"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Compte-rendu de la soirée

par Stéphane Bou

Vendredi 24 février 2006, Ariane Mnouchkine et le Théâtre du Soleil accueillaient à la Cartoucherie de Vincennes l’Association du Manifeste des libertés, qui organisait une série d’interventions suivie d’un débat sur « La censure au nom de l’islam ». Bref compte rendu d’une longue soirée.

La grande salle de la Cartoucherie se remplit et sera bientôt pleine. Sur le mur du fond de la scène, un rétroprojecteur diffuse une série de dates, de noms et de lieux qui rappellent toutes la condamnation, l’emprisonnement, parfois même l’assassinat, d’un homme ou d’une femme pour blasphème ou atteinte à l’intégrité de l’islam. C’est une des fonctions de la soirée : se souvenir, comme le note le texte-programme de la rencontre, que « l’épisode des caricatures n’est ni un événement isolé, ni accidentel. L’histoire contemporaine de la censure au nom de l’islam correspond à une politique menée, à la fois par les États et les mouvements islamistes, afin de faire régner la peur, soumettre les consciences, imposer une morale unique, étouffer les voix de la liberté. Se taire ou tergiverser, c’est accepter l’inacceptable, devenir complice de l’infâme ».

Des centaines de personnes ont répondu à l’invitation. Parmi eux, beaucoup d’intellectuels et de militants que l’on ne sait plus comment appeler, tant les mots pour dire leur identité apparaissent aujourd’hui piégés : musulmans ? Arabes ? De culture ou d’origine musulmane ? Issus des anciennes colonies ? C’est sans fin... Lors de son intervention, Khadidja Bourcart, maire adjointe (Vert), de la mairie de Paris, formule bien un des problèmes : « De fille de raton, de melon, d’ouvrier nord-africain, je suis passée à fille de travailleur immigré, puis taxée de seconde génération appartenant à la communauté musulmane. En dehors de ce particularisme culturel, ma parole spécifique ne peut exister. Je suis assignée à la religion de mes ancêtres ou condamnée à disparaître. » Pour leur part, les initiateurs du Manifeste des libertés se définissent comme « des femmes et des hommes porteurs des valeurs de la laïcité et liées par [leurs] histoires singulières, et de différentes manières, à l’Islam ». Et quand Tewfik Allal prend la parole, c’est notamment pour affirmer qu’il y a urgence à ce que se constitue, « contre la oumma, cette ‘communauté des croyants’, une communauté politique et non sacrée, qui sera capable de condamner fermement et publiquement ce que des musulmans font au nom de l’islam ».

A l’entrée du théâtre, on pouvait prendre des textes photocopiés, parmi lesquels l’« Eloge du blasphème » de Jammalediine Bencheikh (paru dans « le Monde diplomatique » du 7 mars 1989) et un article de Ayaan Hirsi Ali (condamnée pour apostasie et menacée de mort) : « Je suis une dissidente de l’islam ». Comme inspirés par ces auteurs, dans la foulée, parmi les intervenants et leurs nombreux invités, certains n’ont pas peur de revendiquer leur droit au blasphème (pour Raja Ben Slama, c’est même « un besoin vital » : voir l’extrait de son intervention) et beaucoup se pensent comme des dissidents, mais des dissidents à qui l’on ne donne pas souvent la parole et qui assistent, impuissants, à une orchestration médiatico-politique du débat qui marginalise la spécificité de leur point de vue.
En attendant, tout le monde est là pour témoigner et dénoncer mais surtout pour réfléchir. Il faut déconstruire la situation. Qu’est-ce qui rend possible le fanatisme ? Quels sont les processus qui ont conditionnées cette politisation de l’islam ? Comment faire le tri parmi toutes les responsabilités politiques qui ont concouru à cette situation parmi lesquelles, bien sûr, les pouvoirs occidentaux qui soutiennent les dictatures ? Mais comment, aussi, questionner son propre monde d’origine et ne pas être tenté par une approche victimaire ? Les questions fusent dans tous les sens. Des pistes se dessinent. Les réponses sont sans arrêt relancées. A un moment, une voix se fait entendre dans la salle pour dire qu’il y a « des camarades qui nous disent : ‘arrêtez, ne soyez pas islamophobes, les attentats, les Américains l’ont bien cherché. Mais je vois que nous sommes nombreux à nous sentir tout seuls. » La soirée sert aussi à réunir des gens qui se sentent seuls non seulement parce qu’ils refusent d’être définis par la religion mais aussi parce qu’ils veulent pouvoir la critiquer sans que ne tombe le couperet fatal : islamophobie !

Toutes les interventions prendront, de manière plus ou moins virulente, leur distance vis-à-vis de cette notion d’islamophobie, censée devoir remplacer ce bon vieux racisme anti-arabe typiquement français. « Ni l’opposition à une idéologie, une religion, un mouvement politique ne peuvent être assimilés à un racisme. Crie-t-on au racisme quand on critique le communisme ou le capitalisme ? J’ai le droit de critiquer, tourner en dérision l’islam », dit une intervenante. Pour Ghaleb Bencheikh, il faut bien évidemment lutter contre la bêtise d’un « traitement médiatique qui construit un islam imaginaire, conforte l’idée qu’il y a un péril vert et produit des craintes pathologiques » et contredire « les faiseurs d’opinions qui essentialisent la révolte des banlieues d’une manière ethnico-religieuse ». Mais si la notion d’islamophobie est selon lui dangereuse, c’est parce qu’elle conditionne trop souvent un aveuglement sur les pires abus de pouvoir effectivement commis au nom de l’islam. Ici, sa critique s’adresse surtout à ceux qui, à gauche, peuvent avoir convulsivement recours à cette notion : « Ils sont trop facilement bernés par le discours islamiste qui utilise les passages du Coran sur les damnés de la terre. » Chahla Chafiq enfonce le clou : « Certains ferment les yeux sur ce totalitarisme au nom d’un populisme anticapitaliste. »

Le débat revient constamment sur cette grande ligne de fracture. Une des premières interventions dans le public avait mis les pieds dans le plat : « Certaines réflexions me laissent rêveuses et me paraissent aseptisées. On peut toujours se gargariser des grands mots liberté, égalité...D’où vient la violence ? Faisons le bilan au niveau international. Le Vieux Monde et les Américains font le lit de l’islamisme. » Une partie de la salle siffle. Ghaleb Bencheikh essaye de calmer le jeu : « Bien sûr, il y a une complicité des Occidentaux avec les dictatures. Il n’y a pas de mot pour qualifier le cynisme et la violence caractérisée d’un Bush qui confortent les doctrinaires islamistes. Mais avec un discours incantatoire, dans une approche imprécatoire, cherchant avant tout à diaboliser l’autre, la porte de sortie sera toujours condamnée. Pour sortir de la crise, il faut d’abord une mise en ordre dans la maison islam. »
Le débat n’aura pas cessé, au fond, de pointer une même demande, lancinante, que Chahla Chafiq résume ainsi : « Il faut pouvoir construire et consolider un discours et une action politique contre l’islamisme de l’intérieur sans pour autant glisser dans la justification de l’impérialisme. C’est ça le dilemme qu’il faut dépasser ».

La foule ne quitte pas le théâtre sans se donner rendez-vous pour la suite...

« Charlie-Hebdo » (29 février 2006)