"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Dans quel temps vivons-nous ?

par Brigitte Allal

Le corps d’Ilan Halimi, jeune homme de 23 ans, trouvé à Saint-Geneviève-des-Bois, le 13 février 2006, menotté et agonisant, produit une sorte d’effraction de l’horreur, parce que nu, menotté et agonisant. Cette effraction est-elle voulue ? Pourquoi avoir laissé les menottes ? Que disent-elles d’une parodie de justice, à mi-chemin entre les vidéos de prises d’otage en Irak et les photographies d’Abou-Ghraïb ?
Autour de ce corps, il y a une photo surexposée, celle de Youssouf Fofana, présentée par la police à tous les journaux, à toutes les télévisions, et une absence d’image : le visage de la mère d’Ilan, caché. Entre cette surexposition et cette absence, aucun moyen de dépasser l’horreur, de se débarrasser de cette scène, scène du fantasme, de la peur, du théâtre de mort : de retrouver des visages.
Il faudrait inventer des mots nouveaux pour rendre compte de ce meurtre d’un garçon de 23 ans, choisi et donc désigné comme juif, parce que « les juifs possèdent l’argent » : crapulerie, antisémitisme ?
La crapulerie a ses règles, mais là c’était désordre, changements à vue de la rançon demandée, amateurisme, où l’enchaînement des images tient lieu de raisonnement, le mime de logique, la nomination (« les barbares ») de formule magique, et où le fantasme de toute-puissance se réduit à un lamentable échec.
Quant à l’antisémitisme, il était étroitement lié à un rêve « à la 50 Cent » : « réussir à avoir de l’argent ou mourir ». Fofana était le « boss » de l’entreprise, le chef de clan, le parrain qui « fait peur, très peur », et qu’il ne faut pas « enculer » - un vrai chef, viril.
Mais il faut regarder en face la violence ravageuse du ressentiment et de la bêtise, qui met dans la tête de certains jeunes que « les juifs ont tout, et nous rien », que c’est « parce qu’ils ont tout que nous n’avons rien », et qu’« Arabes et Noirs doivent se tenir les coudes comme eux, contre eux ».
Il faut regarder en face la fascination-haine de certains jeunes pour qui, comme le dit Fofana, « les juifs sont les rois, et bouffent l’argent de l’État », exactement comme les racistes pensent que les « immigrés sont les rois et bouffent l’argent de l’État ». C’est sans doute ce que pensait aussi le Dupont-la-Joie d’Oullins, quand il a fait un carton sur Chaïb Zehaf, tué à la sortie d’un bar le 4 mars 2006 - un « carton sur un Arabe », comme au bon vieux temps de la colonie.
Il faut regarder en face l’irresponsabilité de certains discours, comme celui des « indigènes de la république », qui font les apprentis-sorciers, légitiment ce ressentiment, et dont on a l’écho à travers les paroles de Fofana rapportées par la jeune fille qui lui a servi d’appât : « D’après lui, comme il était Noir, il était considéré comme un esclave par l’État. »
Il faut regarder en face, comme une chose non négligeable, le fait qu’on a trouvé chez lui des textes salafistes, qu’il était très pieux, et « s’énervait contre ses sœurs quand elles avaient de mauvaises fréquentations ». L’influence du discours islamiste fait partie de cette histoire de haine : misogynie, homophobie, antisémitisme, tous les éléments sont là.
Il faut regarder en face le fait qu’ils étaient plus de vingt dans la bande, des anciens « copains de collège », de toutes origines, qu’il y avait de jeunes blondes, et que ceux qui, ces derniers jours, vont casser du lycéen dans les manifestations leur serviront de vivier, si nous ne parvenons pas à réinventer du politique.