"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Une citoyenneté qui se résume à une morale sexuelle

Dossier - Raison et passions du combat féministe

par Wassyla Tamzali
Avocate à Alger, ex-directrice du droit des femmes à l’Unesco

Nous qui avons expérimenté les diktats des pouvoirs dans nos pays, dans tous les autres domaines, nous nous interrogeons sur la force de celui-ci. Nous - ici, je pense surtout aux Algériens soumis à un pouvoir autoritaire plus prépondérant que les deux autres pays dont les régimes, royaliste et libéral, étaient basés sur d’autres dogmes - avons été infantilisés dans tous les domaines, sans résistance ; paysans, artisans, professeurs d’Université, avocats, médecins, industriels, tous, nous avons accepté d’être dépossédés de nous-mêmes, de nos métiers, de nos ambitions, de nos rêves, de nos mémoires.

Les seuls territoires défendus becs et ongles, intouchables ou présumés tels, seraient ceux de l’organisation de la famille autour de la domination des femmes ? La seule chose qui aurait résisté à la « révolution algérienne » serait l’ordre sexuel des sociétés, celui qui assujettit les femmes - et les hommes, car beaucoup sont également victimes de cet ordre - à la prépondérance de la masculinité, à ce pouvoir dérisoire sur lequel se replie toute la dignité d’un peuple. Les pouvoirs en place bien évidemment en profitent, le peuple veut discuter : donnez-lui les pleins pouvoirs sur la famille et les femmes.
On comprend alors combien il est difficile pour nos sociétés d’abandonner ce pouvoir des hommes sur les femmes, de sortir de là, car c’est le seul référent politique qui lui a été accordé pendant de longues années, le seul partagé par tous et, parfois, souvent par toutes. Sinon comment expliquer l’attachement forcené des hommes arabes à la soumission des femmes ?

À chacun son égalité
Sur la scène internationale, on l’a vu, les gardiens de l’ordre ancien ont remis en question l’un des principes de base de la Communauté internationale, à savoir l’universalité et l’indivisibilité des droits de l’homme. C’est au nom d’une rationalité différente que les Etats musulmans, jusqu’aux plus modérés, plus modernisants, comme la Tunisie, ont évoqué une conception de l’égalité qui serait différente de celle retenue par les instruments internationaux. À partir de cette date, et à cause des femmes, la bataille sur les droits de l’homme et sur leur définition a été lancée. Dans ce débat, il y a ceux qui récusent en bloc les droits de l’homme, mais il y a également ceux qui, tout en acceptant les droits de l’homme en général, s’interrogent sur la place à donner aux cultures, aux identités particulières dans le concept des droits de l’homme. C’est avec eux que nous voulons dialoguer.
Cette interrogation est au centre des débats entre les intellectuels, les défenseurs des droits de l’homme, européens, maghrébins et arabes. Mais ce débat a lieu aussi à l’intérieur de nos pays maghrébins ; il peut être vif et mettre à jour la fragilité de la cohésion sociale et la difficulté d’établir un langage commun, tant les positions et les projets de société semblent être éloignés les uns des autres à l’intérieur d’un même pays. On a pu voir en Algérie jusqu’où cette confrontation, poussée à son paroxysme, peut conduire un pays : c’était pendant la décennie noire des années 1990, celle de la guerre entre les islamistes et le reste du pays, une guerre qui a duré autant que la guerre de libération et qui a failli être aussi meurtrière.
Ce débat a aussi une dimension politique, ses enjeux dépassent la question des femmes, et posent la question déterminante de l’adhésion ou non des pays du Maghreb, des peuples concernés, à des principes et à des instruments de lutte efficaces pour conquérir les droits et les libertés de notre condition d’homme moderne, et de femme. La Déclaration universelle des droits de l’homme et les traités et pactes qui en découlent, la convention CEDAW comprise, sont des instruments beaucoup plus subversifs que la tradition islamique et le Coran. Ceci explique la connivence entre les pouvoirs en place et les mouvements islamistes, qui ont fait de la revendication de l’égalité et de la liberté des femmes leur ennemi commun, et de l’universalité un gros mot.

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