"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Loin de Ceuta et de Melilla...

par Catherine Simon

Dans un autre siècle, la ville de Melilla, minuscule grain d’Espagne posé à l’extrême nord du Maroc, comptait 65 000 habitants et un seul centre de rétention, baptisé La Grania, où patientaient quelque 250 candidats à l’exil. Parmi eux, beaucoup d’Algériens, fuyant les violences dans leur pays. La Croix-Rouge locale leur apportait de quoi manger et des bénévoles catholiques de la congrégation Maria Immaculada leur donnaient des cours d’espagnol ou de guitare. C’était il y a sept ans à peine. La double haie grillagée, contre laquelle des foules de migrants noirs lancent aujourd’hui l’assaut, était en cours de construction.
A l’époque, les Algériens indésirables étaient renvoyés " discrètement ", selon l’expression d’un militant local des droits de l’homme, raflés ici et là, puis embarqués incognito sur un bateau pour Oran. Nettement moins nombreux, les Subsahariens, comme on ne les appelait pas encore, étaient parfois placés de force dans un avion. Durant l’été 1996, une centaine d’entre eux furent ainsi refoulés en bloc, sans souci de leurs nationalités, vers la Guinée-Bissau. L’affaire ne fit pas grand bruit.
Faut-il s’en choquer ou s’en étonner ? Comme le rappelle l’universitaire Mohamed Khachani, docteur en économie et président de l’Association marocaine d’études et de recherches sur les migrations (AMERM), si périlleuse qu’elle soit, la traversée du détroit de Gibraltar - cette minuscule portion de Méditerranée devenue " l’un des plus grands cimetières du monde " - ne doit pas faire oublier que les principaux passages de l’émigration clandestine restent les ports et les aéroports.
En 2002, " seulement 15 % des migrants " entrant illégalement en Espagne l’ont fait par le détroit de Gibraltar, précise le professeur Khachani. A l’instar des naufragés du détroit et de ses tragédies, les barbelés de Ceuta et de Melilla sont un miroir grossissant, qui mélange la brutale réalité vécue par des Africains en quête d’une vie meilleure, et les fantasmes d’une Europe assiégée.
Il y a pourtant du neuf dans cette litanie de malheurs, où la fatalité ne tient qu’une faible part. Tout d’abord, le fait que, depuis 2003, " pour la première fois ", relève Mohamed Khachani, le nombre de migrants subsahariens arrêtés alors qu’ils tentaient de passer du Maroc en Espagne " a dépassé celui des nationaux ".
Cette année-là, selon les chiffres du ministère marocain de l’intérieur, 23 851 Subsahariens ont été appréhendés, contre 12 400 Marocains. Les pays dont les ressortissants sont les plus nombreux à avoir été arrêtés sont le Mali, le Nigeria, la Guinée et la Sierra Leone.

Vagues migratoires
Les années suivantes n’ont pas démenti cette inflexion : les Africains, en particulier les Africains de l’Ouest, sont désormais plus nombreux que les Maghrébins à tenter, par les voies les plus périlleuses, de gagner illégalement l’Europe. Dans les années 1980 et 1990, c’étaient surtout les pays d’Afrique de l’Est, tour à tour ravagés par la sécheresse et les guerres (Somalie, Erythrée, Ethiopie et Soudan), qui fournissaient les gros contingents de réfugiés, rappelle Meera Sethi, de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM, Genève), dans un rapport publié en 2005. Au cours des cinq dernières années, les vagues migratoires ont " glissé " vers l’Afrique centrale (génocide au Rwanda, guerre civile au Burundi, conflits meurtriers dans l’ex-Zaïre et au Congo-Brazzaville), puis vers l’Afrique de l’ouest.
Ainsi, la Côte d’Ivoire, longtemps terre d’immigration, est devenue depuis septembre 2002 un pays que l’on fuit. Les populations de la Sierra Leone et du Liberia, martyrisées par des années de terreur, comme les ouvriers agricoles et les commerçants du Burkina Faso, de Guinée, du Mali ou du Ghana, qui avaient trouvé en Côte d’Ivoire paix et travail, doivent chercher leur salut ailleurs. Depuis la fin 2002, le conflit ivoirien a jeté sur les routes près de 4 millions de déplacés (à l’intérieur ou à l’extérieur du pays), tandis que l’escalade militaire qu’a connue le Liberia en juillet 2003 en a produit plus de 3 autres millions, précise Meera Sethi.
Certes, l’immense majorité de ces populations, trop affaiblies pour rêver d’un quelconque Eldorado, est appelée à rester en Afrique. Mais la pression est là. L’attrait de la mobilité fait le reste : les candidats à l’exil, pour qui la distance n’est plus un obstacle, sont souvent âgés de moins de 30 ans. Beaucoup sont diplômés. Un sur cinq est une femme. Leur profil a profondément changé, tout comme les chemins qu’ils empruntent et les pays où ils s’arrêtent. Comparé à l’Afrique subsaharienne, " le Maghreb apparaît comme un pôle de prospérité et de paix relative ", relève l’expert de l’OIM. L’efficacité des systèmes de contrôle mis en place dans le sud de l’Espagne, le verrouillage de plus en plus serré des frontières européennes expliquent que les pays du Maghreb soient en passe de devenir des escales permanentes pour les migrants subsahariens.
Les onze morts de Ceuta et de Melilla vont-ils changer la donne ? " Alors que la responsabilité de ces drames incombe en premier lieu à l’Union européenne, celle-ci demande au Maroc, espace de transit, de faire le sale boulot en l’acculant à accepter le rapatriement des migrants ! ", s’indigne le professeur Mohamed Khachani. " La politique d’externalisation de la gestion des flux migratoires menée par l’UE, renchérit son confrère Mehdi Lahlou, de l’Institut national de statistique et d’économie appliquée (INSEA) de Rabat, n’a qu’un seul objectif : installer au Maroc et dans l’ensemble des pays maghrébins, non pas des espaces d’asile, mais de véritables centres de rétention. "

Conférence euro-africaine
Dans le rapport publié par l’Institut universitaire européen, en mars, Mehdi Lahlou appelle à la tenue d’une conférence euro-africaine, afin d’instituer un " partenariat économique et de développement, seul en mesure de réduire les pressions migratoires dans un continent bientôt peuplé de plus d’un milliard de personnes ". Malgré les promesses faites ces jours-ci par Madrid et Rabat, les pays de l’Union ne semblent pas pressés d’aller dans ce sens.
Le ministre français de l’intérieur, Nicolas Sarkozy, emboîtant le pas au président du conseil italien, Silvio Berlusconi, vient de rendre visite au colonel Kadhafi. La Libye ne rechigne guère, on le sait, à jouer au cerbère de l’Europe. Les camps et les prisons, où elle entasse déjà les migrants africains, recevront-ils demain le titre de centres d’accueil et de transit et la bénédiction de l’Union européenne ?
En Libye, comme en Algérie, " l’essentiel des refoulements se fait par camions ", affirme le géographe algérien Ali Bensaad (IREMAM, Aix-en-Provence) dans la revue Maghreb-Machrek, à paraître ces prochains jours. Ces opérations consistent, le plus souvent, " à se débarrasser des migrants dans des no man’s land désertiques ". A Tin Zouatin, par exemple, sur la frontière algéro-malienne, 300 à 600 personnes auraient été refoulées, assure Ali Bensaad, au rythme de une à deux fois par semaine entre décembre 2004 et janvier 2005. Loin des barbelés et des caméras, loin de Ceuta et de Melilla...
" Le Monde " du 16-17 octobre 2005.