"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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La « république des frères »

Dossier - Raison et passions du combat féministe

par Wassyla Tamzali
Avocate à Alger, ex-directrice du droit des femmes à l’Unesco

La loi même réformée ne peut pas grand-chose dans de nombreux cas. La plupart des femmes restent sans protection, les juges et la police pensent souvent comme les pères et frères les plus archaïques. Le mariage reste jusqu’à présent une affaire privée, malgré la volonté du législateur algérien et marocain d’en faire une institution de droit public et de le sortir des griffes des tribus anciennes. Un vœu pieux.

Le principe de masculinité est l’ordinateur des rapports sociaux, il oriente l’ensemble des lois sur la famille. Les hommes restent les maîtres de la citadelle close du domicile conjugal, et sont très rarement et très difficilement punissables quand ils outrepassent leurs droits. Leurs droits sont sans limites... L’idée de viol entre époux fait sourire, sourire les hommes et les femmes.
La justice n’est pas encore l’instance capable de cristalliser une idée de progrès et d’œuvrer pour un projet de société basé sur des idées novatrices. Ce qui regarde le mariage reste le domaine des familles. Ainsi, une femme qui n’a pas la protection d’hommes de sa famille peut difficilement obtenir et faire exécuter un jugement en sa faveur. On peut tous les jours constater cette impuissance, ou cette complaisance avec la pratique léonine qui permet au mari qui répudie sa femme de la chasser du domicile conjugal, avec ou sans enfants. Malgré les efforts du législateur de 1984 pour moraliser la pratique de la répudiation et obliger l’homme à fournir à la mère gardienne des enfants un toit, on peut mesurer l’étendue de cette tradition qui jette le déshonneur sur toute une société. Malgré la dénonciation par les journalistes, les féministes, le soir venu, la ville d’Alger se peuple de hordes de femmes et d’enfants qui dorment dans la rue, pas très loin des commissariats de police par crainte des agressions, ou sous le tunnel des Facultés. Pour la plupart, ce sont des femmes chassées du domicile conjugal. La figure du sans-domicile fixe en Algérie est une figure féminine. Il n’est pas rare d’entendre la nuit les pleurs d’un enfant.
La nouvelle loi est plus ferme à ce sujet, qu’en sera-t-il de son application ? Au moment où je rédige ce texte, le doute me submerge. Car durant cette période de grâce que sont, ou que devraient être pour un croyant, les jours qui entourent le sacrifice de l’agneau, qui sauva la vie d’Ismaël, l’ancêtre des musulmans, dans mon entourage direct je vis un de ces drames de la vie quotidienne des femmes algériennes. Une de mes amies, une femme instruite et appartenant à un milieu citadin depuis plusieurs générations, a, il y a quelque vingt-cinq ans, épousé par amour le fils d’un militaire haut gradé de l’Algérie indépendante, issu de la campagne. Après des péripéties violentes, une répudiation, le remariage du mari, celui-ci veut récupérer la maison qui était le domicile conjugal et qui appartient aussi à l’épouse et aux enfants. Pour prévenir un drame, une tentative de conciliation est menée, on va voir le chef de guerre pour qu’il raisonne son fils. Il répondit au médiateur : « Chez les Arabes quand on répudie une femme, on la chasse de la maison ». Pleurez, mes sœurs algériennes, cet homme qui alla au moins sept fois à la Mecque n’a rien retenu du message de son Dieu. Il a oublié, ou n’a jamais su ce que le Coran lui ordonne, dans le premier verset de la sourate At-talak : « ... Craignez Allah, votre seigneur ! Ne les chassez pas de leurs maisons, et qu’elles n’en sortent pas, à moins d’avoir commis une turpitude  ». Que dire alors de l’influence de la loi des hommes sur lui !
Ici, je dois lever une équivoque possible, je ne fais pas mienne les théories qui avancent que le salut des femmes est dans un retour au message coranique. Le temps est passé, hélas, de la force structurante de la spiritualité sur les hommes, c’est à d’autres saints qu’il faut nous vouer. Ceci est d’autant plus vrai que les tenants du retour au message originaire se contentent de perpétuer la vieille domination tribale. Ainsi, au lieu de rappeler que sur l’adultère de la femme qui est puni de mort par lapidation, le Coran institue une preuve impossible : quatre témoins et l’épreuve de l’épée que l’on doit passer entre le corps des amants (Tariq Ramadan, la version soft et séduisante de l’intégrisme islamiste, se contente de suggérer « un moratoire » !)

Mon petit récit n’était pas une anecdote mais une histoire emblématique d’un comportement répandu, qui révèle les mœurs a-islamiques d’une population qui se cache derrière la religion, et n’obéit à personne, ni à Dieu, ni aux lois du pays. Les codes de la famille et leurs amendements timides, avec comme instruments de mise en œuvre une magistrature pétrie par la tradition, une police pas spécialement formée pour les affaires de violences conjugales, de répudiations, d’enlèvement d’enfant, etc., pèsent bien peu devant l’idéologie sexiste et misogyne des sociétés. La protection de la loi ne remplace pas encore la protection de la fratrie. Il est bien évident que ceci renforce dans la famille la place des hommes. C’est cette idée qui pourrait expliquer que certaines femmes acceptent volontairement le maintien du patrimoine familial au profit du frère, et abandonnent une part de leur héritage. Dans des pays de non-droit, les lois sur l’égalité, sur le droit au travail, quand elles existent, ne suffisent pas à protéger les femmes, il faut encore avoir recours aux solidarités familiales et claniques. Germaine Tillon disait très justement dans le Harem et les cousins que l’avilissement des femmes du Maghreb tirait ses causes du fait qu’elles n’étaient plus dans la république des frères et pas encore dans celle des cousins. La vie économique et sociale a eu raison de la fratrie, mais rien ne la remplace encore, et mieux encore elle est maintenue artificiellement par les pouvoirs en place, qui entretiennent l’illusion de la vieille société tribale dont le seul substrat moral reconnu est celui tiré d’une mythologie religieuse alimentée par les songes creux et les désirs irréalisables des hommes.

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