"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

Accueil du site - Imprimer

Toi, c’est pas pareil

par Khedidja Bourcart
Maire adjoint à la ville de Paris

De la xénophobie au racisme, la frontière est exiguë.
Et toute l’histoire des immigrations en Europe et, en particulier, en France le rappelle. Je ne vais pas vous faire un cours sur le racisme. Permettez-moi de vous rapporter une anecdote.

Nanterre, lycée Joliot-Curie, 1969, classe de troisième. Cours de couture. C’est relax, entre deux boutonnières et un surjet, nous échangeons avec notre prof. La veille au soir, elle était assise dans le bus auprès de deux Maghrébins - Nord-Africains, comme on disait alors -, en bleu de travail, sentant fort la sueur et parlant fort également. Horreur ! Et s’ensuit, de la part de ma prof, une diatribe de raciste de bas étage concernant tous les immigrés.
Du haut de mes quatorze ans, je lui rappelle que je suis une fille d’ouvrier nord-africain et que l’un de ces ouvriers aurait pu être mon père. Je lui fait donc remarquer que son discours est raciste et me blesse profondément. Toi, c’est pas pareil, me répondra-t-elle.

Cette phrase « Toi, c’est pas pareil » me poursuivra longtemps. Et chaque fois qu’il y a eu des attaques généralisantes, j’ai dû rappeler que je me sentais concernée. On attaquait des individus dans leur intégralité de personne, puis on généralisait, et même si certains voulaient m’extraire de cette généralité, j’étais de fait, par mon histoire, solidaire du groupe incriminé.
Aujourd’hui l’islam en tant que religion est pris à partie, discuté, critiqué. Si je me mêle de la discussion, il ne manquera pas de personnes pour me dire : « Toi, c’est pas pareil », sous-entendu : « Tu es assimilée et as quitté les valeurs qui fondent l’identité de ton groupe. »
Je mets en parallèle ces deux situations car elles renvoient à notre positionnement vis-à-vis du racisme et de la légitimité ou non à parler d’islam.

La lutte contre le racisme alimenté par la xénophobie, la peur de l’autre, n’est la propriété de personne ; elle est du devoir de chaque citoyen épris de liberté et d’égalité. La démocratie ne peut se développer et s’ancrer dans une société où le racisme fait son lit. L’égalité des hommes et des femmes, quelles que soient leurs origines, doit être défendue.
La question des populations immigrées venues d’ailleurs, essentiellement des pays colonisés mais pas seulement, renvoient à des luttes sur la place de l’autre, l’égalité des droits, la reconnaissance de l’individu comme un citoyen dans le sens d’un partenaire à part entière de la vie de la cité. D’où les questions d’accès aux droits et des moyens de lutte contre les discriminations. La xénophobie et le racisme qu’elle engendre ne sont pas hélas une spécialité européenne. Partout, du Nord au Sud, là où il y a des intrus, là où l’autre apparaît, ils sévissent.
Et l’islam, l’islamophobie et les caricatures danoises dans tout cela, me direz-vous ?

Si nous devions nous arrêter uniquement au contexte danois - un univers coupé du monde avec des frontières intangibles, étanches au monde -, nous pourrions penser que les caricatures sont les conséquences d’un acte tendant à confondre la religion et une certaine immigration. Oui, mais voilà, le Danemark n’existe pas en dehors du monde. Le Danemark fait partie du monde. Un monde où l’islam en tant que religion nous interpelle tous - et, à priori, nous tous ceux pour qui « c’est pas pareil ». L’opposition à une idéologie, à une religion, ou à un mouvement politique, ne peuvent être assimilée à un racisme. Crie-t-on au racisme quand on critique le communisme, le capitalisme... J’ai le droit de critiquer, tourner en dérision l’islam, même avec beaucoup de lourdeur : la qualité de mon humour n’entre pas en ligne de compte.
Et revient, en sourdine, toujours cette phrase : « Toi, c’est pas pareil », sous-entendu : « Tu es assimilé ; ta parole ne nous intéresse pas. » Pour les uns, je suis sortie de la oumma ; pour les autres, je ne suis pas représentative de la communauté immigrée musulmane. Comme si pouvait exister un étalon représentatif de chaque immigration en France. De fille de raton, de melon, d’ouvrier nord-africain, je suis passée à fille de travailleur immigré, puis taxée de seconde génération, membre de la communauté musulmane. Pour me faire plaisir, on nomme même un préfet musulman. En dehors de ce particularisme culturel, ma parole spécifique ne peut exister. Pour exister, je dois ressembler à ce que l’autre imagine de moi.

Et voilà qu’au pays des droits de l’homme, je serais donc assignée à la religion de mes ancêtres ou condamnée à disparaître. Comme sont condamnés (certes sans aucune comparaison dans la violence) à se taire ou s’exiler tous les opposants à un totalitarisme religieux dans bon nombre de pays musulmans. Ma liberté de m’exprimer, de critiquer l’islam, est une de mes formes de solidarité avec eux. Elle est un devoir de liberté pour eux, pour moi ici. Respecter les croyants n’interdit pas de démonter un système de pensée. L’objectif de ceux qui prônent le relativisme culturel comme nouvel ordre mondial est de figer les pensées et les échanges, sans aucune critique, et de mettre des échelles de classement. Cela s’appelle du totalitarisme et un déni de l’histoire. Les cultures musulmanes se sont enrichies des cultures occidentales, comme la chrétienté s’est nourrie d’elles. J’ai le devoir de le combattre, ce totalitarisme religieux.