"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Immigrés clandestins subsahariens (dossier publié par le quotidien marocain "L’Opinion" du 11-09-2005

Droit d’asile Par Saïd Afoulous

Les Marocains ont pris l’habitude de les voir circuler, notamment dans les villes, en train de mendier. Ce sont ces personnes qu’on appelle communément des " Subsahariens ", des Africains venus du Nigeria, Cameroun, Côte-d’Ivoire, Congo, Sénégal, Libéria, Guinée, Burkina, Ghana. Des milliers sont expulsés chaque année : 23 851 en 2003, contre 17 252 en 2004. On connaît les récentes " opérations de ratissage " effectuées par les forces de l’ordre pour déloger les Subsahariens réfugiés dans les forêts de Gorougou et Belyounech, dans les montagnes entre Oujda et Tanger. Le plus grand nombre ce sont les anglophones du Nigeria. Ils traversent parfois des milliers de kilomètres avant d’atterrir sur le territoire marocain, souvent passant par la frontière algérienne du côté d’Oujda. Au terme du voyage, ils auraient vécu toutes les histoires d’escroquerie des passeurs et de violences des coupeurs de routes de tout acabit. Un voyage où ils épuisent toutes leurs économies. Ils arrivent souvent exsangues, économiquement et moralement. Une fois, enfin, près de la mer Méditerranée, dernière frontière qui les sépare de l’Eldorado européen dont ils auront rêvé durant des années, ils déchantent. Tous leurs rêves de fuite et de vie meilleure tombent à l’eau. Ils n’en finissent pas d’être trompés par tout le monde. Chez eux et sur les routes, ils avaient entendu bien des histoires qui leur avaient fait miroiter un avenir enchanteur.
" On leur dit qu’une fois arrivés au nord du Maroc ils vont trouver du travail et amasser assez d’argent pour payer des passeurs vers l’autre rive. Alors ils donnent tout ce qu’ils ont de cher pour réaliser le rêve ", nous précise plus d’une source. Ils tombent des nues quand ils apprennent que même des Marocains se bousculent avec eux pour prendre une place sur une patera. Dur réveil ! Mais les migrants marocains, en cas d’échec, ont quand même une possibilité de repli en retournant vers leur famille, pas eux. On déchante tant qu’on veut mais on ne démord pas vraiment, on n’abandonne pas son rêve. On le range quelque part et, le moment venu, il renaît comme le phénix.
Le Maroc, de pays de transit de cette marée de peuples, devient, après le verrouillage des côtes méditerranéennes grâce à la " bonne coopération " du Maroc avec l’UE, la toute dernière étape du voyage pour la majorité. Ces " frères Africains ", comme on s’appelle, nous autres Africains, à l’occasion de congrès de l’OUA ou autres, pour afficher une unité et communion fantoches, sont reconduits à la frontière manu militari. Que faire ? Retourner là d’où l’on était venu ? Attendre une nouvelle occasion d’émigrer vers l’autre rive ? Ou tout simplement s’installer au Maroc ? Dans les deux témoignages ci-dessous, nous avons deux réponses qui se rejoignent. Ce sont des migrants qui ont pu obtenir un droit d’asile grâce à l’intervention d’ONG. Autant de privilégiés relativement mieux lotis que le gros des troupes. Comment trouver des solutions véritables à ces peuples sans une coopération véritable de l’Union européenne et de pays riches avec l’Afrique minée par les guerres, le sous-développement et la famine ? En attendant, l’Europe ne cherche-t-elle pas à faire du Maghreb son vrai " mur de sécurité " en brandissant une coopération basée sur de petits calculs de nantis, se demande-t-on du côté des acteurs de la société civile. Une optique qui comporte une dérive d’une portée humaine incalculable et qui est le déni du droit d’asile pour les abir sabil ".

Déficit d’informations et de sensibilisation sur le droit d’asile

Q : Y a-t-il des statistiques récentes fiables sur l’évolution du flux des Subsahariens vers le Maroc, sachant qu’en 2003 le nombre des migrants subsahariens interpellés a atteint 23 851 personnes contre seulement 12 400 Marocains d’après le ministère marocain de l’intérieur ?
R : Nous retenons surtout les déclarations du ministre de la justice devant la Chambre des représentants lors de la séance des questions orales (mercredi 13 juillet 2005). En effet, selon M. Bouzoubaa, " les affaires relatives à l’immigration clandestine ont enregistré une baisse en 2004, avec 6 508 affaires présentées à la justice, contre 9 228 en 2003. Cette baisse s’est répercutée sur le nombre des personnes poursuivies, qui est passé de 63 344 en 2003 à 26 605 en 2004, dont 23 851 étrangers qui ont été poursuivis en 2003, contre 17 252 en 2004... ". Au-delà de la nette différence des chiffres entre le ministère de la justice et celui de l’intérieur, nous faisons les constats suivants :
1) D’après les estimations de M. le Ministre de la justice, en 2004 : 6 508 affaires présentées à la justice et 26 605 personnes poursuivies. Si une affaire concerne une personne, cela veut dire que 20 500 ne sont pas passées devant la justice ; et si une affaire regroupe plusieurs personnes, cela veut dire qu’on est dans une logique de jugements groupés, collectifs, ce qui est contraire aux principes d’un Etat de droit (jugement juste et équitable, droit de défense...).
2) Si le nombre de personnes poursuivies en 2004 est de 26 605 (17 252 étrangers et 9 353 Marocains), cela veut dire que plus de 25 Marocains sont poursuivis chaque jour pour émigration.
Q : Quels sont les pays africains les plus pourvoyeurs de migrants subsahariens ?
R : Lors du travail d’enquête effectué par la CIMADE et l’AFVIC en septembre 2004, dans les camps de Belyounech, Gourougou, et à Oujda, nous avons relevé la présence d’une communauté nigériane très importante ; viennent ensuite les Maliens, les Camerounais et les Sénégalais, puis, en nombre plus réduit, les Guinéens (Guinée-Bissau et Guinée), Congolais (essentiellement de la République démocratique du Congo), Libériens, Ghanéens et Burkinabés.
Q : Quel est l’itinéraire le plus usité depuis le pays d’origine jusqu’aux villes marocaines, et est-ce que cet itinéraire a évolué depuis ces deux dernières années ?
R : L’entrée au Maroc se fait principalement par Oujda ; beaucoup de migrants se sont arrêtés quelque temps à Maghnia (Algérie), le parcours généralement emprunté passe par la traversée du désert qui sépare le Mali ou le Niger de l’Algérie. D’autres migrants déclarent être arrivés par l’aéroport Mohammed-V, et avoir fait le choix de rester au Maroc, à l’expiration de la durée légale de leur séjour.
Q : Comment votre association s’intéresse-t-elle à ce phénomène alors qu’au début elle ne s’adressait qu’aux migrants clandestins marocains ? Depuis quand et comment agit-elle dans le domaine des Subsahariens ?
R : L’AFVIC a découvert la réalité des camps des migrants subsahariens au nord du Maroc en octobre 2001, suite à un article de presse qui décrivait la situation alarmante sur le plan humain de ces migrants. Nous avons décidé de réagir à travers l’acheminement d’aides alimentaires et en sollicitant l’intervention d’organisations internationales spécialisés (MSF, HCR, ONG...). Depuis l’AFVIC a initié des dynamiques de coordination sur le plan national et international, visant à développer le travail de plaidoyer, notamment au niveau des aspects liés aux fréquentes opérations de ratissage et de refoulement menées par les autorités sous la pression des pays européens.
Q : Est-ce qu’on peut parler aujourd’hui d’une recrudescence du phénomène ou faut-il penser que simplement l’information ne circulait pas suffisamment dans le passé, ou alors c’est la question de l’accord de l’UE ?
R : Il faut dire que les pressions européennes deviennent de plus en plus fortes, et visent à faire du Maroc un Etat gendarme, chargé de surveiller la frontière sud de l’Europe. L’UE utilise l’aide au développement pour pousser le Maroc à être plus coopératif (financement du contrôle des frontières, accords de réadmission, réformes juridiques...). Une plus grande médiatisation des efforts entrepris par le Maroc dans le domaine de la coopération sécuritaire explique aussi pourquoi ce phénomène, qui existe depuis au moins une décennie, est devenu plus visible.
Q : On voit de plus en plus d’Africains dans les villes du Maroc en train de mendier. On parle d’un vent de xénophobie dans des régions comme celle d’Oujda, surtout avec les problèmes sociaux posés déjà aux habitants et la tendance, avec la fermeture des frontières de l’UE, de l’installation définitive de Subsahariens au Maroc ?
R : Le fait que les migrants soient obligés de mendier pour pouvoir survivre devrait interpeller les autorités marocaines au plus haut niveau. Comment le Maroc peut-il se réclamer comme étant pays d’accueil ancestral en continuant de mener une politique d’arrestations et de refoulement systématique à l’égard des ressortissants des pays subsahariens (y compris les demandeurs d’asile) ? Faut-il rappeler que ces mêmes pays constituent pour l’instant notre seul espace de communication devant la fermeture des frontières européennes au nord, et de la frontière avec l’Algérie à l’est ?
Les actions de terrain de l’AFVIC nous ont appris que les citoyens marocains sont solidaires des migrants subsahariens, les soutiennent matériellement et moralement, et les allégations de xénophobie sont malheureusement véhiculées par des agences de presse (aux ordres). D’ailleurs, nous avertissons des conséquences futures de telles campagnes de désinformation sur le climat de tolérance qui a toujours caractérisé le Maroc.
Q : Que peuvent les ONG pour faire la part des choses, pour chercher des solutions dans le respect des conventions internationales d’asile ?
R : Un travail d’information et de sensibilisation doit être fait, y compris en direction des agents de l’Etat en contact avec les migrants (police des frontières, douane, responsables...), ainsi que la participation à un travail de réflexion et de recherche de solutions structurelles, et d’actions qui touchent les causes de l’immigration clandestine. Il faut rompre avec les approches sécuritaires qui agissent (de manière inefficace) sur les effets, et s’inscrire dans des approches de développement qui agissent sur les vraies causes du phénomène, au Maroc, dans les pays du Maghreb et en Afrique en général.
Propos recueillis par Saïd Afoulous.

Le drame des Subsahariens à Oujda et la région.
De ville de transit, Oujda devient ville d’attente

M. Jelloul Araj, dramaturge vivant à Oujda, est en plus un militant associatif qui connaît bien le problème des migrants subsahariens. Il suit ce drame de près et essaie de contribuer par ses moyens pour représenter ces forces vives qui tiennent à s’occuper du problème avec humanité, générosité et compréhension, quelles que soient les circonstances.

Q : D’après vos observations, est-ce que le nombre des réfugiés a augmenté de manière très sensible cette année par rapport à l’année dernière à Oujda et ses environs ?
R : Oui, le nombre des immigrants subsahariens augmente parce que :
1) la durée d’attente à Oujda est de plus en plus longue. Comme vous le savez, Oujda est une ville de transit, les migrants passent par cette ville pour se diriger soit vers le nord, Gourougou, Belyounech, ou vers Rabat, ou encore vers le Sahara marocain. Auparavant, la durée d’attente ne dépassait pas quelques semaines. Depuis un peu plus de deux ans, c’est des mois sinon des années ;
2) les migrants arrêtés sur tout le territoire du pays sont acheminés vers la frontière maroco-algérienne, où ils sont refoulés. Toutefois, la même journée, ils retournent pour recommencer la même expérience-tentative de passage en Europe. S’ensuivent arrestation et expulsion, et c’est le cercle vicieux. Les migrants sont obligés de rester un temps à Oujda pour trouver les moyens qui leur permettent de reprendre les chemins.
Q : Les lieux de concentration connaissent une mobilité ?
R : Les migrants, au début, à Oujda se concentraient au campus universitaire. D’autres se réfugient dans les forêts. Depuis une année, on observe un récent lieu de concentration dans les bois, aux environs de Berkane surtout, après la déstructuration du camp de Gourougou.
Q : On a pu parler de réseaux de prostitution, une mafia qui s’organise depuis l’arrivée des réfugiés dans certains pays africains qui se trouvent pris dans les filets des passeurs qui monnayent le corps des femmes ainsi que les bébés qui naissent du trafic...
R : Tout ce trafic se passe loin d’Oujda. Il y a une mafia qui fait venir certains migrants en leur donnant des fausses informations. Et selon une Nigérienne qui a réussi à échapper à l’emprise de cette mafia, le réseau mafieux contraint les femmes migrantes à se mettre enceintes sur la route parce que l’enfant rentre dans les frais de passage. Ces femmes en fuite devant des conditions déplorables inimaginables de leur pays d’origine acceptent de plus, à leur arrivée en Europe, de se prostituer en faveur de cette mafia. C’est une information qui doit être vérifiée car une seule femme m’a parlé, les autres respectant un code de silence qui les lie au réseau. Q : Y a-t-il un mouvement xénophobe qui est en train de naître, et que font les associations pour le contrer par la sensibilisation, et que dire de l’aide des familles marocaines pour ces réfugiés ?
R : Un mouvement, non, mais des actes xénophobes sont remarqués ici et là. Exemple : les conducteurs d’autocars et certains taxis refusent de prendre les Subsahariens - même étudiants, qui sont résidents légalement au Maroc. Il y a également des gens qui les interpellent et leur disent de retourner chez eux parce qu’ils sont indésirables ici. Il y a un sentiment de méfiance et d’intolérance qui devient évident. Mais, d’un autre côté, fort heureusement il y a une générosité de la part des citoyens marocains qui leur permettent de vivre, car la majorité parvient à survivre grâce aux dons des gens.
Q : Pouvez-vous nous donner des cas d’histoires de réfugiés qui ont particulièrement attiré votre attention donnant une idée exacte de l’aventure de cette marée humaine errante ?
R : Deux cas m’ont profondément marqué. D’abord, c’est la mort de cinq immigrants en l’an 2002, si je me rappelle, d’une hypothermie dans les environs de Beni-Drar. Ce qui m’a touché, c’est que leurs corps sont restés pendant longtemps à la morgue avant que le prêtre M. Josèphe Lépine ne reçoive la permission de les enterrer.
Ensuite, il y a le cas de la mort d’une migrante en accouchant. Nous avions été interpellés par deux migrants subsahariens, mon ami M. Lépine et moi-même, pour apporter une aide médicale à une femme enceinte, mais quand nous sommes arrivés sur les lieux, nous avions, à notre surprise, découvert la femme morte baignant dans une mare de sang à la porte des toilettes d’une maison pleine de migrants subsahariens. A côté du cadavre, à sa droite, il y avait un nourrisson en mauvais état de santé. Nous sommes sortis pour alerter les autorités. Mais à notre retour la maison était déserte. Il n’y avait plus que le cadavre et le nourrisson à proximité.
Un autre cas, c’est celui d’un jeune couple ivoirien qui était accompagné du frère de la jeune femme, un garçon qui ne dépasse pas les 13 ans. Ces trois personnes, c’est tout ce qui restait de toute une famille décimée par la guerre civile. Ils ont fait des milliers de kilomètres à la recherche d’un espace pour vivre en paix.
Q : Que fait votre association : les démarches entreprises, les conditions dans lesquelles vous travaillez, etc. ?
R : Ici à Oujda, aucune association ne s’implique dans ce domaine. Une organisation internationale essaye d’apporter une assistance médicale. J’essaye de coordonner avec l’AFVIC et de profiter de leur expérience pour attirer l’attention sur ce problème. A Berkane, l’association " L’homme et l’environnement " essaye de participer à cet effort. Mais nous n’avons pas de moyens, nous essayons de collecter les informations, de diagnostiquer les besoins, et de faire appel aux bonnes volontés pour aider ces gens car ils ne cherchent que des conditions d’une vie meilleure. Et la plupart sont des victimes des fausses informations. Q : C’est-à-dire, de fausses informations ?
R : Dans leur pays et sur les routes, on leur dit qu’une fois au Maroc ils vont trouver du travail et épargner un peu d’argent pour pouvoir payer leur passage vers l’Europe. J’ai parlé avec beaucoup d’entre eux et j’ai vu sur leur visage et dans leur propos l’immensité de leur surprise.
Propos recueillis par Saïd Afoulous.

Situation des Subsahariens au Maroc Ils se logeaient auparavant dans les villes, dans de petites pensions. Depuis 2001, une politique a été menée pour les en chasser. Beaucoup d’entre eux survivent désormais dans des forêts, notamment à Belyounech, Gourougou et Oujda, " dans des conditions matérielles contraires à toutes les conventions internationales ratifiées par le royaume du Maroc ", note l’AFVIC dans un communiqué.
Actuellement, poursuit-on dans le même communiqué, ils font à nouveau l’objet de mesures ayant pour objectif de les chasser de ces lieux. En février 2005, les autorités de la ville de Nador ont procédé au démantèlement du camp de Gourougou (près de Melilla), où quelque 500 migrants subsahariens avaient trouvé refuge, parmi eux des femmes et des enfants. Depuis mai 2005, des opérations de ratissage visent régulièrement le camp de Gourougou (près de Melilla) et celui de Belyounech (près de Ceuta). Plusieurs opérations de ratissage se sont soldées par l’arrestation de centaines de migrants subsahariens.
Certains quartiers des grandes villes marocaines, dont Rabat et Oujda, sont régulièrement confrontés à des opérations de ratissage et d’arrestation des migrants subsahariens.
La communauté internationale s’est émue de cette situation, Ainsi, la Cimade a publié en 2004 un rapport sur la situation des migrants à Gourougou.
Le rapport 2005 d’Amnesty International indique : " Des centaines de migrants, originaires pour la plupart d’Afrique subsaharienne, ont été arrêtés et expulsés. Certains ont affirmé que les forces de sécurité avaient fait une utilisation excessive de la force au moment de leur interpellation ; d’autres se sont plaints d’avoir été torturés ou maltraités en détention. Deux Nigérians morts au mois d’avril auraient été abattus par les forces de sécurité.
Elle a fait observer que " beaucoup d’entre eux, qui fuient leur pays en conflit, n’ont pas toujours la garantie de pouvoir matériellement bénéficier de la reconnaissance du statut de réfugié et de voir examiner leurs demandes d’asile avant d’être reconduits à la frontière ". Elle a, en outre, constaté qu’" il n’y aurait pas d’informations claires sur le statut des réfugiés parmi les autorités chargées du contrôle de l’ordre public, des frontières aériennes, maritimes, terrestres et les autorités judiciaires ".
Elle indique que, à l’aéroport Mohammed-V de Casablanca, " d’après des renseignements reçus par les autorités de l’aéroport, il arriverait en moyenne 100 migrants par mois ". Enfin, elle a recommandé, entre autres, " la formulation d’un plan d’action pour la protection des droits des migrants à travers la formation des autorités judiciaires, l’accessibilité aux mécanismes de recours, la sensibilisation et des campagnes d’information ".
La loi relative à l’entrée et au séjour des étrangers au royaume du Maroc, dite " loi 02-03 ", prévoit un certain nombre de protections et de procédures qui restent largement inappliquées. Ainsi, son article 26 prévoit notamment l’interdiction d’expulser les femmes enceintes et les mineurs.
L’article 23 prévoit que l’étranger faisant l’objet d’une mesure de reconduite à la frontière a la possibilité de saisir le président du tribunal administratif de cette mesure. Il prévoit, entre autres, que l’étranger peut être assisté d’un interprète et d’un avocat pouvant être désigné d’office, que l’audience est publique. Ce jugement est susceptible d’appel (article 24). L’article 34 prévoit que, lorsque l’étranger est maintenu en rétention plus de 24 heures, le président du tribunal de première instance ou son délégué doit être saisi.

Des Subsahariens témoignent 1) C’est un Camerounais, 33 ans. Il s’appelle Natalien. Profession : pasteur. Il travaillait, dit-il, dans une église à Douala, au Cameroun. Il a immigré avec sa femme pour ses idées, d’abord au Congo, à Brazzaville :
" J’ai quitté le Congo à cause de mes idées. Au Congo ou au Cameroun, les gouvernants appauvrissent les gens pour mieux les mâter. Je ne pouvais plus me laisser abrutir davantage. J’étais accompagné par ma femme de 33 ans pour immigrer en Europe. C’était l’idée. Nous avons quitté le Congo en janvier 2004 pour commencer une errance de plusieurs mois avec plusieurs étapes. Nous passons par le Cameroun pour arriver au Nigeria. Ensuite, nous sommes passés au Niger où nous sommes restés un mois et demi avant de reprendre la route par le désert d’Algérie vers Janet, puis Maghnia, avant d’accéder vers Oujda.
Nous étions à Oujda. Ma femme était en train de préparer à manger. Des compagnons de route ont commencé à se chamailler parce que les uns voulaient chasser d’autres de la maison que nous occupions. Les choses dégénèrent. On allait s’éventrer à coups de couteau. C’est à ce moment-là que ma femme est tombée. Sa tête est allée frapper le sol. Elle avait un traumatisme crânien. Je devais l’emmener à l’hôpital d’Oujda. C’est là où la police m’a cueilli. Je ne pouvais échapper. Il fallait porter secours à ma femme. J’ai expliqué ma situation. Ma femme est restée seule. Elle a été admise au services des maladies infectieuses, je ne sais pas pourquoi. Elle était blessée et devait être soignée en tant que telle. Elle a été négligée, abandonnée. Cela s’est passé le 14 mars 2004. Un médecin marocain qui avait examiné ma femme m’a dit que son état n’était pas désespéré et qu’elle aurait pu être sauvée si elle avait été bien prise en charge. J’ai en vain demandé une autopsie, un bilan général. J’ai en vain sollicité l’aide de l’ambassade du Cameroun mais ces gens-là ne font aucun effort. Le Père Lépine m’a aidé. Pour nous, l’Europe n’est plus l’Eldorado. J’étais fier de rester en Afrique. Je cherche un pays où me caser. La population de Rabat est méfiante, suspicieuse. A Casablanca, on a l’impression d’être dans une ville européenne, chacun s’occupe de ses affaires. Les Subsahariens, je les connais bien, je fais partie d’eux, ce sont des gens qui ont perdu tout repère à cause des conditions de guerre civile qu’ils ont fuies, des conditions économiques déplorables. Il ne faut pas leur en vouloir pour ça. On pensait qu’au Maroc, on allait trouver des gens tolérants. Parfois, ce n’est pas le cas. Nous sommes tombés des nues. Je vous dis ce que je pense. Est-ce que vous pouvez l’écrire ? J’ai eu l’impression que, dans certaines régions comme à Oujda, être Noir signifie qu’on n’a pas droit à des soins. On est moins que des animaux. C’est ce que j’ai eu comme impression. Il y a eu des gens qui nous ont aidés, des Marocains humains, généreux, ça c’est vrai.
Je vis actuellement avec une demande d’asile renouvelable tous les trois mois.
Pendant notre long voyage, nous avons payé de l’argent étape par étape, toutes nos économies y sont passées, quelque chose comme 140 000 FCFA. "

2) Un autre Camerounais de 31 ans, marié, 3 enfants, témoigne. Il se fait appeler Aziz. Cela fait près de deux ans qu’il est au Maroc. Il a fait un voyage différent puisqu’il a traversé le Niger et le Sahara algérien pour aller en Libye, où il a travaillé pour amasser un peu d’argent. Sur la route, il a fait bien des rencontres comme celle des coupeurs de route mitraillettes aux poings. " Ils nous ont dévalisés. "
Une fois à Oujda l’attente a commencé. " J’ai mangé dans des poubelles pendant des mois ", dit-il. Quand il est allé rejoindre Belyounech, il fallait marcher à pied pendant des jours dans la montagne. Il est allé, dit-il, de Nador à Al-Houceima pendant cinq jours de marche. Là-bas, il est arrêté avec d’autres par les gendarmes et renvoyé vers Oujda. Retour à la case départ. Il a fait bien des mauvaises rencontres. Notamment, des brigands. Curieusement, une fois les brigands ont eu pitié de lui et lui ont donné quelque chose à manger.
" Ce qui tracasse le plus, ce sont les autorités " : la peur d’être arrêté comme un sans-papier, c’est l’angoisse permanente.
Selon lui, dans le monde rural au Maroc il y a plus de chaleur : " Les gens bien que pauvres sont plus compatissants. Ils disent meskine ". Là, tu n’es pas gênant. Mais quand même, on garde les distances. "
Selon lui, si les Subsahariens mendient, " ils le font dans un pays où il y a quand même pas mal de mendiants ". Et il poursuit qu’eux, ils le font par nécessité extrême de personnes sans abri. Donc, il s’agit de les comprendre. Lui, il revendique son statut de réfugié : " Ma tête est mise à prix dans mon pays parce que j’ai une opinion contraire à celle des gouvernants ", dit-il. Il attend qu’une procédure de droit de réfugié qu’il a introduite aboutisse.
Saïd Afoulous.