"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Tohu-bohu planétaire ou « choc des cultures » ?

Dossier - Raison et passions du combat féministe

par Wassyla Tamzali
Avocate à Alger, ex-directrice du droit des femmes à l’Unesco

Nombreux sont ceux qui récusent l’idée d’un choc des cultures pour expliquer les tensions accrues entre le monde occidental et notre monde. J’appartiens, ainsi que l’ensemble des féministes sans doute, à ceux-là, mais il faut bien reconnaître que la question des femmes est une controverse qui met à jour des divergences profondes entre les sociétés dites arabo-musulmanes et les sociétés occidentales.

Cette controverse atteint parfois les limites, sinon d’un choc des cultures, du moins d’une vision du monde séparé en groupes, communautés, mondes, chacun étant arraisonné à sa culture, ce qui est pire sans doute. Dans l’acceptation par certains occidentaux, féministes occidentales comprises, de la banalisation de la domination des femmes par le port du voile, comment ne pas soupçonner une pensée qui cheminerait à travers deux grilles d’analyse, une pour les Occidentales, et une pour les « musulmanes » ?

Déjà, retenir la qualification de « musulmanes » pour nous désigner est un dérapage sémantique. Un dérapage qui hélas se pratique allégrement au niveau de la planète quand il s’agit de citoyens de pays où la religion musulmane est dominante et décrétée « d’Etat » par les pouvoirs en place ; nous avions déjà expérimenté les effets pervers de cette sorte d’assignation, nous les Algériennes/Algériens, sous la colonisation française, puisque nous étions des « Français musulmans ». À nous qui ne voulions pas être Français, il ne restait qu’à nous proclamer musulmans. Cet abus de langage est frappant aujourd’hui quand il s’agit de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, où l’on ne parle pas de l’entrée dans l’Union d’X citoyens Turcs, mais d’X musulmans.

Le féminisme musulman
Il faut savoir que cette désignation cultuelle de nos pays, de nos sociétés renforce les tenants du fondamentalisme religieux musulman, et facilite leurs ambitions hégémoniques. Elle fournit des armes à leur arsenal idéologique, et c’est justement la femme « musulmane », voilée et soumise, qui est au cœur de leur machine de guerre. Elle est son symbole le plus fort, exigé en douceur ou en force ; un symbole nécessaire à la mobilisation des troupes qu’ils caressent dans le sens du poil ; un symbole utilisé plus que tous les autres symboles à leur disposition ; la barbe qui a longtemps été le signe distinctif des fondamentalistes religieux musulmans, au point que la vulgate politique dans mon pays les appelle les barbus, est devenue de moindre importance. Ainsi tel Premier ministre, tels hommes politiques, hommes publics, Turcs, Algériens, Français d’origine maghrébine, ou autres, portent joli moustache et veston croisé, mais leurs femmes, elles, restent voilées ! Et nous, à force de nous voiler la face devant leurs petits dépassements, à force de compromis au nom de la tolérance, faisons face aujourd’hui à un mouvement de grande ampleur, porté par certains courants féministes et droits de l’homme, le féminisme musulman qui étale sa puissance, et qui laisse tout le monde dans l’expectative.

Que penser des propos de l’organisatrice d’un méga forum sur le féminisme musulman à Barcelone du 27 au 29 octobre 2005, Ndeye Andújar, la vice-présidente de la Junta Islàmica Catalana, qui a fait la une de la presse européenne quand elle parle de « jihad de genre » ? Celle qui apparaît aujourd’hui comme le porte-parole de ce mouvement, bien qu’usant d’un discours rassurant (contre le patriarcat, en continuité avec le mouvement féministe occidental...) précise quand même qu’il s’agit pour son mouvement « de donner la parole aux femmes musulmanes qui luttent pour la reconnaissance de leurs droits dans l’Islam et non pas à partir d’une idéologie éloignée, qui se confond souvent avec le colonialisme ».

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