"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Lettre ouverte aux défenseurs des droits humains au Maroc

par Na’oura, association de solidarité Belgique-Maroc

" Le criquet noir infeste le nord du Maroc " : voici le titre qui figurait, en gros caractères rouges, avec la photo de trois Subsahariens, sur la première page de l’hebdomadaire marocain " Achamal 2000 " (numéro 283, 6-12 septembre 2005).

" Des criquets qui infestent le nord du Maroc ", telle est la manière avec laquelle le journal " Achamal 2000 " présente les personnes issues de pays subsahariens qui se trouvent actuellement sur le territoire marocain. Quand on sait quelle calamité représentent les criquets, la comparaison est scandaleuse. Les razzias des criquets pèlerins et les famines qu’elles ont provoquées dans le passé marquent encore profondément l’inconscient collectif de la population marocaine et des populations de toute la région [1]. Mais le titre ne s’arrête pas là, il est encore plus explicite, on y fait également usage du verbe " yarhzoo " qui signifie ici " détruire tout sur son passage ".
Dans d’autres situations et sous d’autres cieux, précédant des massacres, on commençait par la déshumanisation de l’autre, souvent en le comparant à un animal néfaste. Ainsi, on a parlé de rats, de cafards et, malheureusement, maintenant au Maroc, un journal se permet d’assimiler toute une population à des criquets.
En tant que citoyens marocains immigrés en Europe, citoyens européens et amis du Maroc, nous sommes horrifiés par de tels propos, et surtout consternés par le manque et/ou par l’absence de réactions au sein de la société marocaine. Ce qui laisse à penser qu’au Maroc on peut faire l’apologie de la haine raciale en toute impunité sans que cela provoque un taulé. Ce n’est pas grave, ce ne sont que des " azzis ".
Les associations démocratiques, les associations de défense des droits de l’homme, le monde associatif et la société civile marocaine doivent, devant de tels propos, réagir de manière énergique et montrer à toutes et à tous que le combat contre toutes les formes de xénophobie et de discrimination ethnique n’est pas simplement une question de rhétorique mais un travail du quotidien.
Dans un cas pareil, toutes les possibilités légales doivent être utilisées. Dans tout Etat démocratique, les appels au racisme sont condamnables par la loi. Les associations de défense des droits de l’homme ne peuvent-elles pas se porter partie civile et amener les responsables de ces propos devant les tribunaux ?
Les associations de la société civile, quant à elles, ne doivent-elles pas prendre la mesure du phénomène et mettre en place une stratégie pour combattre les causes de celui-ci et développer l’esprit de tolérance et du vivre ensemble ? Tel titre dans un journal n’est-il pas l’arbre qui cache la forêt ? N’existe-t-il pas, au Maroc, un racisme latent envers les Subsahariens ? Nous sommes bien placés, en tant qu’immigrés, pour savoir que, pendant les crises, l’immigré est le bouc émissaire idéal.
Si, malheureusement, demain des actes de violence raciste étaient perpétrés envers des immigrés qui se trouvent au Maroc, comme ce fut le cas en Espagne ou en Corse contre des Marocains, nous aurions tous au moins une lourde responsabilité morale car nous n’aurions pas réagi avec suffisamment de force, lorsqu’il en était encore temps, pour éviter de tels actes. Nous voudrions savoir ce que les différentes associations de la société civile marocaine ont entamé comme action contre ce type de dérives. Nous allons, de notre côté, les dénoncer auprès des opinions publiques européennes et nous serions heureux de leur faire savoir aussi qu’au Maroc, il existe une société civile ayant la capacité et surtout la volonté de se battre contre toutes les formes de racisme et de xénophobie.
Belgique, 28 septembre 2005.

1. " Elles couvrirent la surface de toute la terre et la terre fut dans l’obscurité ; elles dévorèrent toutes les plantes de la terre et tous les fruits des arbres, tout ce que la grêle avait laissé et il ne resta aucune verdure aux arbres ni aux plantes des champs dans tout le pays d’Égypte. " C’est bien du criquet dont il s’agit dans cet extrait de la Bible.