"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

Accueil du site - Imprimer

L’enjeu des dessins danois

par Tewfik Allal
Éditeur, militant syndicaliste

Quel a été l’enjeu de la décision que nous avons prise de faire paraître notre texte Pour la liberté d’expression dans Charlie-Hebdo, du 8 février 2004, signé "Manifeste des libertés", et encadré par les douze dessins danois, reproduits en miniatures disposés en deux frises ?

L’enjeu de notre décision de publier dans "Charlie Hebdo" - ou dans un autre journal s’il nous avait sollicités -, c’est que, dans les quatre mois qui se sont déroulés entre la publication de ces dessins et le moment où des groupes fanatiques, le plus souvent instrumentalisés par des Etats, ont cassé et brûlé des ambassades européennes et hurlé au meurtre des Danois, puis à celui d’autres peuples européens, l’enjeu qui aurait pu être au départ de mettre en cause le fond de racisme qu’il y a à se moquer du dieu de l’autre, ou le calcul politique consistant à ajouter une humiliation à d’autres humiliations, avait changé. Les pressions et le chantage à la violence ne concernaient ni le racisme ni l’extrême droite : ils avaient pour but de transformer ces dessins en blasphème et d’interdire toute expression libre en Europe, comme elle l’est - en raison, entre autres, de ces groupes islamistes - dans tous les pays dont nous sommes originaires. Et l’enjeu était de ne pas céder à cette pression.
Il ne s’agissait, pour nous, ni de dire que le racisme n’existe pas en Europe - il existe, et nous avons des instruments, même s’ils sont encore imparfaits, pour nous en défendre : la justice, le droit de manifester...
Ni de dire que l’extrême droite n’existe pas - elle existe : nous l’avons vue au second tour des élections présidentielles en France, en avril 2002, et nous venons d’en avoir une belle illustration "à l’italienne", avec le tee-shirt orné des dessins danois exhibé à la télé par le ministre de l’intérieur italien Roberto Calderoli.
L’enjeu, c’était la nécessité urgente de dénoncer la censure au nom de l’islam dans les pays musulmans, et la tentative de l’exporter en Europe et d’empêcher, par tous les moyens, que continuent à se tisser les liens qui se sont établis entre les progressistes, les hommes et les femmes éclairés, de ce monde et les progressistes d’Europe.
C’était la nécessité urgente de défendre un pôle progressiste et éclairé, qui existe dans ces pays comme il existe ici, mais qui a été livré en sous-traitance par les gouvernants à l’islamisme politique - mal lui en a pris parfois. Une sous-traitance dont on a la représentation la plus dérisoire et la plus sinistre dernièrement en Libye, où le gouvernement décréta un jour de deuil à la mémoire des "martyrs" tombés en essayant d’incendier le consulat d’Italie à Benghazi, "martyrs" qui sont de fait tombés sous les balles tirées par la police d’Etat lors d’une manifestation contre des dessins qu’ils n’avaient pas vus.
C’est la nécessité urgente de fédérer ces voix isolées qui parviennent parfois à se faire entendre, et qui condamnent, à la fois, l’arbitraire des pouvoirs et le caractère fasciste de groupes et mouvements politiques islamistes.
Mais le coût de ce pôle, le prix de cette fédération, c’est l’éclatement de la oumma, de la "communauté des croyants", au profit d’une autre communauté, une communauté politique et non sacrée, qui sera capable de condamner fermement et publiquement ce que des musulmans font au nom de l’islam. C’est à ce prix que nous serons capables de combattre et le racisme et l’extrême droite. Nous disions déjà, en écrivant le Manifeste des libertés, et en nous adressant aux jeunes, que le refuge dans une "oumma fictive et informatisée" - un refuge produit, en grande partie, par les discriminations qu’ils vivent - n’était pas une solution, et que la solution était plutôt l’action poltique au quotidien pour faire avancer leurs droits et se revendiquer des acquis pour lesquels se sont souvent battus leurs pères et leurs mères. Je pense que c’est ce que nous avons à dire aux jeunes révoltés des banlieues - encore faut-il les considérer autrement que comme des "barbares non civilisés ou des bandes ethniques".
Quant au discours sentimental sur l’offense, il n’est que le masque hypocrite du silence gardé sur les milliers d’offenses réelles subies dans leur vie quotidienne et dans leur pensée libre par des milliers d’individus vivant dans ces pays, et privés de droits.
Et cette décision de publier ce texte, d’organiser cette rencontre de ce soir, ne surgit pas de rien. Durant tout le cours de nos travaux au Manifeste, nous avons gardé la possibilité de mener des actions de solidarité choisies, en soutien des luttes pour les droits et les libertés : soutien de l’Institut arabe des droits de l’homme basé à Tunis, qui est menacé ; soutien des grévistes de la faim de Tunis pour les libertés ; soutien aux intellectuels et militants marocains qui ont pris l’initiative de défendre les migrants subsahariens victimes de racisme au Maroc ; soutien à des amis historiens algériens aux prises avec une campagne anti-intellectuelle et antisémite dans une certaine presse algérienne. Nous continuerons de le faire selon nos forces et nos moyens.
Je voudrais adjoindre, à la longue litanie - évoquée ce soir par Fethi Benslama - des assassinés, des réprouvés, des exilés "au nom de l’islam", celle des combattants de la justice, de l’égalité, de la libération, qui vont de l’Iranien Mohammed Mossadegh, dont le gouvernement succomba en 1953 devant la "sainte alliance" du Shah, de la CIA et des ayatollahs d’alors, à Mehdi Ben Barka, en passant par le pogrom indonésien anti-communiste de 1957 qui fit 200 000 morts. Des combattants, qu’on affublait souvent, aussi, du terme de kafiroun, "mécréants"...