"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Les belles paroles du Prophète...

Dossier - Raison et passions du combat féministe

par Wassyla Tamzali
Avocate à Alger, ex-directrice du droit des femmes à l’Unesco

« Elles sont un vêtement pour vous, vous êtes un vêtement pour elle » (sourate al-Baquara, verset 187) : belles paroles, et le Coran en fournit de nombreuses autres, mais il serait trop long d’énumérer les références islamiques qui placent le rapport des sexes dans une perspective d’égalité, de respect, d’amour.

Le cas le plus cité par les féministes est celui de la polygamie ; le texte du Coran se prête dans ce cas très peu à l’interprétation : il s’agit de la sourate an-Nissa, verset 3 : « ... Épousez comme il vous plaira, deux, trois, ou quatre femmes. Mais si vous craignez de ne pas être équitable, prenez une seule femme. » Verset 129 : « Vous ne pouvez parfaitement être équitable à l’égard de chacune de vos femmes même si vous en avait le désir... » Malgré cela, seule la Tunisie a interdit la polygamie, l’Algérie et le Maroc, par des raisonnements que l’on pourrait qualifier d’impies, si nous voulions nous en tenir, comme les législateurs algériens et marocains, à une logique textuelle, ont maintenu ce droit.

Long et vain, car disons le vite, il y a autant de textes qui disent le contraire. Pourtant, certains auteurs se sont spécialisés dans ce type de recherche dans le maquis des milliers de références et sources qui constituent la chari’a (voir encadré), entre le Coran et ses sourates, les sourates et leurs versets, la sunna et ses haddiths, le fiqh et ses écoles, pour trouver ce qui peut être en faveur de l’égalité dans l’espoir d’entraîner un revirement de la doctrine, et d’une opinion publique qui semble ne tirer ses désirs, ses besoins et ses projets d’avenir que de la tradition islamique - pour ce qui concerne le statut des femmes bien évidemment, car s’agissant du reste il y a longtemps que les sociétés dites arabo-musulmanes suivent d’autres sources d’inspiration !

La Chari’a
La chari’a, littéralement la « voie du Prophète », est l’ensemble des commandements révélés, des prescriptions juridiques contenus dans le Coran dont le nombre ne dépassait pas 200, de la sunna (tradition) du Prophète, un ensemble dont le champ est délimité par les savants et les exégètes qui par leur savoir et leur intelligence ont explicité les commandements du Prophète par rapport à des circonstances données, et produit des règles pour combler les silences. Ainsi est né le fiqh, la jurisprudence, fruit d’une pensée juridique créatrice et conduite par l’ijtihad, littéralement l’effort, l’effort d’adaptation au présent.
La sunna est l’ensemble des récits rapportés sur les faits, gestes et paroles du Prophète.
Les hadiths sont les normes inspirées des recommandations et comportements du Prophète rapportés par des récits relatant ses actes et ses paroles. Ces récits occupent une grande place dans les discussions sur le droit de la famille, et de grandes controverses agitent jusqu’à aujourd’hui la communauté des croyants, ou des clercs qui tiennent en otage la religion musulmane, sur « l’authenticité » ou non de ces récits. L’énergie et l’attention de tous sont captées pour savoir si nous sommes devant une tradition avérée ou non. La réalité compte peu en la matière, et les législateurs justifient chacune de leur discrimination par un récit qui met en scène le Prophète dans des événements qui sont parfois très personnels et dont certains tournent autour de la sexualité même du Commandeur des croyants. C’est ainsi que l’adoption, qui est un des bastions des traditionnalistes qui maintiennent l’interdiction de celle-ci jusqu’à présent, aurait été interdite parce que le Prophète aurait désiré la femme de son fils adoptif, et que du fait de l’adoption, elle devenait une femme prohibée pour lui.
Le fiqh désigne la jurisprudence, la science du droit musulman ; les règles du fiqh englobent tout le droit familial, le droit successoral, le droit de propriété, celui des contrats et des obligations. Initialement il est le résultat du jugement et du raisonnement par la méthode de l’ijtihad, littéralement l’effort requis pour adapter la tradition du prophète et le texte coranique aux réalités ; en droit musulman il est le terme technique à l’usage du raisonnement individuel. L’ijtihad a été fermé au XIVe siècle et le fiqh s’est transformé en règle immuable qui partage l’islam sunnite, c’est-à-dire orthodoxe, en quatre rites qui portent le nom des imams qui les ont établis : le malékisme, l’école la plus rigoureuse, qui est celle du Maghreb, le hanafisme, le hanbalisme, le chafisme.

« Oh ! Envoyé d’Allah, je constate que Dieu est prompt à satisfaire ta passion » (paroles attribuées à Aïcha, une des épouses du Prophète)
Faut-il démontrer encore une fois que ce sont les jurisconsultes qui ont façonné des lois à la mesure des mœurs antéislamiques, patriarcales et agnatiques des tribus originaires, en les disant conformes aux vœux du Prophète, donc de Dieu ? Que le plus souvent ils se sont basés sur des traditions et des textes dont beaucoup sont contestables, ou tout au moins sujets à interprétations multiples ? Les innombrables travaux menés dans ce sens par des hommes et des femmes savants ne semblent pas faire avancer l’intelligence de la question. Ces savoirs construisent une rationalité islamique qui est rejetée par ceux à qui elle est destinée. C’est prêcher dans le désert ou s’engager dans un dialogue de sourds, dans la mesure où les outrances sexistes et machistes violentes en cours dans nos sociétés sont les caractéristiques de sociétés archaïques qui ont été très peu transformées par la religion qu’elles revendiquent. On pourrait dire que ce sont elles qui se sont appropriées l’islam, et non le contraire. Et aujourd’hui user du raisonnement religieux ne sert à rien sur des peuples qui l’ont nié à ce jour et, qui plus est, ont posé au centre de leur identité une version sexuée de la religion. Qu’est-ce qui distingue le plus un musulman aujourd’hui sinon le traitement qu’il fait aux femmes ?