"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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De l’outrage

par Fethi Benslama
professeur de psychopatologie (université Paris-VII)

La protestation des musulmans contre les propos du pape, pour légitime qu’elle soit, ne procède pas moins d’une naïveté réelle pour beaucoup d’entre eux, et feinte chez d’autres. Benoîtement, mais peut-être pas tant que cela, le pape vient de déchirer le voile de l’illusion de représenter urbi et orbi, c’est-à-dire partout et n’importe où, la spiritualité universelle.
D’un côté, l’émoi est à la mesure de la croyance dans cette illusion, forgée par la vieille prétention de l’Eglise de saint Pierre à incarner l’institution planétaire pour tous les croyants. Accréditée avec dévouement par l’œcuménique Jean-Paul II, cette mégalomanie religieuse s’effondre, comme tant d’autres présomptions christiano-humanistes. Le pontife n’est pas le souverain de l’Etat protecteur de l’amour religieux universel, mais le chef d’une Eglise parmi tant, prêt à en découdre avec les autres, et surtout avec ceux qui, dans leur désarroi actuel, font tout et n’importe quoi avec leur dieu, jusqu’à vouloir qu’on y croit comme eux. Mais il faut bien s’y résoudre, le pape n’aime pas Mahomet, et pour lui Allah est depuis toujours une grandeur négative. Musulmans, quand cesserez-vous de marcher aux sons des pseudos humiliations, pour affronter les réelles, celles que vos dirigeants vous infligent, ainsi que celles des allumés agissant au nom de votre Dieu ?
Par un autre côté, en exhibant une polémique moisie du XIVe siècle, le pape vient d’offrir une aubaine à ceux qui, dans le monde musulman, légitiment leur fureur et leur violence par les « nouvelles croisades » que l’Occident mènerait contre eux. Du même coup, il enrôle son Eglise dans le discours des néo-conservateurs d’outre-Atlantique et, par le même geste, retire le tapis sous les pieds des pauvres amis du dialogue des cultures, dont nous venons de voir le rassemblement épuisé à Paris (organisé par le ministère des Affaires étrangères, cette semaine). Mieux encore, il donne l’occasion de ressortir contre son Eglise aux abois les archives de sa violence terrifiante contre les Indiens d’Amérique, les inquisitions, les délires théologiques sur la non-humanité de l’autre, etc. J’entends déjà la réplique : « Mais nous, monsieur le Pape, si nous voilons les femmes, nous ne les brûlons pas, comme vous naguère. » C’est ainsi que le Saint-Père vient de contribuer à la prolifération actuelle de l’immonde, où les turpitudes des autres servent à absoudre les siennes. C’est ainsi que, jour après jour, les clowns du dieu désemparé et de l’identité fascisée désagrègent inexorablement notre capacité à faire monde. En interconnexion avec d’autres forces destructrices, la production et la communication des scénarios de disqualification de tout et de tous par tous semblent bien nous engager dans l’époque de l’outrage global. Il s’agit de cette rage multiforme qui s’étend, qui vise à faire sortir l’autre de sa dignité, en tant qu’il est ce qu’il est ou ce qu’il était, pour s’attribuer l’exclusivité de la raison et de la civilisation, pour s’autoriser à le ravaler et éventuellement à le détruire, comme une vie méprisable.
Nous savions déjà que le « bushisme », les tenants de la juste « démesure » d’Israël, les extrémistes musulmans ou d’autres religions soutenaient dans une complicité spéculaire ce saccage, mais le ralliement papal à cette ligne indique probablement un resserrement supplémentaire de l’étau autour de nous. Nous ? Probablement une majorité non alignée - du moins je l’espère -, refusant l’outrance des dévots.