"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Passé colonial et citoyenneté

par Wassyla Tamzali
Avocate à Alger, ex-directrice du droit des femmes à l’Unesco

Intervention lors du colloque « Il y a soixante ans : l’autre 8 mai 1945. Le trou de mémoire colonial et la société française d’aujourd’hui », organisé par la Ligue des droits de l’homme, samedi 7 mai 2005 (Paris)

Je voudrais me présenter en écho à ceux qui se sont désignés comme les « nouveaux indigènes de la République » et qui viennent d’exposer les motivations du manifeste qu’ils ont lancé en réponse à la marginalisation et au mépris dont ils font l’objet aujourd’hui en France. L’un des initiateurs de ce manifeste ici présent a eu recours à une littérature affligeante du passé colonial algérien, que je connais bien car j’ai été indigène jusqu’à l’âge de 15 ans : j’ai été « faite » Française d’une façon autoritaire de 1956 à 1962, date à laquelle je suis devenue Algérienne. En 1971, alors que je demandais un titre de séjour comme étrangère à la Préfecture de police de Paris, j’ai appris que j’étais restée Française. Aujourd’hui, je suis donc Française et Algérienne, et je vis en Algérie. Qui je suis ? Je partage avec beaucoup d’entre vous une identité complexe et je me suis souvent interrogée sur mes choix, et notamment celui d’être Algérienne avant que Française. Ce choix peut paraître peu probable car mon trajet intellectuel et militant est une lutte constante contre mon assujettissement à une identité d’origine, celle d’« indigène musulmane algérienne ». Dans un même mouvement, je refuse d’être assujettie à cette identité et je revendique mon identité algérienne. Pour beaucoup, mon affirmation d’algérianité en retrait de ma francité paraît paradoxale. Ajoutons à cette complexité mon appartenance exclusive à la culture européenne, et notamment française. Il est toujours difficile, dans des périodes de cristallisation et d’opposition identitaire nourries par des problèmes sociaux locaux et politiques internationaux, comme c’est le cas ici, de revendiquer une identité narrative dans laquelle se « dirait » sans tabous une histoire avec ses histoires. C’est-à-dire, pour moi, mes luttes, le féminisme, le droit à la liberté et à la liberté de conscience, mais également mon passé d’indigène, de colonisée, mon histoire familiale de résistance. Cette identité « brouillée » conduit à de nombreux malentendus. À cause du refus d’assujettissement, que je place au centre de toutes les luttes d’aujourd’hui des femmes et des hommes issus de culture musulmane, pour la conquête de la liberté individuelle et, partant de là, de la liberté collective et politique, je rencontre des difficultés d’être entendue et vue comme algérienne. Cette difficulté, je la partage avec bon nombre de féministes et de démocrates de mon pays et des pays similaires. On nous « soupçonne » de ne pas « représenter » nos sociétés, nos peuples. Nos sociétés assez spontanément et nos gouvernants par stratégie de pouvoir nous démonisent. Ces malentendus viennent aussi bien des Occidentaux que des Algériens. On nous considèrent comme des clones issus d’une matrice française. Notre parole est délégitimée. Parler de tout cela, ici, en commémoration de l’insurrection du peuple algérien le 8 mai 1945 où pour la première fois s’est exprimée d’une manière claire et irréversible la volonté d’être algérien/algérienne me semble très opportun. Je remercie les organisateurs de me donner l’occasion de m’adresser à de jeunes Français d’origine algérienne. Ma tâche ici comme débattante est de relancer le débat à partir des interventions en proposant quelques pistes. Donc je présenterai cinq points ou questions, lapidaires et volontairement provocantes.

Tout d’abord un commentaire général : Certaines des interventions que j’ai entendues ici montrent que nous sommes en train de payer le silence que nous avons entretenu autour du colonialisme et de la décolonisation et le fait que la France et les Français n’ont pas assumé cette partie de leur histoire. Ni les Algériens, ni les Français d’origine algérienne. Je pensais que nous, Algériens de là-bas, étions les seuls perdants de cette occultation parce qu’elle avait permis une manipulation de l’histoire par nos dirigeants pour légitimer leur pouvoir absolu. Mais je vois qu’en France aussi il y a manipulation. Une grande partie des arguments présentés ici ont pu l’être de ce fait. Dans l’adhésion aux thèses des « nouveaux indigènes » il y aurait un retour du refoulé. S’ils suivaient ces nouvelles sirènes, ceux qui ont choisi de vivre en France et d’être Français s’engageraient dans une voie qui serait lourde de conséquences, et dont la première issue serait très certainement la marginalisation. Cette bataille dans laquelle les auteurs du « manifeste des nouveaux indigènes » veulent engager les enfants d’Algériens émigrés de la génération indigène/résistante a toutes les chances d’être entendue, tant semble profond le mal-être de nombreux Français d’origine algérienne.

Premier point. En vous écoutant, il m’est venu à l’esprit que ce mal-être pourrait exprimer la difficulté d’être français et d’être issu d’une génération qui a lutté contre la France. Nous/vous avons été, par nos parents et de nous-mêmes, anti-Français. Il y a là quelque chose de difficile à assumer et qui reste un non-dit pour les enfants d’Algériens émigrés naturalisés Français ou réintégrés dans la nationalité française. Dans ce dernier cas, remarquons que la réintégration exerce un poids encore plus lourd, en ce sens que la procédure qu’elle évoque nie et condamne la période de décolonisation. L’Algérien réintégré dans la nationalité française prend le risque d’être le négationniste de sa propre histoire.

Deuxième point. J’ai le sentiment inconfortable que, dans les revendications aujourd’hui portées par ceux qui se désignent comme les « nouveaux indigènes de la République », il y a l’idée que les luttes contre la colonisation d’hier ouvrent à un droit spécifique d’être Français pour les enfants des anciens colonisés qui ont lutté contre la France pour être débarrassés de la France. Ainsi, le droit pour les anciens colonisés n’est plus d’être Algériens et de vivre en Algérie, mais de vivre en France et d’être Français. Une sorte d’indemnisation. Et plus encore, ce qui s’inscrit ici avec la démarche de la réintégration est l’annulation de toutes les années d’affrontement dans lesquelles se sont précisées les différences entre les deux peuples, le colonisé et le colonisateur.

Troisième point. Le combat des « nouveaux indigènes » me semble être en retard d’une guerre, c’est le cas de le dire. Il me rappelle irrésistiblement la mobilisation contre l’Indigénat en Algérie qui a précédé la lutte pour l’indépendance. Rappelons que l’Indigénat était l’ensemble de lois s’appliquant aux Algériens qui refusaient d’accéder à la nationalité française pour ne pas abandonner le droit personnel défini par la tradition coranique. Les élites politiques réformatrices qui s’étaient mobilisées contre l’Indigénat à partir des années 1920 autour du groupe des Jeunes Elus, ne réclamaient pas l’indépendance de l’Algérie, mais l’abolition des lois spéciales, donc l’accès à la nationalité française dans le respect des différences culturelles et cultuelles. Comme les politiques « indigènes » des années 1920, et les Oulémas (mouvement religieux) jusque dans les années 1960, les « nouveaux indigènes de la République » mettent la culture sur le même pied d’égalité que les droits de l’homme. Les anti-Indigénat de l’époque ne présentaient-ils pas le droit d’être musulman comme un avatar du droit à la liberté ? L’exemple emblématique de cette démarche aujourd’hui est la revendication du droit de se voiler qui est présenté lui aussi comme un avatar des droits de l’homme/des femmes dans de nombreux cercles militants, jusque dans la Ligue des droits de l’homme, organisatrice de cette rencontre. Les « nouveaux indigènes de la République » ne seraient-ils pas plutôt les nouveaux anti-Indigénat, et ne seraient-ils pas en retard d’une bataille ?

Quatrième point. Sur la méthode employée : comment pouvons-nous dire sérieusement qu’en France, il y a des indigènes ? Les « nouveaux indigènes » prennent en otage notre passé douloureux, d’indigènes et de colonisés, pour mieux perpétuer des méthodes employées pendant la lutte contre le colonialisme, que l’on peut expliquer et absoudre par les nécessités de cette lutte (et les regretter, cependant). Ils brandissent une identité et explique, sinon encourage, l’arraisonnement à cette identité au nom de la fidélité à ce passé douloureux. Ils tracent ainsi en filigrane le portait du traître à la mémoire. Il n’y a rien de nouveau dans cette démarche et on retrouve là, longtemps après, le style du FLN. Cela n’est pas si bizarre car nous sommes bien malgré nous des produits de la pensée unique, et c’est pour cela que nous devons redoubler de vigilance. Attention, nous voilà de nouveau les victimes du colonialisme, et cette fois-ci sans colonialistes. Dans cet aveuglement se joue le présent. Nous avons été élevés dans le giron de la lutte de libération et de l’anticolonialisme. Pour cela, nous avons accepté une identité sommaire dans laquelle nous nous sommes tous glissés. Il n’y avait plus des hommes, des femmes, des riches, des pauvres, des communistes, des traditionalistes, des Berbères, des citadins des paysans, etc. il y avait un Algérien nationaliste.