
par Wassyla Tamzali
Avocate à Alger, ex-directrice du droit des femmes à l’Unesco
Ce thème a été le grand thème de combat des femmes arabes, des Africaines ; puis les utopies marxistes s’effondrant, la religion gagnant la place que l’on sait aujourd’hui, les approches et les stratégies ont changé. Sur la question de savoir quelle place donner à la religion, les féministes sont partagées, souvent au sein des mêmes formations. Plus d’une fois, nous avons eu au Collectif des discussions sur la manière d’aborder la question de la religion, l’utilité, la nécessité de passer par une légitimité religieuse pour atteindre l’égalité. Ainsi, parmi nous, il y a celles qui œuvrent pour une modernisation des lois religieuses, non comme but mais comme stratégie, et celles qui prônent une société laïque basée sur les principes universels et la séparation du religieux et du temporel comme seul moyen. La tension née du frottement de ces deux positions a été bénéfique ; plus même, elle a été sans doute une des raisons du succès du Collectif (pragmatisme et idéologie), et de son intérêt pour nous. De cette diversité, de cette complémentarité jaillissait la passion nécessaire à l’action, celle qui permet aux idées de sortir de leur dogmatisme. La passion et la raison. Le travail effectué depuis plus de dix ans a été une passionnante aventure intellectuelle, et affective. Et l’est toujours.
À la Conférence mondiale des femmes de Pékin, en septembre 1995, le Collectif 95 Maghreb-Egalité a organisé au forum un ONG « Le parlement des femmes sous les lois islamiques » qui a été le creuset de cette diversité. Nous avions invité des femmes issues de toutes les cultures musulmanes, arabes, asiatiques, européennes, africaines, américaines. Le discours de chacune était différent ; celui des femmes du Maghreb était plus tranchant, les pays asiatiques étaient loin derrière nous, encore paralysés par le verbe coranique et la tradition des docteurs du droit musulman. Les Tunisiennes, avec raison, ne voulaient pas être entraînées dans une voie régressive ; elles défendaient avec acharnement la laïcité comme seule issue à l’interminable jeu des exégètes et à l’oppression de plus en plus criante des femmes. Les Algériennes, qui dans ce temps-là luttaient contre la mort portée par les terroristes islamistes (la décennie noire 1992/1999), rejetaient elles aussi violemment toutes les intrusions du religieux (modernisé ou pas) dans la vie civile et publique.
Les femmes iraniennes en mission commandée, habillées de noir et encadrées par des hommes, ne se trompèrent pas de cible quand elles attaquèrent physiquement les occupantes de la tente où se déroulait le débat sur les violences islamistes contre les femmes en Algérie. « Le parlement des femmes sous les lois islamiques » a bien failli être annulé : les autres femmes arabes, koweïtiennes et égyptiennes en tête, elles aussi en mission commandée, ont bien essayé de nous empêcher de tenir notre réunion. Les Koweïtiennes, messagères en nombre, propagandistes d’un Koweït occupé par l’Irak, à la première réunion du groupe arabe, nous interdirent de prononcer le mot « égalité ». Les groupes de femmes arabo-islamo-iraniens occupaient le terrain. Et parmi ces groupes « féminins » présents à Pékin, nous étions une petite bande de féministes, le Collectif et quelques autres, mais nous étions bien là, et on nous a entendues.