inconsciente, de l’organisation de traces mnésiques entrant dans le libre jeu du refoulement et du retour du refoulé. Or le déni et le désaveu de l’agent traumatisant, qui dit « tu mens, ce n’est pas vrai, cela n’a pas eu lieu », maintient le sujet dit traumatisé dans le trouble, sans représentation possible, clivé, portant en lui cette part morte qui l’habite et dont il ne peut se défaire. C’est là que se constitue pour le sujet ce qu’on peut appeler le suspens du traumatisme. Il n’a pas de mots à sa disposition pour l’élaborer, pas de lieux tiers pour soutenir la réinscription en souvenirs de cette part morte, silencieusement omniprésente. D’où le silence si souvent observé chez ces personnes . Mais ce trauma en suspens encrypté, cette part secrète et muette passeront dans la transmission chez les descendants. Ils auront pour charge impossible d’élaborer pour leurs ascendants et pour eux-mêmes ce qui n’a pu trouver une scène représentable par faillite des garanties symboliques. Ils n’y parviennent pas toujours, ce qui constitue une véritable entrave à leur devenir de sujet. Vous comprendrez donc ce que j’entends par nécessité de systèmes symboliques pouvant offrir des représentations en libre circulation, dans lesquelles chaque sujet puisse puiser de quoi constituer ses propres traces, trouver les fictions et les métaphores permettant cet exil psychique, nécessaire trajet subjectif de tout infans, et d’accéder au libre-jeu de se souvenir pour oublier. Cela suppose qu’il n’y ait pas de conflit de souveraineté entre ces systèmes, d’exclusion réciproque ou plus encore de rejet et de dévalorisation de l’un par l’autre, ce dont fut tissée l’histoire coloniale et son après-coup. Ces empêchements subjectifs prennent une figure très particulière que je nommerai enfant de l’actuel. Aussi on ne peut que se réjouir que de façon multiple, plurielle, resurgissent les tentatives d’écriture, de mémoire et d’histoire. Si je dis se réjouir c’est que peut être cela pourrait fournir pour la singularité des sujets un minimum de représentations prises dans les systèmes symboliques dans lesquels ils pourraient puiser de quoi avancer dans leur trajet et constituer des souvenirs ni honteux ni glorieux. Toutefois, souligner l’importance de systèmes symboliques, véhiculant des représentations dans lesquelles chaque sujet pourra puiser le matériau constitutif des ses propres traces, est une autre dimension que la démarche ethnopsychiatrique. Car dans les cas que nous évoquons, les « héritiers des violences coloniales », il est impossible de faire abstraction de la nécessaire et forcée altération des différents systèmes symboliques « du colonisé et du colonisateur » ou ultérieurement de celle qu’accompagne le mouvement même du déplacement. Il est impossible de barrer d’un trait l’histoire violente entre ces systèmes qui en firent des rapports de forces irréductibles sans espace de médiation, d’espace ouvert de négociation possible. Cette dimension est à mon sens absente de ce qu’on appelle l’ethnopsychiatrie qui évacue conflits et altérations pour proposer des référents culturels homogènes, imperméables les uns aux autres, fixant d’une certaine façon l’assignation à des origines et des identités ghettos. Il s’agit là d’une sorte d’évitement culturaliste qui n’est paradoxalement pas sans rappeler un certain esprit de la psychiatrie coloniale et qui en aucune façon ne correspond aux sujets qui n’ont eu d’autre choix que de naître de ce type de situation. Sous forme de ce que je croyais alors n’être qu’une boutade, je me disais il y a quelques années : « décidément, il y a les analysants freudiens : les enfants du sexuel, comment se séparer du premier objet d’amour et de pulsions, comment faire avec l’objet perdu ? et les analysants lacaniens : les enfants du langage, comment faire avec l’entrée traumatique dans le langage, avec la métonymie et la métaphore ? Pour les uns et pour les autres, la présence d’un tiers. Et puis, il y a les analysants de l’actuel, marqués de l’empêchement à la représentation psychique et de son lien avec une panne de la mémoire inconsciente et qui posent de façon aiguë la question : « Qu’est-ce qui est arrivé à la métaphore, à une possible métaphorisation ? » Les enfants de l’actuel ne sont certes pas tout à fait hors sexualité infantile, ni hors langage, ils ne sont ni pervers, ni psychotiques. Car, même si certains sont traités comme des cas à proximité de la psychose, il ne s’agit pas de forclusion, au sens de la forclusion du nom du père, irréversible dans la structure. Ils sont dans le registre de la Verleugnung et du clivage. Certes, ceux qui s’occupent de la folie insistent eux aussi sur la fracture du tissu psychique au niveau même du remaniement des inscriptions de la mémoire freudienne. Solal Rabinovitch met l’accent sur la fracture de la trace signifiante d’avec la trace perceptive, et montre de la forclusion qu’elle s’instaure au niveau même du remaniement des signes de perceptions en représentations de choses (il serait plus exact de parler de possible ou impossible traduction). Max Gaudillère insiste davantage sur les effets de l’explosion des garanties du symbolique entraînant un impossible de l’inscription, je dirais de la réinscription (représentations de choses en représentations de mots). Les enfants de l’actuel , qui hantent le social et certains divans ne sont pas tous psychotiques ni même pervers, loin de là... Mais si la folie enferme dehors, ceux dont je parle sont exclus de l’intérieur. Les discours psychologiques et même psychanalytiques cherchent à les classer phénoménologiquement ou structurellement en Etats limites, pathologies addictives, délinquances, névroses narcissiques, généralement affectés du signe moins : non-élaboration des identifications secondaires, carence de la régulation des pulsions, etc., affecté du signe moins en effet par rapport à la négativité, un « moins de moins ». Ce signe moins je le marquerais plutôt dans un excès : car, à les entendre, que retrouve-t-on le plus souvent ? Le sujet témoigne :
-   d’une douleur de la langue : il dit que les mots ne disent rien.
-   d’une temporalité troublée, toujours décalée, et même l’errance est toujours circonscrite, tournant finalement en rond dans des espaces clos, deux bancs de boulevard ou un carré entre deux tours d’immeubles.
-   d’une absence de mémoire des rêves, dont la langue elle-même est appauvrie, et d’une non-réappropriation de la mémoire du passé. Certes des souvenirs peuvent être égrenés, mais c’est comme s’ils appartenaient à quelqu’un d’autre. Et peut-on alors parler de souvenirs ? Et en excès cette fois, un corps exposé, exclu de la parole, souvent marqué de signes, d’entailles, véritables hiéroglyphes faisant appel à l’ouverture d’un espace de symbolisation pour accéder à une traduction, une inscription en traces psychiques, et ce qui parfois s’en repère, c’est la honte. Honte et non culpabilité. La honte, cet "affect" ou plutôt "expérience" à la jonction du privé et du social, du plus intime et dupublic,du psychique et du culturel, de la subjectivité désubjectivée et du culturel, mais qui marque la violence faite à la capacité de se représenter, laisse sans mots, sans voix aussi, et le corps propulsé veut disparaître, s’enfoncer et est condamné à l’assignation immobile. La honte, marque temporaire ou permanente de la désintégration du lien social, est une rupture de la continuité subjective, dans laquelle se trouble profondément l’image de soi, s’éprouve la perte des repères dans l’espace et dans le temps, et se profile la menace d’effondrement des investissements, alors que dans un tout autre registre, la culpabilité accompagne une aventure de soi intériorisée, où les fantasmes peuvent se déployer en de multiples scénarii, préservant finalement la liberté du sujet. Mais cette honte est en même temps un signe de la survie, un appel. Marque de la désubjectivation mais dans cet éprouvé catastrophique, cet effondrement de tout recours à la parole, elle est un appel muet mais urgent à l’Autre, un appel à sauvegarder en soi l’humanité de l’homme qui doit exister même déniée, chez l’agent traumatisant éhonté. Avoir honte pour un autre qui n’a pas eu honte. Il revient à Nicolas Abraham et Maria Torok d’avoir insisté sur le lien entre la honte, le trauma et le secret. Ce secret qui concerne l’idéal du moi qu’il ne faut pas perdre, le descendant en hérite sous la forme de l’incorporation au prix d’une objectivation - « ce qui est subi n’est pas blessure subjective mais menace de perte d’objet qu’il faut maintenir » - et au prix surtout d’une démétaphorisation, d’une destruction active de la figurabilité des mots. L’incorporation implique la destruction de ce par quoi la métaphore est possible, l’annulation du différentiel,de l’écart. La honte est à la fois motrice de l’incorporation et apparemment annulée par elle. Honte si insistante dans la clinique de l’actuel, accompagnant le clivage et signant à la fois l’impossibilité et la nécessité de trouver de la représentation à ces zones clivées. A la suite de Ferenczi et d’Imré Hermann, Nicolas Abraham et Maria Torok ont été effectivement les premiers en France à repérer ces situations dans l’analyse, d’où les récits et la remémorisation paraissent exclus. Les mots tournent à vide face à l’incorporation. Le secret de la situation indicible, survenue chez les parents, non seulement ne peut être dit mais doit être maintenu encrypté, surtout s’ils ont disparu. Si ces descendants n’arrivent pas trouver les lieux métaphoriseurs, ils restent « enfermés » dans l’errance psychique. Dans cet enfermement, on peut distinguer trois temps au sens des moments logiques freudiens : identification au déchet, trouble profond de l’image de soi, et recours à une origine et une identité originelle. Dire identification au déchet est abrupt et pourtant je désignerais ainsi ce qui est jeté de la langue et qui dans le même temps est toujours là, et qui est là en soi comme un déchet. Cela reste comme cette part morte encryptée que je décrivais tout à l’heure. C’est toujours là et c’est rien. On ne peut rien en faire. Cela insiste pour accéder à la symbolisation, à la représentation psychique de façon à pouvoir s’en absenter et puis cela chute sans cesse, non nommé, non nommable, non accessible au refoulement, non accessible à l’appropriation-désappropriation de quelque chose de soi. Dans le ressac de ce sentiment de vide intérieur dans lequel l’individu concerné se débat ou se love, il peut se prendre pour ce rien, pour cette part morte innomée mais présente, omniprésente. Vous avez tous entendu « j’ai la haine », et s’il fallait transitiver, je dirais « j’ai la haine de ça de moi ». qui succède au « j’ai la honte ». Le deuxième moment logique est le trouble de l‘image de soi ou plus exactement la défaillance de l’assise imaginaire. Se regarder dans le miroir en même temps qu’un autre vous regarde suppose un assentiment de cet autre qui permet alors de se « retourner « . Dans cette opération de retournement peut se constituer alors une image de soi, une image d’un autre de soi qui ne soit pas cet autre dont on a à se séparer. Si cela ne peut se faire, il est difficile de sortir de ce collage imaginaire. Et malheureusement souvent, cette opération de retournement est en faillite. A se regarder dans le miroir, il se profile toujours autre chose qui serait derrière, ne fusse que l’ombre d’un bout de ciel, mais quelque chose qui aurait le statut précaire, quoique vital de l’illusion, « illusion temps et illusion espace » qui viendrait sous forme de tiers. Ce tiers serait un premier temps de ce qui n’est pas encore un lieu métaphoriseur mais qui en prépare l’assise. Il vient rompre le collage à l’autre ou la figure de l’étranger absolu qui protège de l’autre mais interdit de se reconnaître partiellement dans cet autre. Or dans cette espèce de désastre narcissique, c’est comme si rien ne se donnait à voir de cette illusion qui ferait bord, qui ferait cette première assise imaginaire ou cette première surface d’ardoise sur laquelle dans un deuxième temps vont s’inscrire ses traces mnésiques. Or ce sont elles qui vont constituer la mémoire qui permettra qu’il y ait du sujet. Le troisième moment serait celui du recours à une origine » originelle » c’est à dire non pas à une origine qui est un manque à être de l’origine et dont on se déplacerait pour la reconnaître d’ailleurs, mais une origine pleine qui serait l’originel de l’origine. Ceci est un temps de résolution régressive. On renonce à l’affrontement de l’empêchement, au franchissement des zones d’exclusion. On retourne à la case départ. Le recours à la crispation sur l’origine, à la croyance en une origine originelle où il n’y aurait ni écart ni perte, s’imposent alors comme une certitude, une certitude souvent sans affect d’ailleurs, par ce que, ce que l’on prend pour cette certitude passionnelle est assez désaffecté... Ce recours qui se fait au prix de la désubjectivation, - on n’est même plus dans l’empêchement subjectif - rend parfois vivable l’enfermement, et vient habiller le sentiment de vide intérieur des oripeaux de croyances anoblies. Cela conduit à l’assignation à une logique identitaire, cette identité une dont est exclue la question de sa propre étrangeté et de son altérité à l’autre mais aussi à l’autre de soi. Cette position fait le lit de l’intégrisme.