"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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L’heure de vérité

Dossier - Raison et passions du combat féministe

par Wassyla Tamzali
Avocate à Alger, ex-directrice du droit des femmes à l’Unesco

Avant de triompher au grand jour, la tendance séparatiste s’est installée lentement mais sûrement au sein des Nations unies, au fur et à mesure que se développait le long et tenace travail des Nations unies pour la réalisation de l’égalité en droit et en chances des femmes et des hommes conformément à la Déclaration universelle des droits de l’homme. Les temps forts de ce travail furent Mexico (1975), Copenhague (1980), Nairobi (1985), Beijing (1995). Parallèlement se développait le mouvement féministe autonome maghrébin, conforté dans son combat sur le terrain par la convergence de ses ambitions et des buts de l’action internationale : l’égalité, la paix et le développement. La Déclaration s’est imposée comme un texte ayant une autorité morale et politique, et détermine à elle seule une aire de civilisation à laquelle tous les Etats se rattachent en devenant partie du système des Nations unies. Rappelons que c’est sur la Déclaration que s’appuya la politique de décolonisation engagée par les peuples maghrébins à la fin des années 1950 ; elle a été un instrument efficace pour dénoncer les violations dont étaient victimes les peuples colonisés et fonder les luttes de libération. L’Algérie, le Maroc et la Tunisie l’avaient faite leur.
Le 18 décembre 1979, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, la CEDAW. Pour les pays maghrébins et arabes, et plus largement pour tous ceux dont le statut des femmes est soumis à la tradition islamique, l’heure de vérité était arrivée. Devant l’obligation de s’engager à éliminer de leur législation toutes les formes d’inégalités entre les femmes et les hommes, les Etats maghrébins, comme tous ceux de tradition islamique, vont revendiquer leur différence, reniant ainsi les engagements auxquels ils avaient souscrit en devenant membres des Nations unies, en signant la Charte de 1946 et en adhérant de facto à la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 qui fonde tout l’édifice onusien. Contre l’égalité en droit des femmes et des hommes, ils vont évoquer pour la première fois l’incompatibilité entre les droits de l’homme et la tradition islamique à laquelle ils se rattachent. Ils vont faire sécession.
Ce qui peut surprendre, car les trois pays n’avaient jusque-là jamais utilisé leurs dispositions constitutionnelles qui stipulent que l’Islam est la religion d’Etat, ils avaient ratifié de nombreux traités comme par exemple le Pacte international sur les droits civils et politiques, ratifié sans réserves par la Tunisie en 1968, en 1979 par le Maroc, et avec une déclaration interprétative par l’Algérie en 1989 ; le Pacte international sur les droits économiques et sociaux et culturels adopté par les Nations unies le 16 décembre 1966 et entré en vigueur le 3 janvier 1976, ratifié par l’Algérie en 1989, le Maroc en 1979, la Tunisie en 1968, sans que soit soulevée l’inconstitutionnalité de ces ratifications. Concernant les femmes, ils avaient déjà ratifié des conventions sans évoquer leur appartenance à l’islam : ainsi le Maroc a ratifié sans réserve les principales conventions de l’Organisation du travail concernant les femmes, la fameuse Convention 100 sur l’égalité de salaire, le travail de nuit, la non-discrimination au niveau de l’emploi ; la Tunisie et l’Algérie, de même.
Mais voilà, la CEDAW est la première convention internationale qui prétend s’ingérer dans la vie privée des hommes arabes, la première qui touche au saint des saints, à l’intime, au cœur de l’identité : la famille, le bastion jamais pris des pays longtemps et durement colonisés, dépossédés, qu’avaient été les pays arabes et maghrébins. Leur réaction a été unanime, jusqu’à la moderne Tunisie, premier Etat maghrébin à avoir ratifié la CEDAW en 1985, qui se rappela soudain de l’article 2 de sa Constitution qui stipule que l’islam est religion d’Etat.
S’agissant des lois sur la famille et sur l’héritage, les trois pays, sur ce qui touche au plus près leur morale sexuelle, entendent préserver leurs spécificités et se réfugient derrière le caractère islamique de l’Etat. Il faut souligner que l’Algérie n’évoque pas la religion pour récuser l’article 16 de la CEDAW sur le mariage, mais sa législation nationale. Ce qui est une nuance, mince certes, mais qui méritait d’être signalée.

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