"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

Accueil du site - Imprimer

Le mépris (réponse à Alain Badiou)

par Françoise Duroux, Michèle Sinapi

écrit par Françoise Duroux, maître de conférences à l’université de Paris VIII, et Michèle Sinapi, ex-CIPh, avec Brigitte Bardet-Allal, professeur de lettres, Maria-Letizia Cravetto, écrivain, MSH, Irène Foyentin, psychanalyste, Laurence Gavarini, maître de conférences à l’université de Paris VIII, Josiane Martini, administrative, ParisVIII, Anna-Maria Merlo-Poli, journaliste, Michèle Riot-Sarcey, professeur à l’université de Paris VIII, Martine Roman, administrative, Paris VIII, Fatima Zenati, administrative, Paris VIII.

Dans Le Monde du dimanche 22/lundi 23 février 2004, on pouvait lire 32 thèses, signées Alain Badiou, philosophe de renommée internationale : "Derrière la Loi foulardière, la peur".

Sans doute a-t-on les soldats-philosophes que l’on mérite, pour accabler une France peureuse - certains disaient autrefois "frileuse" - celle que ne balaie pas le grand vent révolutionnaire, à la Pol Pot par exemple. C’est bien au nom de cette nostalgie, revêtue des habits de l’ontologie, qu’ Alain Badiou affirme l’irradiante existence d’un universel de toute pureté. Et c’est au nom de cet universel que place est donnée aux femmes. Et quelle place !

À coup de subreptions, de pseudo-concepts, d’affirmations légères lestées d’allusions théoriques propres à impressionner le vulgaire, et charpentées par une gauloiserie et une misogynie solide, ses thèses témoignent en tout cas d’un mépris insigne pour les problèmes posés, soit par ignorance, soit par une désinvolture qui frise l’indécence. Déroulons donc l’axiomatique érotico-ontologique de Monsieur Badiou.

I- "À cause grandiose, arguments de type nouveau : le foulard fait signe du pouvoir des mâles."

Telle est bien la réalité, qui ne se réduit pas à une affaire de mode ou de coiffure. Les "aimables républicaines" et les "dames féministes" trouvent en effet qu’il y a là menace pour celles qui se sont battues, et se battent pour conquérir des libertés. Mais " les demoiselles qui mêlent agréablement l’hier et l’aujourdhui ", dites-vous, ont le charme, et le courage de résister au "gras Moloch de la marchandise". Monsieur Badiou, n’avez-vous jamais vu ces grands voiles noirs (qu’on vend à Sarcelles) barrés au dos des grandes bandes blanches d’Adidas ? C’est dommage, l’effet est seyant. Ces voiles noirs affichent en effet leur modernité : ce ne sont pas ceux d’hier. Majoritaires sont les femmes, jeunes ou moins jeunes, qui n’ont jamais porté le voile, et ne veulent pas le porter. La génération précédente, les mères, et les soeurs aînées ne se voilaient pas. Les combattantes de la guerre d’Algérie n’étaient pas voilées. Sont arrivées en France depuis 20 ans des Algériennes qui fuyaient les persécutions du FIS et des GIA, ou simplement les conséquences du Code de la famille, promulgué au nom de la Charia, contre laquelle luttent les Iraniennes et les Irakiennes. Il ne s’agit donc pas "de mêler l’hier et l’aujourd’hui", puisqu’hier on ne se voilait pas et qu’avant-hier on ne portait pas les voiles d’aujourd’hui. Et c’est faire injure aux pères que de laisser supposer qu’ils ont tous soumis leurs filles à une surveillance archaïque. Il est élégant de brocarder le discours sur la laïcité, comme discours colonialiste sur l’arriération des masses musulmanes, à partir d’une fiction orientaliste sur les harems d’ "hier".

II - "La loi sur le foulard est une loi capitaliste pure : elle ordonne que la féminité soit exposée", et interdit toute "réserve" ; elle vise à "l’exposition universelle des morceaux" et sert l’impératif de jouissance. A. Badiou tient là la corde du bon argument : le voile plutôt que le string. Occasion, pense-t-il, de dénoncer un "féminisme singulier", qui, ignorant les leçons de Lacan, et voulant contraindre les femmes à la liberté, leur inflige la contrainte de jouissance ! Monsieur Badiou ignore sans nul doute que "la rationalité républicaine et féministe" appelait à la promulgation d’une "loi anti-sexiste", qui aurait permis d’économiser une loi contre le voile comme signe ostensible, au nom de la laïcité. On aurait pu ainsi considérer le voile comme signe de discrimination sexiste - ce qu’il est. Mais les revendications concernant la pornographie et les injures sexistes furent écartées d’un revers de main - au nom de la liberté d’expression dont témoigne le texte d’Alain Badiou. On rappellera qu’A. Badiou, lui, est bon lacanien et sait - axiome sous-entendu - qu’il n’y pas plus érotique que ce qui est caché. Le voile ou le string ? Est-il préférable de laisser les femmes arborer les insignes de l’honneur de l’homme : la pudeur de la vierge, la soumission de l’épouse qu’on peut répudier ? Mais A. Badiou ignore-t-il les torsions de l’histoire ? De quelle pudeur parle-t-on devant ce visage dénudé, exposé ? Alina Reyes dans Le Monde (18/19 Janvier 2004)) rappelait que le visage ainsi dénudé et cadré signifiait le sexe féminin, impubère, vierge, épilé - terrifiant mais neutralisé ! - chasse gardée du vaillant combattant. Un tract diffusé le 6 mars par de jeunes tunisiennes distinguait la pudeur et la honte (aoura) dont le voile est l’emblème.

III - " L’ennemi de la pensée, c’est la propriété, le commerce et non la foi ".A. Badiou croit, par cette opposition, saisir l’ennemi principal : double erreur et désinvolture. Le nouvel islamisme se veut moderne, on l’a dit, et exprime ses préférences pour l’économie de marché. Mais A. Badiou tient à ses oppositions simplistes, et convoque Foucault et Lacan pour affirmer que " le contrôle commercial est plus constant, plus sûr, plus massif que n’a jamais pu l’être le contrôle patriarcal". Monsieur Badiou ignore-t-il que cette virginité est à l’étal, avec certificat de garantie, sur le marché du mariage ? Ignore-t-il que les " difficultueux enfermements familiaux " - " peu fiables ", dit-il, et qu’on a moqués " pendant des siècles, de la comédie grecque à Molière " - se soldent parfois par le vitriol ? Version sans doute d’une limite apportée à la " marchandisation généralisée des femmes " : les vitriolées sont assurément versées au compte d’ invendus invendables.

IV - " Le ni...ni...qui ne fait jamais que perpétuer en terrain neutre (au centre) ce qu’il prétend récuser ". Sans doute A. Badiou est-il un peu conscient des équivocités de son raisonnement : le charme de la "réserve" plutôt que la libre circulation de la marchandise. Aussi entend-il l’éclaircir dans les thèses 17-18 : le "ni...ni..." est, dit-il, soit tristounet (ni maman ni putain), soit, dans le slogan " ni putes...ni soumises ", une absurdité logique. Car ne sait-on pas que toutes les putes sont soumises, et "respectueuses" (Sartre voyons !) ; et que toutes les soumises sont des putes - privées. Peut-on en déduire que pour Monsieur Badiou toutes les femmes sont des putes, publiques ou privées ? - et nulle place pour les insoumises. À son adresse donc, une petite explication de texte du slogan qu’il interprète avec une rhétorique tordue : "Ni putes, ni soumises" veut dire tout simplement que les femmes souhaitent circuler en blue-jeans sans se faire traiter de putes, et que le voile constitue un marquage de soumission. Majoritaires sont celles qui refusent l’alternative que leur jettent à la figure celles qui se voilent et ceux qui prétendent les y contraindre. Il est vrai que, chez A. Badiou, le traitement de la disjonction négative est toujours plombé par la dissymétrie des significations : - ni pour le nationalisme kosovar... ni pour le nationalisme serbe... mais contre l’impérialisme américain - ni pour Chirac... mais contre Jospin - ni pour les laïcs... mais contre les féministes : évitons le " neutre ", et place à la " raison révolutionnaire " - l’absente de tous bouquets !

V - "Le foulard, cette particularité aussi insignifiante"... " Ce genre de "différences", n’ayant pas la moindre portée universelle n’entrave pas la pensée ". Et bien si, justement. Ce "genre de différence" : le voile emporte une assignation qui porte des interdits, de circuler, de bouger, d’apprendre et de penser. Freud avait bien montré, dès 1908, que les entraves mises à la "curiosité", notamment sexuelle des petites filles déterminent des caractères prétendument constitutifs de la féminité : masochisme, infériorité intellectuelle, "qui doit être attribuée à l’inhibition de la pensée, inhibition requise pour la répression sexuelle." Qu’un mathématicien trouve amusant de mettre une "culotte de cheval jaune" pour se livrer à ses exercices, c’est son choix. Il arrive hélas que ces " différences " aient des effets performatifs : porter définition de La femme comme mère, ou des effets perlocutoires : si elle n’est pas épouse et mère, c’est une Marie couche-toi-là, bonne à injurier en mots et en actes.

VI " Que ma vie d’animal humain soit pétrie de particularités, c’est la loi des choses... Ce qui importe, c’est la séparation des prédicats " Oui, prenons de la hauteur ! Car le problème est, nous dit-on, d’ontologie et de vérité. De quoi s’agit-il dans cette agitation vestimentaire, cette panique devant ces prétendus dangereux communautarismes ? "Foutaise" ! dites-vous, car nous sommes, ne l’oublions pas, au niveau des "particularités insignifiantes". Mais " que les catégories de cette particularité se prétendent universelles, se prenant ainsi au sérieux du Sujet, voilà ce qui est particulièrement désastreux ". Là est le tour proprement badiouesque, son interprétation de la "coupure épistémologique" : la " séparation des prédicats ", transformée en inusable coupure entre le haut et le bas, entre le pur et l’impur, dont il est fait argument pour un "laisser faire" culturaliste : " qu’on laisse les gens vivre comme ils veulent, porter des turbans, des robes, des voiles... se prosterner à toute heure devant des dieux fatigués ". Chacun sous son bonnet : non-intervention donc, comme le prônait A. Badiou pour le Kosovo : " Qu’on les laisse, dans leur arène " (Le Monde 20 mai 1999). Le "Laissez-les vivre" peut inclure comme "particularité insignifiante", un laissez-les mourir à leur manière, ou laissez-les tuer à leur manière et pratiquer le viol ethnique, conservatoire des particularités insignifiantes.

Ici nul universel à l’horizon, et "ce dont en termes d’infini nous sommes capables" - définition assez mystique de la "vérité", opposée au "sombre programme" : former des citoyens, "petits jouisseurs amers" - propose aux femmes qui auraient l’audace de "se prendre au sérieux du sujet" le destin des houris promises aux kamikazes dans le Paradis d’Allah. Alain Badiou n’a pas peur des "terroristes islamistes", ni des jeunes filles voilées. Mais il a peur des féministes qui furent et restent des jeunes filles et des femmes "entêtées", et qui peuvent se désoler que puissent encore s’étaler, en pleine page du Monde, les "âneries" d’un nostalgique des jupes plissées bleu marine assorties de croix. Citons A. Badiou, et son "Aveu du philosophe" : "Une figure importante de la parade masculine : les différentes manières de briller devant ces jeunes filles encore à demi pieuses, dont la principale est de réfuter l’existence de Dieu. C’est un exercice séducteur important parce qu’il est transgressif et rhétoriquement brillant quand on en a les moyens.("L’aveu du Philosophe" Quatrième vignette). Autre nostalgie, grivoise cette fois, que pourrait peut-être consoler un cheptel de réserve, compte-tenu de l’émancipation des élèves de Sainte-Marie...

VII "Mourir au nom d’une Idée"

La réalité, c’est que dans les banlieues, celles qui risquent la violence (ou même la mort, comme Sohane), ce ne sont pas les charmantes voilées, mais bien celles qui ne veulent pas l’être. Elles restent, à l’heure actuelle, la majorité (en dépit de la désinformation médiatique qui donne la vedette aux "héroïnes" du voile), celles qui ont conquis une indépendance, qui ont fait des études, tandis que les futurs barbus dealaient, avant de faire des stages chez les imams intégristes ou dans les madrasas pakistanaises, ceux dont la rédemption passe par le contrôle de leurs "soeurs" par tous les moyens, y compris celui de leur interdire l’école et l’Université.

La "religion des pauvres" ? Distinguons ceux qui font des voyages d’apprentissage, des affaires plus ou moins religieuses, qui prennent des avocats et pratiquent activement le prosélytisme, et les voilées "soumises", qui rasent les murs.

"Mourir au nom d’une Idée" ? Laquelle ! Celle que dénoncent les femmes des pays où elles meurent chaque jour, lapidées, torturées, ces femmes que défend avec un courage bien réel Chérine Ebadi, Prix Nobel de la Paix au péril de sa vie.

Quel est donc le rapport entre "rationalité politique", "révolution", le mot "ouvrier" et le voile ? Amalgame saisissant ou confusion malhonnête ? Le Tribunal de l’Histoire conclura : Alain Badiou, Grand Prophète devant l’Eternel, Maître des "procédures de vérité", ne descendit jamais de sa Rossinante pour observer les fleurs. Mais c’est lui faire trop d’honneur que de le comparer à Don Quichotte. Que ce texte bouffi d’arrogance ait pu trouver le chemin d’une publication fournit une pièce à conviction à verser au dossier de " l’état de la situation " de la pensée française.