"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Interview de Mohammed Harbi , par Emmanuel Laurentin (France Culture), 21 novembre 2005


"Il demeurait bien connu que les dirigeants des indépendances consultaient très souvent le marabout, le sorcier, le devin, mais pour qui le faisaient-ils et pour quoi ? Fama pouvait répondre, il le savait, ce n’était jamais pour la communauté, jamais pour le pays ; ils consultaient toujours les sorciers pour eux-mêmes, pour affermir leur pouvoir, augmenter leur force, jeter un mauvais sort à leur ennemi, et les malheurs annoncés devaient arriver sûrement, se déclencheraient une de ces nuits, et souffleraient sans l’adoucissement et l’obstacle que seuls les bons sacrifices peuvent produire ou dresser. Et les événements parurent, les premiers jours donnaient raison à Fama, des slogans antigouvernementaux apparurent sur les murs de la capitale, des ordres de grève circulaient, une nuit une bombe éclata, des incendies s’allumèrent dans les poudrières environnantes ; avec ou sans sacrifices, le régime entreprit de conjurer le sort. Le président et le parti unique les réprimèrent ; deux ministres, deux députés et trois conseillers furent ceinturés en pleine rue, conduits à l’aérodrome, jetés dans des avions et expulsés. Un conseil des ministres extraordinaire fut convoqué, délibéra tout l’après-midi, et se termina par un grand festin à l’issue duquel quatre ministres furent appréhendés sur le perron du palais, ceinturés, menottés et conduits en prison. Tout cela constituait des cris d’alarme que Fama aurait dû entendre ; il aurait dû retirer mains et pieds de la politique pour s’occuper des palabres de ses femmes ; la politique n’a ni yeux, ni oreilles, ni cœur ; en politique le vrai et le mensonge portent le même pagne, le juste et l’injuste marchent de pair, le bien et le mal s’achètent ou se vendent au même prix. Fama continua pourtant à marcher de palabre en palabre, à courir saluer la nuit tel député, tel ministre, tel conseiller." (Amadou Kourouma, les Soleils des indépendances).

Emmanuel Laurentin :Bonjour, Mohammed Harbi.
Mohammed Harbi : Bonjour.
Emmanuel Laurentin : J’ai choisi ce texte pour commencer, parce que tout compte fait, même s’il traite de l’Afrique subsaharienne, de l’arrivée des indépendances dans les pays d’Afrique subsaharienne (Amadou Kourouma est d’origine ivoirienne, il a dû quitter de nombreuses fois de nombreux pays, alors qu’il avait des positions politiques qui ne correspondaient pas toujours aux dirigeants des années 1960, 1970 et 1980). Je l’ai choisi parce que, tout compte fait, il y avait certaines ressemblances avec un itinéraire que vous avez pu connaître vous-même, Mohammed Harbi, ce moment de durcissement d’après les indépendances, ce régime du parti unique, cette impossibilité d’émettre une quelconque critique sans se retrouver soit en prison soit expulsé de son propre pays. Vous avez vous-même connu cela ?
Mohammed Harbi : Oui, effectivement. Mais le terme de parti unique est un peu trompeur. Il vaudrait mieux parler de rassemblements nationaux. Il y a un aspect de mouvement sociétal, il n’y a pas de conception véritable de parti. Ce sont des coalitions extrêmement hétéroclites, et qui peuvent à un moment donné marcher dans le même sens, et puis se combattre férocement entre factions.
Emmanuel Laurentin : C’est ce que vous avez prouvé depuis votre début de travail d’historien dans les années 1970. Je rappelle que vous êtes algérien, que vous avez participé à la lutte pour l’indépendance de votre propre pays, et puis qu’à un moment, en 1965, alors que vous aviez été un de ceux qui négociaient les accords d’Evian, vous vous êtes trouvé confronté à d’autres factions de ce parti, qui n’est pas unique comme vous venez de le dire, d’autres factions du FLN, et que vous vous êtes retrouvé en prison avant de pouvoir vous échapper et venir vous installer en France. Une histoire très intéressante que la vôtre, parce que vous êtes d’abord un acteur de l’indépendance, et que petit à petit vous en devenez l’historien, ce qui est très important, si on se réfère au cas européen, français, à ceux qui sont devenus les historiens de la Résistance après avoir été eux-mêmes des résistants. Qu’est-ce qui fait la mise à distance de sa propre histoire ? Qu’est-ce qui fait qu’à un moment ou à un autre, vous avez eu envie, Mohammed Harbi, après ces années de prison, de résidence surveillée, de vous écarter de l’action pour pouvoir réfléchir à ce qui s’était passé ?
Mohammed Harbi : En réalité, avant même de penser à retourner à l’objet de mes études, c’est-à-dire l’histoire (quand j’étais jeune, je me suis inscrit en histoire), j’ai pensé essentiellement à relater mon itinéraire, et donc, au départ, j’ai accumulé, avant même l’insurrection de 1954, de la documentation ; j’ai gardé les principaux documents des années 1951 à 1954.
Emmanuel Laurentin : C’était risqué. Garder des documents, si les Français étaient tombés dessus, cela aurait pu conduire à des catastrophes...
Mohammed Harbi : Ces documents étaient essentiellement des textes, ils ne faisaient pas référence à l’action des individus - c’est la première chose qu’on vous apprend : les acteurs restent dans l’ombre. C’est plutôt les théories, les processus politiques, les débats qu’on retranscrit. D’ailleurs, en 1954, mon père avait une frousse telle, au début de l’insurrection, qu’il a détruit une partie des documents ; j’ai donc été obligé de refaire ma documentation, et évidemment une partie du lot a disparu.
Emmanuel Laurentin : Donc, vous dites que c’est pour faire votre propre histoire que vous vous êtes lancé là-dedans ?
Mohammed Harbi : Au départ, c’était cela le projet. Et puis l’expérience et la lecture aidant, je me suis rendu compte que l’héroïsation qui a été faite d’un mouvement qui avait plusieurs facettes ne permettait pas d’aborder sereinement les problèmes de l’avenir et du devenir de l’Algérie. A ce moment-là, j’ai décidé de me pencher moi-même sur l’histoire du pays. J’ai commencé à aider des doctorants, et puis leurs travaux ne me satisfaisaient pas. Je me suis dit que j’avais vécu le mouvement de l’intérieur, que je l’avais vécu un peu à contre-courant des orientations prises par les dirigeants. Les dirigeants de notre pays, à quelques exceptions près, ne connaissaient pas vraiment le pays ; ils connaissaient partiellement son histoire, et donc les décisions politiques n’étaient pas toujours prises en fonction des réalités sociales, des réalités politiques du pays. A ce moment-là, je me suis dit que cela pourrait continuer comme cela, et qu’il fallait permettre aux nouvelles générations d’éviter de renouveler les défaillances.
Emmanuel Laurentin : Vous dites " à ce moment-là " : ce moment de prise de conscience se déroule pendant la guerre d’Algérie, après, juste après, quand vous êtes marginalisé, c’est à quel moment " ce moment-là " ?
Mohammed Harbi : Ce moment a commencé quand je me suis retrouvé au ministère de la Défense et au ministère des Affaires étrangères [du GPRA], et que j’ai eu affaire aux officiers de l’armée. C’est à ce moment-là que j’ai écrit un document, d’une manière très nette, dans lequel je protestais contre le système policier qui régnait déjà au sein du FLN. Ceci en 1961. A ma connaissance, il y a eu beaucoup à l’intérieur de contestataires, mais personne ne l’a traité de manière cohérente, en essayant de montrer comment s’est construit le système, de dire qu’il y avait au sein du FLN un système policier qui n’augurait rien de bon pour l’avenir.
Emmanuel Laurentin : Vous vous trouvez donc, alors que le conflit n’est pas terminé, en conflit larvé ou un peu plus ouvert avec certaines autres factions de ce parti du FLN, et c’est à ce moment-là que vous commencez à penser à faire ce travail d’historien, à rassembler des documents ou à les reprendre, à réfléchir à tout cela avec la longue durée ?
Mohammed Harbi : J’ai commencé avant, mais comme je me suis retrouvé à des niveaux stratégiques à certains moments, comme par exemple au ministère de la Défense où j’étais responsable du cabinet civil, donc des affaires politiques, ou au ministère des Affaires étrangères où j’étais secrétaire général. Là, j’ai pu prendre note d’un tas de faits, d’événements, et surtout suivre de manière très précise le jeu des acteurs dans le labyrinthe algérien.
Emmanuel Laurentin : Dans le premier tome de vos mémoires politiques paru à La Découverte, Une vie debout (on attend le deuxième tome pour l’année prochaine), qui court de 1945 à 1962, vous dites en avant-propos : " Je n’ai jamais perdu la conscience d’une historicité impliquant la longue durée. " C’est assez rare, dans une histoire bouleversée où le temps des acteurs est souvent le temps de la très courte durée, de ne jamais perdre la conscience de la longue durée : c’était dû à quoi ? à votre éducation ? à l’enseignement qu’on vous avait donné, à la fois dans votre famille et à l’école ?
Mohammed Harbi : C’est dû au débat qui déchirait le mouvement national. Les différentes composantes du mouvement national discutaient des fondements de la communauté politique : qu’est-ce qu’une nationalité algérienne ? quels fondements à cette nationalité ? Et donc, à partir de là, il fallait revenir en arrière, voir ce qu’était l’Algérie pendant la période précoloniale, les transformations qu’elle a connues, l’avenir qu’elle pouvait avoir. A ce moment-là, le grand débat était : est-ce que les Européens font partie de la nation algérienne, ou non, est-ce qu’ils sont automatiquement partie intégrante, ou est-ce qu’il faut qu’ils choisissent ?
Emmanuel Laurentin : Vous souteniez quelle thèse dans ce débat ?
Mohammed Harbi : Personnellement, j’ai défendu la position suivante : il y a un peuple européen d’Algérie, mais on ne peut pas exclure la question du choix. Ils sont du pays d’Algérie, c’est leur patrie, mais il faut qu’ils choisissent clairement leur nationalité, car il était évident qu’une bonne partie d’entre eux n’aurait jamais accepté de vivre sur un pied d’égalité avec les Algériens. Mais il y en avait une grande partie qui l’aurait fait, par exemple dans l’association d’étudiants que nous avions créée en décembre 1953, à Paris, et qui rassemblait tous les courants nationalistes, les communistes, les juifs, et les Européens qui avaient fait le choix d’une nation algérienne.
Emmanuel Laurentin : Donc, c’est un peu ce modèle que vous auriez voulu ?
Mohammed Harbi : Exactement. Mais ce n’est pas ce modèle-là qui l’a emporté, parce que la guerre a modifié totalement les données de la lutte. Je peux dire - et personne ne pourra me démentir, les documents sont là pour le montrer - que jamais dans le mouvement nationaliste, sauf peut-être dans certaines franges de l’intérieur rural, jamais quelqu’un n’a pensé que les Européens d’Algérie quitteraient l’Algérie, comme cela s’est passé dans l’Histoire.
Emmanuel Laurentin : Vous disiez le temps long, et pour faire le lien avec les émissions qui ont couru toute la semaine à l’antenne de France-Culture sur la colonisation et la décolonisation, vous expliquez dans ces mémoires que pour vous la colonisation n’est pas une coupure si essentielle qu’il y paraît, qu’il y a eu coupure mais que, si on rétablit le temps long, il y a également des continuités, un tuilage entre toutes ces périodes, avec des concomitances, des façons de vivre ensemble, qui sont à la fois la marque de la colonisation, mais aussi de la poursuite de ce qui existait auparavant.
Mohammed Harbi : Oui, parce que, pendant toute une période, dans l’historiographie algérienne, des historiens mais même des sociologues ont discuté du social algérien en termes de rupture. Or, la rupture est essentiellement urbaine : c’est la façade moderne de l’Algérie. Mais l’intérieur de l’Algérie, qui est un pays pastoral en majorité, fonctionnait selon d’autres lignes, et en particulier sur des rapports d’allégeance en termes de patronage et de clientélisme sur le plan des structures sociales, et en termes religieux sur le plan de l’idéologie : pour les gens de la campagne, l’idéologie nationale, c’était l’islam, il n’y en avait pas d’autre. Et comme il y avait un blocage de développement à partir d’une certaine période, et que la ville elle-même se recomposait à partir des strates rurales, c’est un mouvement qui a commencé très tôt et qui va s’accentuer surtout avec la guerre de libération et l’après-guerre : c’était un autre pays.
Emmanuel Laurentin : Si on s’intéresse à cette façon que vous avez de décrire l’histoire de votre propre pays, on s’aperçoit qu’il y a beaucoup de complexité, une volonté de rendre avec le plus de nuances possibles l’histoire de votre pays, et cela va mal avec les débuts d’une période d’indépendance, où au contraire on fonctionne plutôt, et c’est relativement naturel, par slogans, par classifications extrêmement raides : comment tenir un discours complexe, dans le contexte de l’après-indépendance, sur les origines du pays, sur la lutte pendant la colonisation et après, alors que tout concourt à avoir un discours simplifié ?
Mohammed Harbi : Le discours simplifié venait de la situation créée par la colonisation elle-même. En rejetant les Algériens dans un statut communautaire, elle a poussé l’élite, qui était la plus proche d’elle, à s’accrocher à la majorité de la communauté, quelquefois difficilement : l’occidentalisation de ces élites n’était pas toujours perçue d’une manière positive par le reste de la société.
Emmanuel Laurentin : Vous en faisiez partie, de ces élites.
Mohammed Harbi : Absolument. Nous sommes des métis, des métis culturels. Mais ce métissage culturel est la manière algérienne d’aborder le problème de la modernité, parce qu’en réalité notre modernité a commencé avec la colonisation. Les bases de la modernité ont été jetées avec la colonisation.
Emmanuel Laurentin : Dire cela dans un pays qui rejette la colonisation doit être extrêmement difficile. Le disiez-vous dès ces années-là, ou l’avez-vous petit à petit mûri, ce discours ?
Mohammed Harbi : En vérité, ce discours a mûri. Mais déjà, on était tout à fait opposé à la manière dont on nous présentait les problèmes, en positif et en négatif : la colonisation est positive ; voilà quel était votre état social avant qu’on arrive, voilà ce qu’on a fait, etc. C’était une fausse manière de poser les problèmes. La colonisation, sa fonction première, était de créer des îlots capitalistes, avec un soubassement essentiellement européen, et donc la logique qui a commandé la modernité, c’était la prépondérance et la puissance de la France, et la prépondérance des Français. Qu’il y ait eu des retombées sur les Algériens, ce n’était pas l’objectif premier, c’est-à-dire que le thème de la mission civilisatrice ne collait pas tellement à la dynamique réelle qui agitait le pays. A partir de là, on peut discuter autrement, ne pas dire : c’est positif ou c’est négatif. On peut dire : " Voilà quels étaient les buts de la colonisation, et voilà ce qui s’est fait ou qui ne s’est pas fait. " C’est une manière plus correcte de poser le problème.
Emmanuel Laurentin : Manière correcte, certes, mais difficile dans le contexte des années 62-65 de création d’une nation, de difficultés de la bâtir, de luttes de factions sur lesquelles vous êtes revenu, en tant qu’historien, de manière extrêmement intéressante dans plusieurs livres, en évoquant justement la multiplicité des approches que l’on pouvait avoir de ce qui était à priori un mouvement unique, mais au bout du compte bien plus divers qu’il n’y paraissait. Ces années-là sont décisives, Mohammed harbi ?
Mohammed Harbi : Absolument. De toute manière, la colonisation a tellement fait éclater le tissu social que le mouvement national algérien a été un mouvement beaucoup plus déchiré et beaucoup plus agité que chez nos voisins tunisien et marocain. Les gens ont oublié que l’insurrection en Algérie a commencé à partir de la scission d’un parti, qui s’est prolongée par la suite en une lutte féroce entre le FLN et le fondateur du nationalisme, Messali Hadj. On a oublié également qu’au moment même de l’indépendance, le FLN a implosé, et qu’il a libéré un certain nombre de fractions, y compris parmi les fondateurs, des hommes qui ont joué un rôle majeur comme Krim Belkacem ou Mohammed Boudiaf et qui ont été éliminés de la scène politique.
Emmanuel Laurentin : Et vous-même, d’une certaine façon.
Mohammed Harbi : Nous, nous étions à la fois considérés comme des militants et comme des experts, et donc dans la construction de l’Etat on avait besoin de nous ; on nous a marginalisés un moment, puis on a eu besoin de nous, on nous a rappelés aux affaires. Après, c’était un choix personnel ; 1965, ça a été un choix personnel.
Emmanuel Laurentin : 1965, c’est le moment où intervient sur la radio algérienne le coup d’Etat : moment particulièrement difficile puisque c’est la fin du régime de Ben Bella et l’arrivée de Boumédiène au pouvoir :

Algériennes, Algériens, officiers, sous-officiers, militants du parti et des organisations nationales, fonctionnaires de l’Etat, responsables des camps de sécurité, soyez tous à l’écoute, une déclaration importante sera faite dans quelques instants : le rachitisme politique et les pratiques ourdies par le pouvoir trouvent leur meilleure illustration dans la liquidation systématique des cadres du pays et la criminelle tentative de discréditer les moudjahidins et les résistants. Le bilan est lourd et combien significatif : la mauvaise gestion du patrimoine national, la dilapidation des deniers publics, l’instabilité, la démagogie, l’anarchie, le mensonge et l’improvisation se sont imposés comme procédés de gouvernement. Par la menace, le chantage, le viol des libertés individuelles et l’incertitude du lendemain, on s’est proposé de réduire les offres à la peur, au silence et à la résignation. Peuple algérien, un conseil de la révolution a été créé, il a pris toutes les dispositions pour assurer dans l’ordre et la sécurité le fonctionnement des institutions en place et la poursuite des affaires publiques. Par ailleurs, il s’attachera à réunir les conditions pour l’institution d’un Etat démocratique, sérieux, régi par des lois, et par des règles morales, un Etat qui saura survivre aux gouvernements et aux ordres. Il va de soi que les options fondamentales sont irréversibles, et les acquis de la révolution inaliénables...

Un Etat basé sur la morale, Mohammed Harbi ? On peut avoir un discours d’un côté, et des pratiques différentes de l’autre...

Mohammed Harbi : Je crois que c’était un discours en totale contradiction avec les pratiques politiques qui existaient. D’ailleurs, il n’a pas fallu longtemps pour que le régime apparaisse sous son vrai visage : un régime militaro-policier. Nous avons choisi de le combattre. Nous sommes quelques-uns à qui on a proposé des postes au conseil de la révolution, dans les ministères, et qui avions refusé de soutenir cette option : pas parce que nous adhérions à Ben Bella - nous étions déjà des contestataires de Ben Bella, mais il y avait une fluidité politique, une situation encore ouverte, où les factions étaient sur scène, se combattaient, mais ce n’était pas encore fermé, il y avait encore des choix qui pouvaient passer -, mais, à partir de 1965, les choses ont commencé à se fermer, et elles se sont davantage encore refermées en 1967 quand a été éliminée la faction dirigée par le colonel Zbiri.
Emmanuel Laurentin : Ce qui est important dans cette prise de conscience, cette mise à l’écart, mais aussi cette volonté de combattre de nouvelles tendances dans l’Algérie indépendante, c’est un peu ce que disait de vous Maxime Rodinson, à l’occasion d’une remise de prix : " Ce qui m’a toujours frappé chez Mohammed Harbi, c’est une jonction hélas trop rare : d’une part, il n’a jamais renié son engagement militant et, d’autre part, il n’a jamais sacrifié à cette option fondamentale ses capacités d’analyse critique. " On est un peu au cœur de cet entretien, justement dans ce cadre d’une vision, pendant toute la semaine, de la position des historiens à la fois par rapport à leur milieu, le milieu national dans lequel ils ont grandi, et également par rapport aux options citoyennes, associatives ou politiques, face auxquelles ils se retrouvent. Cette question de l’exercice de la critique, c’est fondamental ?
Mohammed Harbi : Absolument. J’ai eu la chance d’être directeur d’un journal, un hebdomadaire, qui avait été créé par maître Vergès, la Révolution africaine, et je me souviens que chaque semaine, au moment de la parution du journal, j’étais convoqué au bureau politique [du FLN] pour recevoir des remontrances, jusqu’au jour où j’ai dit au président [Ben Bella] : " Ecoutez, ce journal, si vous voulez le prendre, prenez-le. " Ce n’est pas possible, on ne peut pas fermer les yeux sur ce qui se passe dans cette société, et les défaillances étaient déjà très graves.
Emmanuel Laurentin : Au point de vue de la morale.
Mohammed Harbi : Au point de vue de la morale politique, et du point de vue de ceux qui parlaient de la morale. Je donne un exemple : l’armée avait besoin de voitures pour ses officiers, etc. Lorsque le ministre de l’Economie a voulu leur faire payer les droits de douane, c’est une section de l’armée qui est descendue au port et qui a débloqué les voitures : c’était ça déjà, la morale.
Emmanuel Laurentin : Vous dites, et on voit très bien comment mûrit chez vous cette vision critique de l’Histoire, cette nécessité de passer par l’Histoire pour comprendre à la fois son propre itinéraire mais aussi l’histoire de sa société. Mais néanmoins cela nécessite une sorte d’arrachement. On en discutait, il y a très peu de temps, dans notre émission avec Daniel Cordier, qui évoquait son expérience de la Résistance et la façon dont, à un moment ou à un autre, il a voulu revenir à cette expérience en tant qu’historien de soi-même, et donc se mettre à distance de sa propre expérience. Cela doit être un exercice extrêmement compliqué, Mohammed Harbi, parce que forcément vous vous mettez un peu en cause, en danger, vous allez peut-être découvrir dans les documents des choses qui ne correspondent pas à l’idée que vous vous faisiez des choses au moment où vous les faisiez.
Mohammed Harbi : Vous avez tout à fait raison. De toute manière, j’ai été conseiller à la présidence en 1962-1965, et déjà à cette période il m’arrivait d’apprendre dans la rue que tel homme politique avait été arrêté, que tel ami avait été interrogé ; je l’apprenais toujours après coup, et quand j’ai été arrêté et envoyé en résidence surveillée, je me suis rendu compte qu’une bonne partie de ce qui se passait m’échappait, mais pour une raison très simple : comme on m’avait pris comme conseiller et qu’en même temps on se méfiait de moi, je n’avais pas accès aux bulletins de renseignements qu’on donnait à de simples fonctionnaires. J’étais conseiller à la présidence, mais on ne me donnait ni les journaux qui venaient de l’étranger (je les avais par des amis de temps à autre), ni les bulletins de renseignements qui donnent un peu une idée de ce qui se passe au pays, même si les renseignements ne sont pas toujours valides.
Emmanuel Laurentin : Ce qui rend complexe l’analyse d’un système dont on pensait qu’il était hiérarchisé, qu’il remontait jusqu’à la présidence de façon régulière. Evidemment, quand on s’y intéresse après coup, on s’aperçoit qu’à certains niveaux les données sont interrompues, à un autre niveau elles passent par ailleurs pour pouvoir rejoindre les dirigeants les plus importants. Ce n’est pas si simple que cela. Quand on a une vision pyramidale d’un Etat, on peut imaginer par exemple des théories du complot, et on s’aperçoit que finalement l’Etat est beaucoup plus complexe.
Mohammed Harbi : Beaucoup plus complexe, et si les choses fonctionnaient de cette manière, sur la base d’une stricte hiérarchie, elles seraient très simples. Mais, en Algérie, on a une société composée de différentes strates qui se superposent, se chevauchent, s’entremêlent, et donc les formes en politique ne sont pas des formes politiques de type bureaucratique simple, parce que les relations personnelles ont un très grand rôle, et dans les relations personnelles, il faut voir également les relations familiales, les relations de voisinage, les relations de clientèle, et donc vous avez des réseaux en toile d’araignée qui peuvent toucher une tribu, une corporation, ou simplement des promotions d’étudiants : un étudiant arrive au pouvoir, il ramène toute sa promotion avec lui. Je pense que le clientélisme est partout quelque chose d’inhérent au politique, sauf qu’en Algérie, cela touche fondamentalement les structures sociales.
Emmanuel Laurentin : Mais alors pourquoi passer par l’Histoire pour exercer ce regard critique sur votre propre pays et expérience, pourquoi ne pas passer par la politique : d’une certaine façon, la critique politique peut être aussi féconde ; on peut dire, comme l’ont fait depuis l’exil d’autres dirigeants de la révolution algérienne, qu’on peut passer par la politique. Qu’est-ce qui fait que vous êtes passé par l’Histoire ?
Mohammed Harbi : Je choisis l’Histoire parce que le champ politique est un champ piégé, un champ miné.
Emmanuel Laurentin : En Algérie seulement, ou partout ailleurs ?
Mohammed Harbi : Partout ailleurs, sauf que dans les pays du tiers-monde, c’est beaucoup plus grave, parce que la société est en formation, n’a pas d’assises solides, un rapport au droit clair. C’est tout à fait différent. L’Histoire chez nous, c’est le serpent de mer de la culture algérienne, dans ce sens qu’elle est tout le temps falsifiée, tout le temps piétinée, on a affaire à un Etat anhistorial, théologien. L’Histoire, c’est une série de dogmes qu’on diffuse dans la société, comme on diffuse des dogmes religieux. Et dans la société, et y compris parmi les gens au pouvoir - ce qui est curieux -, il y a une très grande insatisfaction. Personne ne se retrouve vraiment dans l’Histoire officielle qu’on raconte, y compris les gens au sommet.
Emmanuel Laurentin : Et pourquoi ne la change-t-on pas, cette vision officielle de l’Histoire ?
Mohammed Harbi : Parce que c’est le fondement de la légitimité d’Etat. Ce n’est qu’à partir de 1988 que les mémoires de groupes se sont libérées. On a actuellement affaire à une multiplicité d’histoires, où les mythes jouent davantage que l’information réelle.
Emmanuel Laurentin : Mais déjà, avant 1988, dès le milieu des années 1970, vous vous lancez dans cette opération historiographique de rassembler des documents, d’écrire tous ces travaux.
Mohammed Harbi : Effectivement, dès 1975, mais c’est également pour répondre aux problèmes du présent. Qu’est-ce qui se passait en 1975 ? On a commencé à faire, à partir de l’Etat, une histoire qui avait des fondements religieux, et on a propulsé sur le devant de la scène les anciens leaders religieux, pour en faire la source de la révolution. Et donc, les gens comme Messali Hadj, les populistes, les anciens communistes, tous étaient totalement écartés. Il fallait réagir contre cette Histoire, parce qu’en réalité, c’était une recomposition de la société qui était en marche sur des bases religieuses.
Emmanuel Laurentin : C’est ce qu’on appelle les usages politiques du passé.
Mohammed Harbi : Absolument. Et ça a donné des résultats après. On a vu les soubresauts qu’a connus l’Algérie, et le système éducatif y a une part aussi grande que les impasses sociales et économiques.
Emmanuel Laurentin : Mais cela nécessite aussi de votre part une sorte de marginalisation croissante. Vous finissez par prendre vos distances avec tous vos anciens compagnons de lutte : par exemple, vous avez une querelle historique avec Ali Haroun sur la question de la Fédération de France du FLN. Vous dites : " Non , ce que dit Ali Haroun dans ce livre ne correspond pas à la réalité, j’ai des documents qui prouvent que... " Cela aboutit à une position de marginalisation, ou pas ?
Mohammed Harbi : Non, je crois au contraire que, par rapport à la société, ça a été un rapprochement. Parce que mes ouvrages, interdits depuis plus de quinze ans, circulaient sous le manteau - c’est l’affaire des samizdats. Et comme il y a énormément d’épisodes qui sont cachés, occultés, de la guerre de libération comme de l’histoire du mouvement national. Comme, par exemple, la question berbère dans le mouvement national : j’ai été un des premiers, sinon le premier, à la rendre publique, et à dire qu’il y avait sur le plan de la culture un problème réel, qu’il y avait une culture berbère qui était étouffée, et qu’il y avait une légitimité à donner à la langue berbère. Cela a été combattu, mais en définitive c’est ça qui est passé. Et donc maintenant plus qu’hier, les gens vont chercher mes ouvrages sur ce terrain, et sur d’autres épisodes. Effectivement, je me suis retranché de la société.
Emmanuel Laurentin : Peut-être pas des dirigeants.
Mohammed Harbi : Mais cela ne me gênait pas, parce que le renouvellement de ces directions a été tel qu’il y a très peu de gens qui peuvent dire : " J’ai un itinéraire réel dans la révolution. "
Emmanuel Laurentin : Néanmoins, vous parliez tout à l’heure de conflits de mémoires : à partir de 1988, il y a eu une explosion, un bouillonnement, qui ont fait que chacun a commencé à revendiquer une partie de cette mémoire nationale algérienne, mais on sait le danger qu’il y a à passer d’une mémoire univoque racontée d’en haut à des mémoires explosées, qui finissent par se faire la guerre entre elles ?
Mohammed Harbi : Est-ce qu’il y a un autre chemin pour parvenir au devoir de vérité ? S’il y en avait un, on l’aurait pris ! Malheureusement, dans la vie, quand on a trop comprimé une société, quand elle commence à s’exprimer, cela peut aller dans tous les sens. Mais aujourd’hui, par exemple, une chose est certaine : les acteurs parlent avec décontraction des conflits qui ont eu lieu entre Algériens. Il y a récemment eu des ouvrages, où il y a une part d’apologétique - on ne peut pas s’en dégager comme ça quand on a participé pendant des années au pouvoir -, mais par exemple sur ce qui s’est passé en Kabylie, ce qui s’est passé dans les Aurès, il y a des officiers supérieurs qui disent des choses que n’oserait pas dire un historien, tellement le fonds de cruauté qu’il y a dans le déroulement des choses saute aux yeux.
Emmanuel Laurentin : Comment s’approfondit cette vocation critique de l’historien chez vous, Mohammed Harbi, des premiers livres, et puis petit à petit d’autres livres qui suivent, un travail de plus en plus complexe sur la question, jusqu’à des livres bien plus récents, que vous avez composés soit avec Benjamin Stora, soit avec Gilbert Meynier ? Il y a une complexification de votre vision, et une remise en cause de mythes fondateurs très forts : le mythe du premier novembre 1954. Vous êtes un des premiers à dire : " Attention, ce n’était pas aussi simple que cela. " Le mythe du nombre de victimes pendant la guerre d’Algérie, tout ce qui peut faire les fondements d’une unité nationale issue de la guerre.
Mohammed Harbi : L’Algérie est une société en formation, ce n’est pas une nation achevée comme l’a conçu le nationalisme, et l’Histoire nous pose à différentes étapes de nouveaux problèmes : par exemple, avant, c’était une condamnation de la colonisation catégorique, etc., surtout sur le terrain de ses réalisations. Mais, à partir des années 1980, nous sommes confrontés à nos propres réalisations, et à nos défaillances, et on ne peut pas ne pas revoir le débat sur les questions économiques, les questions sociales, la difficulté de ces problèmes d’une autre manière. Et la société elle-même demande une relecture.
Emmanuel Laurentin : Comment en avez-vous conscience de cette demande de la société algérienne, à laquelle d’une certaine façon vous répondriez, comme d’autres historiens qui travaillent sur ce sujet ?
Mohammed Harbi : En ce qui me concerne, je n’ai jamais rompu les amarres avec ma génération, et elle-même n’a jamais rompu les amarres avec moi, pour une raison très simple : je ne donne pas dans la calomnie. J’ai des adversaires d’idées, je n’ai pas d’adversaires pour des raisons de compétition. Beaucoup de gens venaient vers moi, m’apportaient des documents qui m’éclairaient sur des épisodes que j’ignorais totalement : par exemple, dans les années 1977-1978, après que j’ai publié Aux origines du FLN, il y a un ancien militant qui m’a apporté tous les documents de la Fédération de France du FLN : les attentats, etc., de 1958 à 1962, que j’ai donnés il n’y a pas très longtemps aux archives algériennes. C’est toute l’histoire de ces groupes de choc, de ces comités de justice, de ces débats. Les gens me faisaient confiance.
Emmanuel Laurentin : Parce que vous n’étiez pas dangereux au plan politique.
Mohammed Harbi : Absolument. Il y a eu beaucoup de sollicitations, et j’ai dit que j’étais sorti de ce champ, et que c’était définitivement terminé.
Emmanuel Laurentin : Mais qu’est-ce que vous avez trouvé personnellement dans cette quête historique, que vous n’auriez pas trouvé ailleurs ?
Mohammed Harbi : Je vais vous surprendre : je ne veux pas perdre l’estime que j’ai pour mon pays. Et donc je crois qu’il est accessible à la vérité, et qu’à partir de la vérité, il peut se refaire un avenir autre que le présent qu’il a.
Emmanuel Laurentin : Cela veut dire que l’Histoire, y compris les horreurs, les massacres, les décisions injustes qui ont pu être prises, peut aider un pays comme l’Algérie à se relever, à entrer dans une certaine morale ?
Mohammed Harbi : Je pense même qu’il peut y avoir des inflexions au niveau de l’Etat. Récemment, c’est l’Etat lui-même qui a fait publier les mémoires de Messali Hadj, et un livre de Ferhat Abbas. Cela veut dire que, dans la tête des gens, ce qui était autrefois refoulé et réprimé commence à être pris en considération. Le travail historique a aussi cette fonction.
Emmanuel Laurentin : Ce travail historique passe par une société qui est plus mobile, plus intéressée, plus variée que ne le laisse penser le gouvernement soi-même, et c’est cette société qui fait remonter jusqu’au gouvernement, à un moment ou à un autre, la nécessité de prendre d’autres options vis-à-vis de la mémoire ?
Mohammed Harbi : Absolument. Et l’intelligentsia elle-même se sent mal, parce que, pendant toute une période, elle surfait sur la réputation qu’avait l’Algérie. Et, à partir des derniers événements, on s’est rendu compte que cette intelligentsia a triché, qu’elle a faussé le tableau, et que, du point de vue de sa production dans le domaine historique, il n’y a pas grand-chose. Il y a aussi au sein de cette intelligentsia des mouvements qui passent par les appareils, surtout, qui ne sont pas publiques, qui ne discutent pas publiquement, qui passent par les appareils, et qui essaient d’infléchir leur rapport à la société.
Emmanuel Laurentin : On a vu aussi évoluer, chez nous, le travail historiographique sur la guerre d’Algérie, et dans ce miroir permanent qui s’établit entre la France et l’Algérie à ce propos, y a-t-il une nécessité de se réajuster pour les historiens de l’Algérie eux-mêmes ?
Mohammed Harbi : L’Histoire, ici, des rapports franco-algériens, de l’Histoire algérienne, fait l’objet d’une grande attention, et cette Histoire a avancé plus rapidement en France qu’en Algérie, au point qu’un personnage officiel a dit que ce qui menaçait les Algériens maintenant, c’était un transfert de la mémoire à partir de l’étranger. C’est un conseiller à la présidence qui a dit cela. Donc, on commence à prendre conscience qu’il faut laisser les gens travailler. C’est une option nationaliste : il pense qu’un historien, parce qu’il est français, va nécessairement, d’une manière détournée, essayé d’influencer les opinions des Algériens. Cela peut être vrai pour certains propagandistes, mais cela n’est pas vrai pour une bonne partie des historiens.
Emmanuel Laurentin : C’est comme cela que vous vous êtes retrouvés, les uns et les autres, dans de nombreux colloques sur ces questions-là, et qu’on voit effectivement émerger, en Algérie, des écoles historiographiques qui sont peut-être un peu éparpillées, mais susceptibles de se rassembler, avec des travaux importants qui remettent en cause l’historiographie officielle.
Mohammed Harbi : Il faudrait que l’Université revoie un peu le problème des départements d’Histoire. En réalité, il y a énormément de travaux d’Histoire en Algérie, mais les approches sont encore totalement idéologiques : il n’y a pas une professionnalisation réelle de l’Histoire, et même quand les gens ont à leur disposition des documents, l’esprit critique ne s’est pas encore enraciné. Je pense que ça viendra.
Emmanuel Laurentin : Cette loi du 23 février 2005 et les débats qui tournent autour ne facilitent pas les choses. On voit bien qu’il y a des cristallisations qui sont liées à cette loi, dont l’article 4 évoque le rôle positif de la France en Algérie, loi qui est instrumentalisée par le pouvoir algérien dans des discours virulents pour dire : " Attention, on ne signera peut-être pas le traité d’amitié franco-algérien. "
Mohammed Harbi : Je lis couramment la presse, et je trouve qu’il n’y a pas eu la dramatisation que l’on perçoit ici. Je pense même que le président s’est exprimé sous la pression des lobbies d’anciens résistants, et n’avait vraiment pas envie de lancer une lutte sur ces terrains-là.
Emmanuel Laurentin : Vous pensez que la société algérienne aussi est plus labile, plus variée, que ce qu’en en laissent paraître les discours officiels qu’on entend en France.
Mohammed Harbi : C’est très difficile de ne pas laisser le terrain libre aux historiens en Algérie, et en même temps de se contenter de réagir à ce que fait l’autre. C’est une attitude qui ne passe pas, dans l’opinion.
Emmanuel Laurentin : C’est-à-dire que vous êtes relativement optimiste sur ces évolutions ?
Mohammed Harbi : Comme je l’ai dit dans un article du Monde diplomatique, il y a incontestablement un désert. Mais aujourd’hui, en Algérie, est-on capable de parler des défaillances du FLN pour mieux faire ressortir l’importance de la révolution anticoloniale, comme en France on a débattu de la torture et des défaillances de l’Etat français ? De cela, je ne suis pas encore sûr.
Emmanuel Laurentin : Il faudra attendre encore un certain temps pour pouvoir y parvenir ?
Mohammed Harbi : Oui, nous n’y sommes pas encore.
Emmanuel Laurentin : Néanmoins, vous avez évoqué tout à l’heure le fait que vous aviez dirigé un journal, après la révolution, avec maître Vergès. Pourtant, vous vous êtes positionné contre matre Vergéès, quand il était l’avocat de Barbie.
Mohammed Harbi : Je ne suis pas du tout d’accord pour que les affaires coloniales soient utilisées pour donner des justifications au nazisme, même si le but n’était pas de justifier le nazisme.
Emmanuel Laurentin : Cela veut dire que c’est aussi une difficulté pour vous de vous retrouver avec d’anciens compagnons de lutte et des gens qui étaient proches de vous, mais qui ont évolué différemment et utilisé l’Histoire d’une façon différente de la vôtre.
Mohammed Harbi : Cela est le propre de la lutte politique et de la lutte des idées. Les références à l’Histoire ne doivent pas être brandies dans n’importe quel cas, et le principe d’analogie est le principe le plus détestable en matière d’Histoire.
Emmanuel Laurentin : Le cadre de la justice n’est peut-être pas le meilleur endroit ?
Mohammed Harbi : Ce n’est pas approprié, et ce n’est pas rehausser l’autorité de ce qui s’est fait en Algérie que d’utiliser cette histoire dans ce cas-là.
Emmanuel Laurentin : Merci, Mohammed Harbi, d’avoir bien voulu développer votre vision historique en ouverture de cette semaine sur la question d’" Une histoire sous contrôle ? " - avec un point d’interrogation -, question pour montrer comment aujourd’hui les historiens se trouvent peut-être, dans tel ou tel cas, en porte à faux avec la société qui est la leur, parce qu’ils avancent des thèses qui ne sont pas en accord avec ce que pense la mémoire sociale de ces sociétés. Merci encore.
Je rappelle que vous êtes auteur de Mémoires politiques une vie debout (tome I, 1945-1962, La Découverte), et qu’on attend avec beaucoup d’impatience le tome II, peut-être pour septembre prochain ?
Mohammed Harbi : J’espère.
Emmanuel Laurentin : On peut aussi mentionner l’excellent ouvrage la Guerre d’Algérie, une histoire apaisée ? (Point-seuil), par Raphaëlle Branche, qui revient justement sur l’historiographie de la guerre d’Algérie, puis les nombreux livres de Benjamin Stora sur ce sujet-là.
Mohammed Harbi : Et l’excellent livre d’André Nouschi, les Armes retournées, paru chez Belin il y a quelques jours.