"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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La défense et le différend

par Fethi Benslama
professeur de psychopatologie (université Paris-VII)

Défendre la liberté de parole d’où qu’elle vienne, s’insurger contre la censure sous toutes ses formes, et a fortiori celle qui condamne à mort, est une exigence absolue, qui ne souffre aucune exception. C’est un préalable sans lequel l’idée même de parole n’est pas concevable, et, avec elle, celle de l’être humain lui-même. Liberté et dignité sont ici indissociablement liées dans ce qui pourrait être considéré comme le principe qui devance et excède tout principe. Dans ses plus hautes œuvres, la pensée en Occident comme en Orient a conféré à ce principe la valeur d’un fondement éthique, en ce sens que la parole appelle et nomme l’altérité, sans quoi il n’y a pas de reconnaissance de l’être et de la possibilité de la paix. Jacques Lacan avait rassemblé cet enjeu dans la formule du « parlêtre ». S’il est certain que la révolution politique européenne a traduit ce principe en termes de droit, cette avancée n’est pas compréhensible sans le fondement que je viens d’indiquer rapidement. Aussi, tout usage de la notion de « liberté d’expression » qui coupe le droit de cette source éthique est une perversion. C’est sur cette base, par exemple, que le racisme n’a pu être considéré comme le simple exercice d’une liberté d’expression.

Faut-il donc que la sauvagerie de la menace de mort contre un homme tel que Robert Redeker, la nécessité immédiate de sa protection, nous conduisent à occulter son message, un message qui ruine ce lien essentiel de liberté-dignité-altérité, et à nous transformer en un troupeau muettement agglutiné, formant une communauté « sans réserve » ?

« Sans réserve », tel est le mot clé qui vient dans l’une des pétitions prenant la défense de Robert Redeker. En quoi les objections que nous pouvons formuler à l’égard des propos de quelqu’un que nous défendons nuiraient-elles au principe de cette défense, sinon au nom d’une attitude qui a oublié le fondement éthique d’un droit, et qui privilégie un comportement grégaire, au nom d’une liberté d’expression réduite à un réflexe, à un produit dont l’utilité serait dans l’emballage. Taisez-vous, nous dit-on, faites Un, communiez autour de lui, vous ne pouvez enchaîner à la défense le différend !

C’est le refus de cette injonction, le refus du détournement d’un fondement éthique de la liberté d’expression, et l’urgente nécessité de conjuguer la défense et le différend, qui ont conduit le Manifeste des libertés à proposer une pétition, qui a été signée par des personnes voulant faire entendre une voix autre que celle des « sans réserve ».

La nécessité urgente de notre démarche repose sur quatre raisons essentielles :
1) L’article de Robert Redeker est une perversion violant le fondement sous-jacent à la liberté de parole, mais nous lui reconnaissons le droit de s’exprimer, et dénonçons ceux qui le condamnent à mort.
2) Adhérer à la défense sans réserve, c’est accomplir l’un des buts des menaces de mort qui pèsent sur lui : celui de faire apparaître un bloc d’« Occidentaux » outrageant l’islam contre un bloc de « Musulmans » le défendant, « un monde libre » (expression de l’une des pétitions) contre un monde qui ne désirerait pas la liberté, alors même que des musulmans sont persécutés quotidiennement pour leur désir de libération.
3) Nous avons à construire un espace autre qui déjoue de tels clivages simplistes, celui d’une critique réfléchissante et nécessaire de l’islam qui ne soit pas celui de l’invective, des « islamophobes » contre les « islamophiles », et surtout qui refuse la provocation à la « peste émotionnelle » des masses, selon l’expression de Wilhelm Reich, dont on sait qu’elle est un ressort important de tous les fascismes. Or, de cette peste, l’écrit de Robert Redeker se fait le messager à haute teneur.
4) Se contenter de réserves formelles, taire ce qui est en jeu, c’est accorder un laissez-passer à la perversion, lui donner sa chance de se reproduire indéfiniment.

Il faut donc nommer ce dont il s’agit dans l’écrit de Robert Redeker, à l’instar d’autres : produire la honte d’être musulman. Ce que j’indique là ne relève pas du discours sur l’« humiliation » des musulmans par l’Occident, pour expliquer les actes destructeurs commis par certains au nom de l’islam. Ce discours, qui est apparu après les attentats du 11 septembre 2001, et qui faisait le parallèle avec l’humiliation des Allemands après le traité de Versailles, est une erreur d’aiguillage de la pensée que j’ai critiquée (le Monde, 28 novembre 2001) : d’abord parce qu’elle propage cette maladie de la mémoire qu’est l’analogie, dont Nietzsche a souligné les méfaits dans l’histoire ; et ensuite parce qu’elle occulte la responsabilité des gouvernants du monde musulman dans la détresse politique de leur peuple, pour en détourner la fureur vers l’extérieur. Certes, il peut y avoir des sentiments d’humiliation dans la honte, mais ce sont là des effets. La honte en question n’est pas la conséquence d’une faute commise, mais résulte de l’intériorisation d’un regard d’abjection, du fait de l’appartenance à un groupe ou à une communauté. Elle engendre une situation où l’être de quelqu’un se trouve figé dans une infamie qui le met au ban de l’humanité, parce que l’infâme dont il porte l’empreinte serait consubstantiel à son origine. La honte d’être musulman est un cas particulier de « la honte d’être un homme », que Gilles Deleuze avait relevé dans un autre contexte. D’autres peuples, groupes ou ensembles d’hommes ont eu maille à partir avec cette honte, et il serait long d’en évoquer ici les figures historiques.

L’écrit de Robert Redeker relève de ce procès. Il a tenu une parole dans laquelle tous les musulmans, sans exception, sont immobilisés dans l’infamie, en vertu de ce qu’ils sont, dès l’origine, dès le commencement de leur histoire et en continuité avec elle. Il me suffit ici de prendre trois moments dont les énoncés ne comportent aucune ambiguïté. Parlant du rite de jeter des pierres à Satan par les pèlerins, il écrit : « Sa portée est anthropologique. Voilà, en effet, un rite auquel chaque musulman est invité à se soumettre, inscrivant la violence comme un devoir sacré au cœur du croyant. » « L’islam est une religion qui, dans son texte sacré même, autant que dans certains de ses rites banals, exalte violence et haine. Haine et violence habitent le livre dans lequel tout musulman est éduqué. » Il faut ressortir les mots qui immobilisent la totalité dans l’infamie : « anthropologique », « chaque musulman », « au cœur de chaque croyant », « tout musulman ». À cela, il faut ajouter l’élément qui signe souvent l’essentialisation de l’infâme, lorsque le discours vise l’enfant en tant que tel, puisque Robert Redeker, parlant des formes d’imposition de la violence consubstantielle à l’islam, mentionne « l’exigence d’un traitement diététique particulier des enfants dans les cantines ».

Il est inutile d’argumenter longuement contre ces assertions, pour montrer par exemple que violence et sacré sont étroitement liés et parfois cruellement mis en scène dans la majorité des textes religieux - Bible ou Mahâbhârata compris -, que la valeur symbolique des rites conjuratoires du démoniaque est universelle, qu’à l’évidence tous les musulmans n’accomplissent pas ce rite et n’y sont pas tenus, et que les tabous alimentaires ne sont pas spécifiques aux enfants de cette confession : cela est bien connu. Ce qui importe ici, c’est ce « tout », ce « chaque », cette « anthropo-infamie » du musulman, par laquelle plus aucune personne, femme, homme ou enfant, ne peut échapper à son origine comme un destin. Est-ce ce message qu’il faut défendre sans réserve, ou par une pincée d’objections ? Est-ce cela la liberté, la dignité, l’altérité que nous défendons dans le droit à la parole ? Ce qui frappe dans ce discours, c’est que l’abject est détectée depuis l’origine, exactement en symétrie avec celui par lequel la terreur islamiste se légitime : la pureté de l’origine. Le cas de Robert Redeker n’est pas unique, il y a de quoi remplir un traité de cette production de la honte d’être un homme concernant les musulmans dans le discours en Occident, aujourd’hui et hier. Le psychanalyste Daniel Sibony a excellé dans ce genre, depuis quelques années. À cet égard, un fait passé souvent sous silence devient parlant : dans les camps d’extermination nazis, « musulmans » a servi à désigner « des hommes qui ont perdu toute étincelle d’humanité », comme le rappelle Primo Levi, parmi d’autres auteurs. Mais, là aussi, se laisser aller aux analogies et faire planer le spectre des camps sur la minorité musulmane serait une faute. Cependant, méditer cet usage du nom « musulman » pour désigner la perte d’humanité est incontournable. On n’oubliera pas, pour autant, qu’il existe en Occident aussi d’autres discours sur l’islam et les musulmans, qui ont su montrer la contribution de leur civilisation à la dignité de l’homme, dont celui de Maxime Rodinson qu’il faut vivement innocenter de l’usage qu’en fait Robert Redeker. Quel terme générique pourrait-on donner à un tel usage ? On dit souvent que le terme de « racisme » est inapproprié, lorsqu’il s’agit de religion : peut-être dans ce cas, celui d’« anthropo-infamie ». Il s’agit d’un discours qui vise à fixer dans la honte d’être des hommes l’ensemble d’une communauté pour ce qu’elle est supposée être consubstantiellement.

Est-il nécessaire de dire la force émotionnelle ravageante de la honte d’être un homme que j’entends dans mon travail en tant que psychanalyste, particulièrement chez des femmes et des hommes appartenant à des minorités religieuses ou culturelles stigmatisées, même lorsqu’on veut leur bien à travers des expressions telles que « discrimination positive » ou « minorités visibles » ? Mais, aujourd’hui, pour de multiples raisons, « la honte d’être musulman » fait l’objet d’une production discursive à grande échelle. La lutte contre le terrorisme offre une occasion propice à plonger tout le monde dans le tourbillon, et à pousser les plus fragiles à s’identifier à leurs stigmates, les entraînant dans la rage de vouloir cesser d’avoir honte d’être ce qu’ils sont, au prix d’une affirmation qui les propulse dans un tour de honte supplémentaire.

Le Manifeste des libertés existe parce que son projet est de constituer un espace laïque de pensée critique de l’islam, de sorte que des musulmans cessent d’être les otages de références qui les immobilisent et les empêchent d’entrer dans un devenir. Les opposants à ce projet sont nombreux, et les plus virulents sont sans doute du côté du djihad ; mais nous savons aussi que les « sans réserve » devant les perversions de la liberté de parole, ou qui soutiennent son simulacre, participent au rétrécissement de cet espace. Que gagne-t-on à ces harcèlements fixant les musulmans dans une abjection originaire, parfois avec le concours d’autres « musulmans », au nom « du monde libre » ? La question se pose. Il faut cependant continuer à défendre le droit de l’abject et de « l’abjectant » à se déclarer, non seulement parce que la répression et le refoulement lui donneraient plus de force, mais aussi parce que la censure de l’abject favoriserait l’abjection de la censure qui ne connaît pas de limite, et aime le mutisme où se déchaîne le pire. Toutefois, le laisser sans réplique, lui opposer l’indifférence, lui témoigner seulement du respect compassionnel, c’est sans doute s’en faire le complice. Il se pourrait que le cas de Robert Redeker ouvre les yeux de beaucoup. Les signatures nombreuses de la pétition dont nous avons pris l’initiative laissent entrevoir cette possibilité.
Paris, le 7 octobre 2006