"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Sept personnalités ont commencé une grève de la faim à Tunis pour protester contre la dégradation des libertés

par Florence Beaugé (" Le Monde " du 20 octobre 2005)

A moins d’un mois de la tenue, à Tunis, du Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI), prévu par les Nations unies les 16, 17 et 18 novembre, sept figures de la vie politique et de la société civile tunisiennes ont commencé, mardi 18 octobre, une grève de la faim " illimitée ". Dans une déclaration commune, elles ont indiqué qu’elles entendaient attirer ainsi l’attention sur " la dégradation intolérable " en Tunisie des libertés et des droits de l’homme. " Il ne s’agit pas d’un acte désespéré, ont-elles précisé, mais d’un défi au pouvoir tunisien qui a verrouillé le moindre espace d’expression libre dans le pays et ignore les aspirations de secteurs entiers de la société tunisienne. "
Parmi ces sept personnalités - âgées de 40 à 65 ans, certaines avec de sérieux problèmes de santé - figurent l’avocat Néjib Chebbi, secrétaire général du Parti démocratique progressiste (PDP, parti d’opposition agréé, mais non représenté au Parlement) ; Hamma Hammami, porte-parole du Parti communiste des ouvriers de Tunisie (PCOT, interdit), par ailleurs époux de l’avocate Radhia Nasraoui ; le " juge rebelle " Mokhtar Yahiaoui, révoqué en décembre 2002, privé de son salaire et de son passeport pour avoir dénoncé sur Internet les pressions politiques exercées sur les magistrats tunisiens.
Les quatre autres grévistes sont Me Abderraouf Ayadi, vice-président du Congrès pour la République (CPR, du médecin Moncef Marzouki, non reconnu) ; Mohammed Nouri, président de l’Association internationale de soutien aux prisonniers politiques (non reconnue) ; Me Ayachi Hammami, secrétaire général de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) et porte-parole du comité pour la libération de Mohammed Abbou, (un avocat incarcéré, début mars, à la suite de la publication sur Internet d’un texte virulent contre le président Ben Ali) ; Lotfi Hajji, secrétaire général du syndicat des journalistes tunisiens (SJT, non reconnu) et correspondant de la chaîne de télévision Al-Jazira (poste non agréé). Ce journaliste a été privé de sa carte professionnelle pour avoir créé, en 2004, le SJT, qui rassemble quelque 150 journalistes indépendants du pouvoir.

Important dispositif policier
Les sept grévistes réclament la liberté d’organisation et d’association, la liberté de la presse et de l’information et, enfin, la libération des prisonniers politiques, " islamistes, internautes et jeunes injustement accusés de terrorisme ". Ils se sont installés dans les bureaux de l’un d’entre eux, en plein centre de Tunis. Le local est encerclé par un important dispositif policier. Plusieurs personnes ont été empêchées de leur rendre visite, notamment le président de la LTDH, Me Mokhtar Trifi.
" Nous lançons un appel aux autorités tunisiennes pour qu’elles ouvrent la porte des négociations et cessent de répondre à tous les problèmes par des méthodes strictement sécuritaires ", déclare Lotfi Hajji, joint par téléphone.
" Notre grève est purement politique. Nous sommes extrêmement déterminés à la poursuivre. C’est notre ultime recours ", souligne de son côté Néjib Chebbi, avant d’ajouter : " Nous voulons dire au monde qu’il n’est pas possible de venir discourir sur la liberté d’_expression et d’Internet dans un pays écrasé par une chape de plomb, sans libertés et sans respect pour les droits de l’homme les plus élémentaires. "
C’est la première fois, en Tunisie, que des personnalités opposées au régime se lancent dans un mouvement uni de protestation, pacifique et spectaculaire. Jusque-là, les grèves de la faim étaient observées soit individuellement, soit collectivement mais en prison, donc à l’abri des regards et de médias étrangers. L’affaire est embarrassante pour le président Ben Ali, qui attend des milliers d’invités à l’occasion du SMSI. Contre toute attente, le régime n’a pas procédé à la moindre amorce d’ouverture à l’approche de ce sommet, décidé en décembre 2001 par l’Assemblée générale des Nations unies pour résorber la " fracture numérique " entre le Nord et le Sud. A l’occasion des réunions préparatoires à ce forum, en particulier à Genève en mars, beaucoup se sont interrogés sur l’opportunité d’abriter le SMSI en Tunisie, le pays du Maghreb où les droits de l’homme sont le plus constamment bafoués. L’ONU s’y est en fin de compte résolue, en misant sur le fait que le régime tunisien s’amenderait. Pari perdu.
(Source : " Le Monde " du 20 octobre 2005)