"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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De qui notre bébé sera l’étranger ?

par Baya Kasmi

D’un jour à l’autre, je vais donner naissance à un bébé, un petit garçon. Son père et moi attendons sa venue dans une sorte de coton vertigineux, étrange et indicible... Mais, tous les matins, la radio nous recrache la confusion totale de la France, et son obsession à vouloir, à des degrés divers, et avec toutes sortes d’intention, nous expliquer qu’il y a plusieurs sortes de Français.
Et pour tenter de pallier une réalité de discriminations que plus personne n’ose nier, journalistes, politiques, intellectuels et religieux de tous poils remuent des concepts et des mots tous plus dangereux les uns que les autres et qui, chaque matin, me font mal : " discrimination positive ", " immigrés de troisième génération ", " Noirs ", " Arabes ", " Juifs ", " Français de souche ", " indigènes de la République "...
Je sens bien qu’on m’appelle, comme tous les Français, à montrer patte blanche, à faire connaître ma filiation, donc mon appartenance à telle ou telle sous-catégorie, ainsi que mes revendications.
Et là, je me demande si c’est à cause de la radio, tous les matins, que mon fils ne semble pas pressé de sortir... Non, je crois que c’est moi qui ai peur de le livrer à un tel monde.
Car cet enfant va avoir du mal à entrer dans les catégories préétablies qu’on lui propose. Anatole Leclerc sera Français, né de deux parents français, eux-mêmes nés Français... Et j’espère qu’il en sera fier...
Mais, évidemment, si on remonte jusqu’aux grands-parents, ça se corse...
Sa grand-mère paternelle était une enfant cachée ; elle a porté l’étoile jaune et ses parents sont morts d’êtres nés juifs sans avoir pu élever leurs filles. Pendant ce temps, ses arrière-grands-parents maternels étaient résistants communistes.
Son grand-père maternel (mon père), Algérien (depuis naturalisé), était un sans-papier quand il a épousé sa grand-mère (ma mère), Française, et eu des enfants. En Algérie, pendant la guerre d’indépendance, les Français ont fusillé tous les hommes de sa famille de plus de 17 ans, sans procès... Pendant ce temps, son grand-père paternel faisait la guerre d’Algérie en tant qu’appelé français du contingent...
Son grand-père maternel fait le ramadan et s’intéresse au soufisme et à l’hindouisme, sa grand-mère maternelle est mystique et sophrologue ; ses grands-parents paternels sont athées, ses parents également, tendance bouffeur de curés, imams, rabbins...
Son grand-père paternel est ingénieur retraité du nucléaire, et sa grand-mère maternelle est une soixante-huitarde écolo antinucléaire ; sa grand-mère paternelle, née juive grecque, est une fan de Brassens tout comme son grand-père maternel, qui est parti d’Algérie, il y a trente ans, sa guitare sur le dos pour seul bagage... Et c’est, entouré de cette famille tout ce qu’il y a de plus française, qu’Anatole, Magyd, Woody, Leclerc fêtera son premier Noël...
Aujourd’hui, dans cette France et cette République à laquelle j’ai toujours été fière d’appartenir, je vois émerger cette nouvelle façon de classer les citoyens en fonction de leur origine, de leur couleur de peau, ou de leur religion, et c’est tout mon monde qui s’écroule.
J’étais en CM2 l’année du bicentenaire de la Révolution française. Pendant une année entière, nous avions appris avec passion cette période de combats de l’histoire de France. Il ne m’était alors jamais venu à l’esprit que les droits de l’homme et du citoyen pouvaient appartenir davantage aux Français d’origine française qu’à mon père ou à moi... Ce qui était justement merveilleux dans cette révolution, c’était son universalisme...
Bien sûr, je me souviens avec violence du dégoût et de la douleur que suscitait chez mon père le racisme banal qu’il subissait au jour le jour. Les contrôles d’identité au faciès, la condescendance de certains employeurs, le classement par la police d’une plainte pour agression qu’il avait déposée et qu’on avait aussitôt classée " règlement de comptes " parce qu’elle concernait un Noir qui avait agressé un Arabe...
Mais, pour moi, toutes ces violences provenaient d’individus. Elles étaient réprimées par toutes les lois de la République... Et nous étions tous égaux, en droit en tout cas !
De même que les grandes idées nous appartenaient à tous et à toutes, les crimes contre l’humanité étaient des crimes perpétrés contre toute l’humanité.
Il ne serait jamais venu à mon esprit d’enfant l’idée de redistribuer l’esclavage aux Noirs et la Shoah aux juifs... L’esclavage et la Shoah me transperçaient en tant que femme appartenant à l’ensemble de l’humanité... La " case de l’oncle Tom " et le " sac de billes " me faisaient pleurer les mêmes larmes, me faisaient vibrer du même sentiment de révolte que lorsque mon père me racontait comment, alors qu’il était enfant, l’armée française avait emmené son grand-père et ses oncles dans une camionnette et qu’ils n’étaient jamais revenus...
Et, face à ces horreurs, il y avait la liberté, l’égalité et la fraternité. Comme c’est important les grandes idées et l’universalité pour appréhender tant de violence ! Aujourd’hui, le racisme existe toujours, l’injustice existe toujours, mais les grandes idées nous glissent entre les mains comme le sable du désert... Seul le mélange fait qu’on ne regarde plus l’autre comme un étranger mais qu’on voit chez lui ce qui nous lie à lui.
Malheureusement, nous vivons dans un pays où le manque cruel de mixité sociale pousse les gens à se cramponner à ce qui leur semble être le plus grand dénominateur commun. Et horreur, je constate que ce dénominateur est souvent la couleur, l’origine, la religion, ou les trois à la fois...
Les Français de souche, les Français noirs, les Français maghrébins, les Français musulmans, les Français juifs : chacun d’entre nous, en acceptant de se soumettre à ces étiquettes grossières, ouvre la porte au pire des racismes.
Nous donnons à Sarkozy, à Le Pen, et à tous les Français qui ont peur de la différence, ce qu’ils demandent.
Nous disons oui, nous sommes différents, acceptez-nous différents, donnez des quotas à nos différences, rendez-nous nos droits de victime de l’histoire ! Et nous tombons dans le piège que l’humanité semble incapable de dépasser, siècle après siècle... Et ce, malgré le fait scientifique qui fait de nous, toutes origines confondues, des êtres identiques de chair et de sang...
Allons-nous encore accepter de jouer ce jeu dangereux et d’être toujours ramenés à notre naissance ?
J’aimerais, au contraire, que nous rappelions aux politiques que nous sommes français, et tous français à part entière, dans nos différences, nos richesses et nos complexités.
" Est-ce que je préfère ma sœur à ma cousine, ou ma cousine à sa copine la voisine ? ", chante Magyd Cherfi, chanteur français, digne héritier de Brassens... Non ! Il faut leur rappeler que la naissance est une chose, mais que le choix de vie et les convictions en sont une autre...
Non, je ne préfère pas forcément ma sœur à ma cousine ; je ne suis pas constituée que de mon héritage familial, mais aussi de ce que j’ai appris et aimé toute ma vie et de ce que je choisis d’être !
Cessons de nous identifier à une couleur plutôt qu’à une autre, à une souffrance plutôt qu’à une autre... Si communauté il doit y avoir, c’est la communauté des hommes et des femmes libres. Des citoyens libres qui doivent réclamer, d’un seul cri, le droit d’être tous français à part entière, la chasse à toutes les discriminations, la justice pour tous et la mixité sociale dans notre pays, le travail sur l’histoire universelle et française, la reconnaissance et la connaissance de l’histoire, de ses errements et de ses leçons...
C’est en tant que Française et non en tant que fille d’ancien colonisé que je suis choquée de cette loi du 23 février 2005 qui ordonne aux enseignants de valoriser la colonisation, en tant que Française que j’ai honte d’une telle réécriture frauduleuse de l’histoire.
Faut-il rappeler qu’heureusement beaucoup (jamais assez) de Français se sont battus en leur temps, dans des sociétés sourdes, contre l’esclavage, contre le gouvernement de Vichy et les déportations, contre la colonisation, comme aujourd’hui des Français élèvent leur voix pour s’inquiéter du sort réservé en France et en Europe aux sans-papiers, ces hommes et femmes à qui l’on refuse toute existence !
L’année dernière, Michel, le père du bébé que j’attends, et moi avons été frappé par une interview d’un intellectuel Palestinien, paru dans Télérama : il expliquait que, d’après lui, seules les victimes directes d’événements historiques tragiques sont légitimées à revendiquer des droits. Les descendants de ces mêmes victimes n’ont que des devoirs, et avant tout celui que les tragédies ayant rendu victimes leurs aïeux ne se reproduisent pas...
C’est exactement ce que je ressens.
Si des membres de ma famille ont été injustement assassinés pendant la guerre d’Algérie, je n’ai à revendiquer pour cela aucun droit, excuse ou égard particulier, mais je dois veiller à tout faire pour éviter qu’une telle horreur puisse se reproduire...
De même, nous tous, descendants de victimes de l’esclavage, de la Shoah, de la guerre, nous devons nous battre ensemble pour la justice, et non chacun pour les siens, ou pire, les uns contre les autres...
Voilà.
Anatole, Magyd, Woody Leclerc va naître. Son père et moi ferons tout ce que nous pourrons pour lui éviter d’avoir un jour à souffrir de ce qu’il est.
Mais je ne peux pas m’empêcher d’avoir peur (ce sentiment qui fait tant de mal) quand je pense à lui.
De qui notre bébé sera l’étranger ? De personne, je l’espère.

Baya Kasmi, scénariste, signataire du Manifeste des libertés.