"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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14 avril 2004

Présents : Taos Aït Si Slimane, Nadia Amiri, Brigitte Allal, Chahla Chafiq-Beski, Baya Kasmi, Lydia, Nasséra Si Mohammed, Nadia Tazi. Tewfik Allal, Fethi Benslama, Nabile Farès, Hadj Ahmed Khélil, Hocine Ladjissi. Invitées : Dominique Eddé, écrivain ; Caroline Fourest et Fiammetta Venner, rédactrices de ProChoix et auteures de Tirs croisés

Bilan et propositions
-  Signatures : environ 450 (400 amis). Arrivée de 5 à 6 signatures par jour. Le rythme d’adhésion est " lent " : sans doute faut-il revoir les canaux de diffusion, en créer d’autres.
-  Passages à France Culture le 8 avril (Nourrédine Saadi, Fethi Benslama, Marc Kravetz dans sa revue de presse ; mention du Manifeste dans un article du Monde du 13 avril ; article de fond dans Il Manifesto du 14 avril (possibilité de reparution en français dans le Courrier international).
-  Diverses propositions (Al-Hayat, Télé Beur, animation d’une heure sur France Culture, projet de débats pour l’exposition " Musulmans, musulmans : Téhéran, Istanbul, Le Caire, Dakar, Paris " ; rencontre avec Étienne Balibar et ses amis).

Organisation d’une réunion rassemblement sur le thème " Pourquoi nous avons signé le manifeste "
-  Date : première ou deuxième semaine du mois de juin.
-  Lieu : Paris, dans un théâtre du vingtième (400/500 personnes). Intervenants : 6 ou 7 signataires et 2 ou 3 amis, " significatifs ", puis débats avec la salle.
-  Dès maintenant, chaque signataire ­ toutes cultures, enfin, confondues ­ rédigera un texte libre (" Pourquoi j’ai signé le manifeste "), qu’il peut envoyer pour être affiché sur notre site, sans attendre la réunion. Le site sera l’outil principal de cette préparation.
-  Ces textes et interventions serviront de matière pour développer notre information et en multiplier les canaux (journaux, télé, sites web, etc.), et pour préparer, notamment, un colloque pour la rentrée.
-  Tous les signataires seront informés à chaque étape de la préparation de cette réunion. Déjà après la lecture de ce compte-rendu, ils donneront leurs avis, leurs suggestions, leur accord pour la tenue de cette réunion.

Quelques interventions des nouveaux pour dire pourquoi ils soutiennent le texte

Nabile Farès : " C’est un texte qui essaie de clarifier les choses, de répondre à la manifestation de Latrèche et des pro-voiles, et à ce que les médias disaient des musulmans ".

Nasséra Si Mohamed : " C’est un texte qui nous donnait la visibilité qu’on souhaitait avoir, avec les derniers événements à propos du ³voile² "

Fiammetta Venner : " Cela va peut-être vous choquer, mais on a l’impression de voir apparaître une bourgeoisie de culture musulmane, et c’est tout à fait nouveau " (impression confirmée par Taos, qui a été invitée à parler du Manifeste par l’ancien maire de Sèvres, et qui a entendu des remarques qui allaient dans le même sens).

Mais, surtout, interventions successives de Dominique Eddé pour faire part de ses réserves, qui sont grandes (et qui se traduiront le lendemain par son retrait de la liste). Réserves qui concernent d’abord la condamnation du port du voile : " Il aurait fallu condamner la contrainte à le porter, et non le port. Il faut que ce qu’on dit puisse être entendu à Bagdad, à Beyrouth, comme à Paris. " Mais ses réserves concernent aussi ce qui lui paraît un " refus de comprendre ", une " absence effrayante de réflexion sur la causalité " : " On ne peut déconnecter la montée de l’islamisme et le conflit israélo-palestinien ; on ne peut pas passer sous silence la question de la violence israélienne au quotidien. On est très vite entendu quand on dénonce l’antisémitisme, exemples : la publication dans Le Monde de la pétition qui s’opposait à la tenue d’un congrès négationniste à Beyrouth , ou, quelque temps plus tard, du texte "Ne nous trompons pas de combat" signé par quatre-vingt-dix intellectuels arabes. En revanche, on est non seulement moins entendu, mais tout bonnement ignoré ou censuré, dès lors que l’on revendique la même liberté de parole pour le reste. "

Cette critique de fond du texte, ou plutôt de sa " posture ", a entraîné une série de réflexions pour clarifier le débat.

Fethi Benslama : " Il y aurait beaucoup à dire sur ce texte, des masses d’amendements à faire, mais il ne faut pas le changer maintenant. Il faut qu’il serve de base d’appui à un travail, que chacun doit faire : "Pourquoi j’ai signé ce texte". Par ailleurs, on ne peut aborder les lieux traumatiques du monde musulman avec un discours qui renouvelle le trauma : il faut inventer des modes discursifs différents. Ceci est indispensable pour travailler les questions, pour faire un travail de mémoire sur ces lieux traumatiques, sur l’antisémitisme et sur une probable contamination là-dessus venant de l’Occident chrétien, sur l’homosexualité, etc. Nous avons vingt ans de retard. "

Nadia Tazi : " Il faut s’en tenir aux principes. Le fait de nous polariser sur les diverses crises, de nous interroger sur les positionnements politiques des uns et des autres, nous empêchera de travailler ; or, le travail est loin d’aller de soi. Le travail sur l’intégrisme n’a pas été fait ; il n’y a eu aucun déplacement vers l’anthropologie politique. Nous avons beaucoup de sources sur l’homosexualité qui n’ont pas été exploitées, etc. "

Tewfik Allal : " Bien sûr, nous pourrions améliorer le texte, qui n’est qu’un point de départ, et non un aboutissement. A condition d’approfondir la rupture qu’il énonce avec le discours victimaire, pour reconnaître ce qui ne va pas ³chez nous³ et, en même temps, pour aborder toutes les questions, sans tabous, sur le terrain même des islamistes, que, aussi bien ici que dans nos pays d’origine, certains courants nationalistes, de gauche, d’extrême gauche, sans parler de la droite, ont délaissé ou abandonné, par négligence, inculture, voire par cynisme. Mais, cette fois-ci, il faut aborder ces questions, clairement, à partir d’un point de vue démocratique, à partir des principes d’égalité des sexes, de réappropriation de son corps, de reconnaissance de l’autre. "

Nabile Farès : " Le texte est perçu comme un texte contre la stigmatisation, et contre une situation totalitaire qui empêche toute pensée individuelle. Le positionnement politique va nous réenfouir tout de suite dans des totalitarismes. En fait, nous disons : ³ On peut être ailleurs que là où vous nous avez mis, on peut être démocrates et laïques. ² À nous, maintenant, d’inventer quelles sont les possibilités que nous avons de provoquer des événements de rencontre. "

Baya Kasmi : " Il faut à tout prix éviter le glissement intellectuel qui consiste à dire : telle chose ou telle autre, ce n’est pas si grave, parce qu’on comprend les Palestiniens. "

Points d’actualité
-  Tewfik Allal témoigne des incidents qui ont eu lieu au " café littéraire " de l’Institut du monde arabe (IMA), le 31 mars 2004, où Caroline Fourest et Fiammetta Venner avaient été invitées pour présenter leur livre, Tirs croisés, la laïcité à l’épreuve des intégrismes juif, chrétien et musulman (Calmann-Lévy). (Ce témoignage est affiché sur le site de ProChoix : http://www.prochoix.org). Caroline Fourest insiste sur l’impossibilité de débattre, d’échanger des idées, une impossibilité organisée systématiquement par le " comité d’accueil ", au nom de l’" islamophobie ", terme dont elle fait rapidement l’histoire (cf. n° 26/27 de ProChoix), et " qui permet, de façon perverse, de faire dériver l’antiracisme à l’antiblasphème ".

De l’avis de plusieurs intervenants, l’IMA est devenu un lieu muséal, qui ne représente absolument pas la culture vivante du monde arabe, mais une sorte de représentation que s’en fait la France.
-  Nadia Amiri relate son expérience sur le terrain (Mantes-la-Jolie, Trappes, Evry, etc., les hôpitaux), où elle fait beaucoup de conférences (le texte de Hani Ramadan dans le France Soir du 3 février 2004, qui la met nommément en cause, a été distribué). Son constat est alarmant. Des adolescents l’accusent de racisme et d’islamophobie. Elle raconte que certains imams rémunèrent des familles qui sont au chômage pour que leurs filles portent le voile ; que la pression dans les hôpitaux est très grande et que la réaction du personnel était : on va voter FN ; que les partis de gauche manque de vigilance. Son témoignage est confirmé par Lydia, éducatrice, qui raconte que les groupes islamistes viennent " proposer leurs services " aux toxicomanes dont elle s’occupe, et que la situation de pression que les gens subissent est très alarmante.

Chahla Chafik-Beski dit que " sur son terrain ­ car chacun a le sien ­, il y a un paradoxe : d’une part, une poussée de mouvements islamistes, et sur ce point les politiques n’ont guère été brillants ; d’autre part, d’autres jeunes qui forment une majorité silencieuse. En fait, c’est une question de rapport de force : face à une minorité active, il faut créer une autre minorité active, qui déconstruise cette fausse complexité créée par la confusion entre islamisme et extrême gauche ".

Taos Aït Si Slimane va dans le même sens : " On ne peut s’inscrire toujours dans le ³contre², et ils vont nous battre sur le terrain social, le terrain des démunis. Il faut renvoyer les politiques à leurs responsabilités, et redonner de l’espoir en faisant entendre une autre voix. "

Fethi Benslama reprend l’idée que " nous avons vingt ans de retard sur eux. Le besoin religieux est partout, et on ne peut lutter contre cela. Mais il y a des priorités : nous sommes un mouvement naissant, à qui il faut donner de l’ampleur, et pour cela créer des lieux où se rencontrer, et faire quelques actions d’ici le 15 juillet. Pour le reste, il faut utiliser les canaux de protestation officielle, l’AFP, la presse, au besoin le ministère de l’intérieur, tenu de garantir la sécurité des personnes qui interviennent, etc. "

Hadj Ahmed Khelil a souligné la difficulté de récolter des signatures (nous sommes encore loin des 1 000 que nous nous étions fixées) ; sur la nécessité de construire des cercles autour du manifeste, là où nous nous trouvons ; sur le caractère peut-être prématuré d’une réunion-assemblée en juin ; et sur la possibilité de lancer une " plaquette du manifeste des libertés " avec les textes des signataires (" Pourquoi j’ai signé ").

Par manque de temps, la question des structures du groupe n’a pas été abordée, celle des finances non plus (projet d’ouvrir un compte en vue de la mise en place du site et de la préparation de la réunion de juin) ; et la question de Taos (" Qui est susceptible de se déplacer pour aller parler là où on nous le demande ? ") est restée sans réponse À voir la prochaine fois.