"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Les femmes maghrébines entre le rapport de genre et la morale sexuelle

Dossier - Raison et passions du combat féministe

par Wassyla Tamzali
Avocate à Alger, ex-directrice du droit des femmes à l’Unesco

La question de la discrimination des femmes au Maghreb n’est pas simple, et nous devons envisager que, comme avec Œdipe, le Sphinx qui ne cesse de la poser use avec nous d’un langage équivoque pour nous induire en erreur, et nous manger plus facilement.

Sans doute avons-nous, nous les féministes maghrébines, participé à l’opacité de la question en posant principalement le problème des femmes en termes de modernité - modernité juridique, économique, idéologique - et en projetant son dénouement dans une relecture de la religion ou par l’accomplissement d’une évolution socio-économique entraînant la séparation du religieux et du temporel. Voire, dans le cas de l’Algérie, d’une révolution socialiste : ma génération, celle qui avait 20 ans à l’indépendance en juillet 1962, a cru que la révolution socialiste allait libérer les femmes, et a rejeté le féminisme comme une idée gauchiste et occidentale. Cette idée est tenace : dans le compte-rendu d’une réunion qui s’est tenue en mars 2000 dans une petite ville d’Algérie - à Khroub, pour être précise -, on apprend qu’une femme politique, chef d’un petit parti trotskiste, la première et seule femme candidate à des élections présidentielle, celles de 2004, faisait encore du développement économique, de la lutte contre les privatisations du domaine public, du soutien à l’emploi, les seuls agents de l’émancipation des femmes ; l’autre thèse en présence, plus juste sans doute mais insuffisante, défendait que la mobilisation pour le droit était la voie. Rares sont celles d’entre nous qui ont posé le problème en termes de morale sexuelle, c’est-à-dire de pouvoirs entre les sexes. Une erreur, ou une stratégie, qui continue à dominer le débat et qui est renforcée aujourd’hui par l’utilisation de plus en plus grande de la théorie du genre, encouragée par les instances internationales et autres bailleurs de fond du mouvement féministe maghrébin. Cette théorie contribue à voiler, en ce qui nous concerne, une formulation claire du rapport des sexes sans laquelle il ne peut y avoir de démarches efficaces contre la hiérarchisation et la ségrégation des femmes. C’est ainsi que nous sommes de plus en plus invitées à réfléchir, non sur les discriminations basées sur le sexe, sur la rivalité des sexes inévitable pour des sociétés qui veulent sortir du rapport complémentaire et hiérarchisé qui les ont régies de tout temps, mais sur la situation des femmes « dans une approche de genre ». Le barbarisme des mots ne serait pas si grave si ces mots n’étaient pas une chausse-trape pour la pensée.
Si le genre est la construction sociale du féminin et du masculin, au contraire de la différence des sexes qui est issue des caractéristiques biologiques, on peut émettre l’hypothèse que dans les pays du Maghreb le genre féminin évolue dans le bon sens, sinon plus vite que le rapport de sexes et la morale sexuelle qui le détermine. Personne ne refuse aux femmes la capacité d’être médecin, professeur, policier, ministre, femme d’affaires, et d’avoir les qualités qui sont requises pour cela. À travers la participation de plus en plus grande des femmes maghrébines à la vie économique, sociale et culturelle, le genre féminin a acquis des « qualificatifs » communément attribués au sexe masculin. Mais la morale sexuelle, marquée par la supériorité du sexe masculin, rattrape vite les progrès du genre, et reste le tropisme qui règle la condition des femmes dans les sociétés dites arabo-islamiques. Cette distorsion conduit à des situations paradoxales : jusqu’à 2004 au Maroc, et 2005 en Algérie, une femme ministre qui souhaitait se marier devait demander l’autorisation à son père ou à ses frères. En tant que ministre, la société lui reconnaissait les qualifications requises, mais en tant que femme elle retombait, au nom de la morale sexuelle, sous la coupe des hommes de sa famille !
À la fin de l’année 2005, lors d’une manifestation de soutien aux grévistes de la faim qui protestaient contre le régime de Ben Ali, dans la ville de Kairouan, connue pour son conservatisme, une femme, professeur de son état, a été arrêtée par la police et son pantalon baissé en public. Assez dangereuses comme adversaires politiques pour être suivies, harcelées, arrêtées, grâce à l’évolution du genre reconnue par le pouvoir et l’opinion publique, les militantes tunisiennes sont néanmoins attaquées dans leur « féminité ». Ainsi, une opposante au régime en Tunisie sera, comme ses camarades hommes, un traître, mais en plus une putain. L’utilisation systématique d’un vocabulaire lié au corps érotique par les journaux à la botte du régime peut atteindre des niveaux difficiles à supporter : un journal français, « le Monde », a rapporté qu’une opposante a été accusée de traîtrise envers la Tunisie pour toute une série d’actions politiques aggravées par le fait qu’elle était « sodomisée par des juifs ». Il est difficile pour nous de rapporter de telles injures. Comme tout ce qui tourne autour de la dignité sexuelle des êtres humains, les victimes sont paralysées, et plus largement les femmes et les hommes de bonne volonté qui préfèrent taire de tels dépassements parce qu’ils sont, disent-ils, marginaux, et qu’ils se sentent, eux aussi, salis par de telles accusations. Certes, ce sont des comportements spécifiques, mais nous ne pouvons ignorer leur influence déterminante sur la culture de la misogynie et du machisme ordinaires qui méprisent le féminin. Il faut remercier l’Association des femmes démocrates de Tunisie d’avoir constitué un dossier sur les injures utilisées contre les militantes, car c’est un instrument utile pour lutter contre les stéréotypes. Le machisme ordinaire tenu sous silence est souvent le plus dangereux.
Dans un tout autre domaine, n’est-ce pas ce qui est en jeu dans l’Égypte moderne où l’on nous dit que 97 % des femmes sont mutilées sexuellement aujourd’hui (« le Monde », 22 décembre 2005) ? Comment cela peut-il s’expliquer en dehors de cet acharnement contre « le féminin », et comment ne pas penser que cet acharnement est encouragé par une soumission imposée au nom de la religion ? Certes, l’Égypte est un pays musulman et les autorités officielles du culte dans ce pays condamnent la pratique - on se souvient encore de l’intervention, à la Conférence des femmes de Nairobi, en 1985, du plus haut dignitaire de l’islam, le recteur de l’Université d’Al-Azhar -, mais il semblerait que l’excision se soit propagée en même temps que le voile dans ce grand pays où la soumission des femmes devient de plus en plus frappante : une forme d’oppression en libère et en autorise une autre, plus ancienne, plus archaïque. Attention, une oppression peut en cacher une autre ! Le souvenir de la crinière argentée de Nawal Sadaoui, la féministe égyptienne qui dénonça la mutilation sexuelle avec rage dans les années 1970, est le souvenir douloureux d’un combat perdu.

L’exception maghrébine
Avant toute explication, il faut rappeler l’exception maghrébine, et plus largement celle des pays dits arabo-islamiques : de toutes les régions du monde, c’est la seule qui ne reconnaisse pas formellement l’égalité en droit des femmes et des hommes.
La Tunisie occupe une place à part depuis un demi-siècle : son code de statut personnel promulgué en 1956 est à ce jour le seul exemple de rupture avec l’ordre issu des traditions dites islamiques. L’Algérie et le Maroc ont, respectivement, en 2005 et en 2004, adopté des réformes timides sans toucher aux symboles forts de l’infériorisation des femmes (voir ci-après). L’infériorisation des femmes du Maghreb, par son niveau significatif comparé à toutes les autres régions du monde et par sa persistance, soulève des interrogations qui mettent à l’épreuve notre intelligence et notre patience. Si la reconnaissance de l’égalité en droit des femmes et des hommes n’est pas appliquée, et loin de là, dans de très nombreuses régions du monde, elle n’est plus contestée, sauf dans nos pays où l’infériorisation des femmes fait partie du discours des sociétés sur elles-mêmes et sur leur place dans le monde.

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