"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Intervention de Camille Lacoste-Dujardin sur la question du voile

par Camille Lacoste-Dujardin

(mardi 4 mai 2004, Université Paris-VIII)

Les problèmes de voile à l¹école ont commencé en 1989 (à Creil), et depuis n¹ont cessé de s¹amplifier et ont profondément troublé la société française. Or, on constate que beaucoup d¹affaires éclatent en des lieux où le processus d¹intégration marchait bien, (en des endroits, par exemple, où l¹on avait, sur l¹ensemble des mariages, un quart de mariages mixtes), et précisément à l¹école où les jeunes filles issues de l¹immigration réussissaient (cf. le livre de C. Lacoste-Dujardin, Yasmina et les autres, de Nanterre et d¹ailleurs) : c¹est justement à l¹intérieur de l¹école, lieu essentiel d¹intégration pour ces filles qu¹éclatent les " affaires de foulard ". On ne pouvait pas faire mieux pour désigner les immigrés.

L¹immigration est arrêtée en 1975, et se met en place le regroupement familial, les enfants naissent en France, et 1989 est le moment où les filles commencent à faire leur place dans l¹école. Ce n¹est certainement pas un hasard si la question du voile arrive à ce moment-là.

Les débats autour de cette question du voile sont faussés parce que l¹objet est mal défini. Il ne s¹agit ni d¹un voile traditionnel (différent selon les régions), ni du voile coranique (sorte de " tenture " ou de " rideau " de séparation, réservés aux femmes des croyants ou aux femmes libres et destinés à les protéger des offenses). Il s¹agit d¹un uniforme politico-religieux, inconnu au Maghreb, venant d¹Iran (1980), et dont le port est prescrit par les intégristes musulmans, si bien que le voile est nécessairement un signe d¹adhésion aux valeurs de l¹intégrisme islamiste. Son but est de regrouper, et de distinguer en même temps.

Il faut analyser différemment le port du voile au Maghreb et en France. On peut le comprendre au Maghreb, pour des raisons de protection, d¹insertion sociale, de conviction ; ce peut être une concession tactique, une simple commodité, ou un cache-misère. Mais en France, c¹est tout autre chose. Il n¹y a pas de religion d¹État, le patriarcat est en déclin, la religion musulmane est minoritaire.

Dans les écoles, on ne peut parler de ce fichu sans tenir compte de sa valeur sémantique, et de sa signification pour tous ceux à qui il est montré. Si, pour les filles qui le portent, il s¹agit soit d¹une obligation, soit d¹un désir de s¹affilier à une communauté qui exclut, de fait, toutes les autres filles, et de se rallier à une idéologie quasi mondialiste qui donne un sentiment de supériorité et constitue une sorte de revanche (le sentiment d¹appartenir à un " État multinational ", dira l¹une d¹elles) ­ une revanche illusoire, dans la mesure où, sous couleur d¹élargissement, c¹est en fait un repli sur soi ­, pour les autres, c¹est tout autre chose : pour celles qui sont d¹origine musulmane, cela réactive une sorte de remords, un reproche d¹avoir abandonné, voire trahi, les valeurs des parents (cf. la façon dont une des adolescentes de Creil reprochait à ses compagnes de ne pas être de " bonnes musulmanes "). C¹est ce remords qui est exploité par les islamistes, et cela est grave. Pour les autres, cela apparaît comme un refus culturel, la manifestation d¹une contre-culture, et une oppression sexiste.

Pourquoi donc avoir introduit dans l¹école cette distinction qui n¹est justifiée ni par la tradition, ni par la religion, et qui induit une inégalité contraire à la Constitution ? Pour des raisons politico-religieuses. Ces jeunes filles deviennent des porte-drapeaux des intégristes, et sont prises comme tests dans une épreuve de force.


Camille Lacoste-Dujardin est auteur notamment de Le conte kabyle ( La découverte, 1970), Dialogues de femmes en ethnologie ( La découverte, 1977) et de Des mères contre les femmes (La découverte, 1985)