"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Une lecture critique de l’Appel "Nous sommes les indigènes de la République"

par Claudie Lesselier

Avril 2005

S’il est tout à fait vrai que des filiations importantes et trop souvent déniées existent entre des pratiques et les productions discursives du passé colonial et des processus actuels de racisation et de domination, le paradigme du colonialisme, fût il post-colonial, est il pertinent pour comprendre les contradictions de notre société ? l’anticolonialisme ouvre-t-il des pistes pour la lutte contre les inégalités, les discriminations et pour l’émancipation ? Si la figure de "l’indigène" opère encore, ou à nouveau, dans la production de perceptions des populations dites "issues de l’immigration" ou "de la colonisation", quelles dynamiques ouvre l’auto affirmation des "indigènes de la République" ?

"Indigènes" et "sous-humanité"

"Les populations issues de la colonisation" sont ramenés "à un statut de sous-humanité", elles sont "les indigènes de la République"... Si on comprend et partage la révolte face aux discriminations, au racisme, à la persistance de stéréotypes coloniaux, à la façon dont sont traité-e-s les migrant-e-s, sans-papier-e-s et réfugié-e-s, on ne peut que s’interroger sur ces identifications et ces formulations. Elles banalisent ou relativisent l’oppression coloniale et ce qu’ont fait des régimes, coloniaux ou non, qui ont effectivement traité des êtres humains en "sous-hommes". Elles reproduisent un procédé d’amalgame, certes fréquent dans nos traditions des mouvements "radicaux" ou "d’extrême gauche", mais dont la critique, semblait-il, avait été faite. Il y a tout de même une différence de taille entre la situation coloniale d’inégalité juridique statutaire et une société où sont reconnus l’égalité des droits, le principe de citoyenneté, et où les discriminations sont illégales. Que l’égalité juridique et l’égalité réelle soient deux choses bien différentes, que les discriminations existent massivement, structurellement, et soient très insuffisamment combattues, cela est certain. Mais cela inciterait plus logiquement à lutter pour faire appliquer ces principes plutôt que "en finir" avec les institutions d’une République qui ne serait qu’un "mythe". Une "République" qui est dans l’Appel une entité tout aussi évanescente, intemporelle, globale, qu’elle est dans certains "discours républicains", d’un côté en mal, de l’autre en bien... Le tableau apocalyptique dressé de la France d’aujourd’hui comporte en outre quelques dérapages où les auteur-e-s, emporté-e-s par leur élan, inventent des discriminations nouvelles ou imputent à la "République" celles qui lui préexistent, ou lui sont extérieures, car les discriminations proviennent d’acteurs divers et n’ont pas toutes à voir avec cette "République" abstraite. "Le droit du sol remis en cause" ? Mais au contraire en 1998 a été rétablie l’automaticité de l’acquisition de la nationalité française à 18 ans pour les personnes nées en France ainsi que la possibilité d’anticiper, dès l’âge de 13 ans, cette déclaration de nationalité. "L’application du statut personnel aux femmes d’origine maghrébine" ? Mais c’est le droit international privé qui stipule que chaque personne est soumise au statut personnel du pays dont elle a la nationalité, et ce sont des pays indépendants qui ont imposé ces codes discriminatoires à leurs nationaux (et surtout nationales), comme l’Algérie avec son Code de la famille. Ne pourrait-on pas proposer de choisir la loi de son pays de résidence, et même l’imposer quand elle est plus égalitaire ? Mais alors les "indigènes" ne seront-ils pas les premiers à crier au "colonialisme" ? En fait l’histoire des statuts personnels est plus complexe. La France coloniale a respecté et même institutionnalisé le statut personnel musulman, qui en Algérie distinguait les "Français musulmans" par rapport aux Français de droit civil, et les Algériens ont fait du respect de ce statut la pierre de touche de leur "identité" lorsque la "naturalisation" les obligeait à l’abandon du statut personnel. Ce que nous montre l’histoire et l’actualité des statuts personnels, c’est que tant pour les colonialistes français que pour les nationalistes algériens, il ne fallait surtout pas remettre en cause la situation subordonnée des femmes

Colonisation, immigrations

L’histoire de l’immigration n’est pas sans liens avec l’histoire de la colonisation ni avec les dynamiques postcoloniales. Non seulement en raison des rapports d’inégalité à l’échelle mondiale, du parcourd géographique de beaucoup d’ "immigré-e-s", mais aussi parce que des mentalités, des représentations, des attitudes, un langage, témoignent de filiations entre l’époque coloniale et aujourd’hui, de persistances d’une vision coloniale et même parfois de résurgences et de réactualisations, à l’encontre non seulement de migrant-e-s issus des anciennes colonies mais aussi de leurs descendant-e-s. Mais tous les immigrant-e-s, "immigré-e-s" et exilé-e-s ne sont pas venus et ne viennent pas des pays autrefois colonisés, et des stéréotypes négatifs existent aussi à l’encontre d’autres peuples que les anciens colonisés, même s’il est vrai qu’ils font moins système et sont moins durables. La diversification géographique et sociale des mouvements et des motifs de migrations, les mélanges culturels et le pluralisme des identités ne témoignent pas d’une continuité "de l’indigène à l’immigré", qui pouvait en fait marquer la période immédiatement postcoloniale jusqu’au milieu des années 70 (celle du recrutement des "travailleurs immigrés" après les "travailleurs coloniaux") et s’inscrivent en faux contre une représentation en fait très datée des immigrations et des exils. Aujourd’hui en outre des pays autrefois colonisés ou sans histoire coloniale sont devenus des pays d’immigration (et les immigré-e-s n’y sont pas mieux traités que dans les pays "colonialistes" !). Dans tous les Etats du monde, une dichotomie est établie entre "le national" et "l’étranger" : c’est sur la base de la nationalité ou de l’irrégularité du séjour, en France comme ailleurs, que des "immigré-e-s" ou autres habitant-e-s de nationalité étrangère n’ont pas les droits politiques et que les sans papier-e-s sont privés de droits. Là encore ces faits n’ont rien à voir avec l’histoire coloniale, sauf à dire, s’agissant des principes et pratiques étatiques dans les pays non européens, que c’est la colonisation qui a exporté le modèle de l’Etat et de l’Etat-nation. L’esclavage et la traite négrière n’ont pas été qu’européens ou américains, loin de là. Quant au racisme et à la xénophobie ils sont répandus même dans des pays qui n’ont pas été colonisateurs, souvent certes en rapport avec les théories "raciales" européennes et la colonisation qui ont beaucoup contribué à construire des "races" ou des "ethnies" (que les Etats indépendants n’ont pas déconstruit), mais pas toujours. L’histoire de l’Europe et de la France, y compris républicaine, est très imbriquée avec tous ces rapports de domination et il est toujours important de le rappeler et de ne pas oublier, du fait que l’indépendance des pays antérieurement colonisés a été une rupture majeure, cette histoire, ni les crimes coloniaux, ni l’idéologie qui les a permis, ni les persistances de cette idéologie. L’histoire, la mémoire, c’est fondamental. Mais l’histoire apprend la complexité, et les mémoires sont plurielles, voire conflictuelles. La colonisation, pour ne parler que d’elle, a été vécue de façon diverse selon les pays et les milieux sociaux. La littérature, par exemple du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, de la fin de l’époque coloniale à aujourd’hui, témoigne de la complexité de l’expérience vécue de la période coloniale et de celle des indépendances. Les mouvements anti-coloniaux ont été traversés de controverses et de conflits tant sur les méthodes d’action que sur les fondements à privilégier pour l’émancipation. Les mouvements politiques et culturels dans les pays autrefois colonisés ou les autres pays du "Sud" ont aussi produit une riche réflexion critique. Aussi, penser contre les stéréotypes et agir contre les dominations, ce n’est pas s’appuyer sur d’autres stéréotypes tout aussi faux, cacher ou évacuer ce qui n’entre pas dans le paradigme consistant à "poursuivre le combat anticolonial", et reconstruire une histoire mythifiée et des identités figées et imaginaires.

Inégalités, discriminations, racisations, sexisme

Les discriminations structurelles, les processus de racisation et d’ethnicisation sont manifestes, on le voit dans l’organisation du marché du travail ou dans l’habitat, et peut être plus gravement encore, car c’est ce qui sous tend les pratiques discriminantes et ségrégatives, dans la production de catégorisation en fonction d’ "origines", vis à vis de personnes toujours plus ou moins placées en position d’extranéité, enfermées dans une altérité irréductible. Ces systèmes de discrimination et de catégorisation sont-ils tous "produites par la République post coloniale" ? J’avais relevé plus haut que cette "République" me paraissait être une entité, alors que nombre d’acteurs produisent ces discriminations et catégorisations, dont par exemple les acteurs économiques capitalistes. Mais aussi des gens de bonne volonté, anti-racistes. Car ces catégorisations sont aussi l’effet pervers du "différentialisme" qui renvoie chacun-e à une "origine" supposée et à des "racines", et du culturalisme qui enferme dans des "identités". En fait ce qui me paraît poser problème dans ce texte c’est le risque précisément de favoriser une lecture ethniciste du monde social en utilisant l’angle de "l’origine" de façon exclusive ou prédominante, et cela alors même que certains rédacteurs de l’Appel s’élèvent contre cette ethnicisation. Je passe sur le fait que les personnes et groupes qui subissent inégalités et discriminations ne sont pas tous des descendants de colonisés, même si c’est le cas de beaucoup. Avec aussi les rapports de classe, les rapports sociaux de sexe sont des paramètres à prendre en compte dans une analyse de l’imbrication des oppressions. Qu’en est il donc des femmes "indigènes" ? Le seul "sexisme" dénoncé dans l’Appel est celui attribué à la loi interdisant les signes religieux ostentatoires dans les écoles publiques (nommée ici "loi anti-foulard"). Ne seraient-ils pas sexistes, les mouvements politiques et politico-religieux qui depuis des années, et pas seulement en France évidemment, font la promotion du port du voile islamique, en font une "obligation religieuse" ou un "signe identitaire" ? Ne serait il pas sexiste, ce "foulard" ? La référence à cette question du voile n’est pas marginale dans l’Appel , elle manifeste un clivage fondamental avec celles et ceux qui voient dans la légitimation du port du voile islamique une mise en cause de l’égalité et un assujettissement des femmes .

Une lutte "anticoloniale" ?

Les luttes à mener pour les droits des migrant-e-s et réfugié-e-s, pour l’égalité et contre les discriminations entre toutes les personnes vivant en France, pour la citoyenneté de résidence au delà de la nationalité, pour les droits des étranger-e-s des "pays tiers" dans l’UE (etc.), en quoi sont elles des luttes anticoloniale ? Le prisme de la lutte anticoloniale (même si certains auteurs de l’Appel précisent parfois "anticolonialisme post-colonial") pour analyser la société française et le monde d’aujourd’hui et mener les luttes sociales et politiques est-il pertinent ? J’ai déjà indiqué quelques absurdités et une dangereuse logique banalisatrice. Mais ce n’est pas tout. Le paradigme de l’anticolonialisme, fût il post-colonial, implique ou a pour conséquence d’occulter ou de négliger des oppressions vécues dans les pays indépendants et qui ne ressortent pas du colonialisme. Affirmer que Dien Bien Phu, qui fut la victoire (partielle) de la lutte d’indépendance du Vietnam, a été "la victoire de la liberté, de l’égalité et de la fraternité" aurait de quoi faire rire si l’histoire ultérieure du Vietnam n’avait pas été aussi tragique. D’ailleurs le recours à la notion de "post-colonial" pour identifier des situations actuelles est discutable, et discuté dans les milieux des études post-coloniales : alors qu’à l’origine cette notion permettait d’appréhender les hybridités et les interactions, elle a glissé vers l’enfermement des "ex-colonisé-es" dans un moment particulier de leur histoire, comme si ils n’avaient pas d’histoire avant ni après la colonisation, et tend à expliquer tous leurs problèmes par ce rapport colonial, ou par l’influence néfaste de "l’occident" et de l’impérialisme, au détriment de leurs dynamiques et contradictions internes. Cette notion nourrit des raisonnement binaire et essentialistes. La question de "l’intégrisme" (il s’agit de l’islam politique ou de l’islamisme) ne survient que dans le paragraphe sur la "gangrène" (métaphore biologisante s’il en est, soit dit entre parenthèses) où il figure un mythe ou un épouvantail créés par les "agents" de "la pensée bushienne" et les "idéologues" du "choc des civilisations" pour stigmatiser "les populations d’origine africaines, maghrébines ou musulmanes". L’islamisme n’aurait donc aucune existence, ou en tout cas aucune dangerosité, l’ennemi principal, ou plutôt unique, c’est "l’impérialisme". L’antisémitisme, qui comporte pourtant aujourd’hui une dimension importante provenant de milieux islamistes, arabes ou "antisionistes" (et ce n’est pas être raciste que de repérer ces transformations actuelles de l’antisémitisme) est évoqué dans la même perspective, comme une accusation fausse et stigmatisante dénuée de réalité. On en arrive (ou plutôt on en revient, car vraiment tout cela à un goût de déjà vu) très vite à la vision binaire du monde et à la grille de lecture exclusivement "anti impérialiste". Citons une phrase très significative : "nous sommes aux côtés de tous les peuples (...) qui luttent pour leur émancipation, contre toutes les formes de domination impérialiste, coloniale ou néo coloniale". Et ceux qui luttent contre leur dictature autochtone ? contre la violence de leurs militaires et miliciens indigènes ? Contre le régime de leur parti unique national, en Chine, à Cuba ? Non, ce n’est pas ces luttes que les "indigènes de la République" exaltent. Pour eux le monde est simple : "l’impérialisme" et "les peuples" en lutte contre lui. Absents la démocratie, la liberté, la laïcité, les combats pour les droits humains fondamentaux (sauf peut être comme des "drapeaux" "frauduleusement" brandis). Enfin ce paradigme "anti-colonial" et cette construction du camp des " peuples" et des "indigènes" entraînent une autre dérive manifeste : ceux et celles qui ne sont pas d’accord avec la perspective "anticoloniale (postcoloniale)" sont les "supplétifs", les "auxiliaires", "élites indigènes" crées par l’ordre colonial, "assimilé-e-s" et autres "occidentalisé-e-s" à vouer à la vindicte. Très éclairant est par exemple le communiqué du Collectif des musulmans de France, un des initiateurs de l’Appel, utilisant ce mot lourd de signification ("occidentalisée") pour désigner certaines des femmes (ainsi catégorisées à la fois par leur "origine" et leur "trahison" de cette "origine") qui manifestaient le 8 mars 2005. Les femmes qui refusent de s’inscrire dans cette logique et de faire passer au premier plan la lutte contre "l’oppression coloniale" sont accusées de traîtrise, ou de racisme et d’ "islamophobie", ou des deux. C’est là un enjeu majeur car on le sait, dans les luttes nationales et anticoloniales, elles sont construites comme les porteurs privilégiées des "traditions" et de "l’identité" et toute dissidence est stigmatisée et réprimée.

Quels sont les objectifs de la lutte "anticoloniale" des "indigènes" ? Elle ne peut évidemment pas être une lutte nationale pour l’indépendance, mais ne glisserait-elle pas à l’occasion vers quelque nouveau type de nationalisme ? Le paradigme de la "lutte des classes" comme "contradiction principale" avait ses limites, c’est le moins qu’on puisse dire. Il en est bien autant de celui de la "lutte anticoloniale"...Cet "Appel des indigènes de la République" va bien au delà d’une critique des discriminations, du racisme, de l’occultation de l’histoire coloniale, du néo-colonialisme, avec laquelle beaucoup de personnes seraient d’accord. Ce paradigme "anti-colonial", dans ses différentes déclinaisons, ne permet pas de rendre compte de la multiplicité des rapports d’oppression en France et dans le monde. Il propose une lecture de l’histoire et du présent, et donc des prises de position politiques, qui occultent des enjeux fondamentaux et entravent la réflexion critique et une réelle action émancipatrice.