"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Une histoire qui bégaye

Dossier - Raison et passions du combat féministe

par Wassyla Tamzali
Avocate à Alger, ex-directrice du droit des femmes à l’Unesco

À la fin du XIXe siècle, le monde arabe avait été traversé par un mouvement de renaissance, la Nahda, initiée par le Persan Jamaleddine al-Afghani (1839-1897) qui souleva des vocations nombreuses dans notre région, confrontée à l’occupation coloniale anglaise et française, et qui s’éveillait aux exigences de la contemporanéité.

En Égypte, Mohammed Abdou (1849-1905) traduisit du persan à l’arabe le livre du Maître « Réfutation des matérialistes », et en souligna maintes fois la citation suivante : « Parmi les facteurs les plus importants de la civilisation de l’Europe, fut l’apparition dans ce pays d’une secte disant : Nous avons le droit d’examiner les principes de nos croyances, d’en demander la preuve, même si notre religion est la religion du Christ... Lorsque cette secte eut pris toutes ses forces, les intelligences européennes échappèrent à la maladie de l’imbécillité et de la stupidité. » Ce qui montre bien les préoccupations des élites de l’époque : sortir la religion de l’obscurantisme.
En 1913, Mansour Fahmy (1886-1959), Égyptien lui aussi, publiera une thèse faite à la Sorbonne : « La condition de la femme dans l’islam », un texte iconoclaste qui met en exergue les liens entre la sexualité du prophète de l’islam et la condition des femmes dans cette religion. En Tunisie, quelques années plus tard, une voix forte et claire se fera entendre, qui sera déterminante pour la Tunisie moderne, et pour les Tunisiennes : Tahar Haddad (1898-1935), dans un livre publié en 1930, « Notre femme dans la législation musulmane et dans la société », posera le problème de fond, avec une modernité qui surprend. Ne fait-il pas de la prostitution des femmes une conséquence de leur infériorisation dans la société, thèse qui mettra longtemps à s’affirmer en Europe ? L’Égyptien sera exclu de sa société, le Tunisien ouvrira la voie à un grand réformateur, Habib Bourguiba.

Ce désir réformateur ne traversa pas simplement les élites lettrées, car des exigences se sont également fait jour dans les sociétés maghrébines pour réclamer un changement de la condition des femmes. Quelques exemples : en Algérie, en 1902, « Les enseignants indigènes », réunis dans une association informelle, expriment dans leur bulletin le souhait de voir leurs compagnes s’instruire pour accompagner leur promotion sociale. Moins anecdotique : dans les années 1920, un peu partout dans la région, et liés aux mouvements nationalistes et indépendantistes, des groupes de femmes apparaissent sur la scène publique. En Égypte, la grande Hoda Hachnaoui crée dans les années 1920 une section de femmes au sein du parti nationaliste, le Waqf ; en Tunisie, en 1936, c’est la fondation de l’Union musulmane des femmes de Tunisie, et en 1944 l’Union des femmes de Tunisie ; en Algérie, les premières associations sont créées dans les années 1940, ainsi l’Association des femmes musulmanes d’Algérie, du MTLD algérien, le parti indépendantiste de Messali Hadj, une initiative qui devait préparer les femmes à soutenir la lutte pour l’indépendance, mais qui avait surtout une approche sociale et éducative. Le Parti communiste algérien aussi dans les mêmes années créera une association de femmes, qui aura, elle, uniquement des objectifs socioculturels ; cette mobilisation des femmes trouvera sa suite logique pendant la guerre de libération : au sein de la résistance algérienne (1954-1962), les femmes continueront, difficilement mais fortement, à affirmer leur présence auprès des hommes. Au Maroc, en 1944, le grand parti nationaliste marocain, l’Istiqlal, crée une commission des droits de l’homme avec une section des femmes et des enfants, et en 1946 la première association de femmes « Akhaouat es-sahwa » répond à l’appel du roi Mohammed V pour l’enseignement des filles ; en 1947, la fille du roi, Lala Aïcha, prononce un discours à la télévision sur l’indépendance, elle est dévoilée. On pourrait multiplier les exemples d’une mobilisation continue des femmes dans les trois pays, avec des objectifs nationalistes certes, mais qui a fait sortir les femmes des maisons. Et à partir des années 1970, sur des objectifs clairement féministes, les femmes maghrébines se mobilisent et luttent dans des groupes, des associations nationales de mieux en mieux organisées et participent au mouvement international de libération des femmes, même si ces mots sont très rarement prononcés pour des questions de stratégies.

Cette similitude de « destin », cette vision partagée entre les femmes des trois pays, est à la base de la création du Collectif 95 Maghreb-Égalité, qui conduit, depuis plus de dix ans maintenant, un combat pour les droits des femmes dans les trois pays en même temps. Certes, dans les trois pays, le niveau d’organisation et le rôle joué par les associations de femmes ne sont pas identiques. En Tunisie, les associations de femmes autonomes sont harcelées par un pouvoir qui entend occuper seul le champ du débat social et politique. En Algérie, les crises politiques, le terrorisme et la fermeture démocratique qui a suivi ne favorisent pas une action forte, solidaire et planifiée du mouvement des femmes, même si dans ce pays plus que dans les deux autres la presse indépendante joue le rôle d’un relais efficace entre les citoyennes et citoyens algériens. Par contre, et en comparaison, au Maroc, la société civile, dont le mouvement des femmes, trouve l’espace politique et économique nécessaire pour s’organiser, et a une place non négligeable dans le débat national. Le roi, dans sa réforme des lois familiales de 2004, a été conforté par l’action des féministes marocaines, dont toutes les associations ont su se regrouper à l’intérieur d’une plate-forme, « le Printemps de l’égalité », qui a initié, coordonné et entrepris des actions d’envergure nationale. Mais, malgré ces difficultés rencontrées dans un pays ou un autre, malgré ces différences, les sociétés civiles font entendre leur voix, et la production intellectuelle, scientifique et culturelle ne permet plus d’avoir une approche misérabiliste des sociétés civiles maghrébines, des femmes et du courant féministe en particulier.

Pourtant, les résultats dans nos trois pays sont là : pour les unes, nous sommes privées d’égalité ; pour les autres, d’exercer librement notre citoyenneté ; et, pour nous toutes, de liberté dans le mariage, et d’égalité dans l’héritage avec nos frères. L’histoire piétine, régresse, et la question des femmes est précisément, pour reprendre les mots de Mohammed Harbi (historien Algérien), dans la préface au livre de Mansour Fahmy (Éditions Alia, 1990), «  l’un des noyaux à partir desquels les nostalgiques du passé remontent la pente et reconstituent ce qu’une génération précédente s’est acharnée à détruire  ».

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