"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Seuls, comme les laïques du monde musulman

par Mounira Chatti

maître de conférences en littérature comparée
à l’université de la Nouvelle-Calédonie

L’aveuglement provoqué par la haine intégriste est tel qu’il ne distingue ni la pensée la plus subtile, ni la plus stupide. Le philosophe Robert Redeker vient d’en faire les frais.
Dans sa préface à "l’Anthologie de la littérature arabe contemporaine", Georges Henein écrit : "J’ai été frappé de l’engouement profond et quasi instantané de jeunes Égyptiens pour l’œuvre de Franz Kafka. De tous les auteurs occidentaux, c’est celui auquel ils s’identifiaient d’emblée." En effet, aujourd’hui, qui mieux que Kafka et son œuvre incarne la situation de l’intellectuel de culture musulmane laïque, qu’il soit en terre d’Islam, ou bien en exil, contraint ou choisi. En paraphrasant Kafka, on pourrait dire que les intellectuels de culture musulmane laïques vivent entre quatre impossibilités : l’impossibilité de ne pas être musulman, l’impossibilité d’être musulman, l’impossibilité d’être autrement, enfin, l’impossibilité d’être.
"Musulman", on s’en doute, tel qu’il est employé ici, désigne l’ensemble des éléments constitutifs de la civilisation islamique. À savoir des mythes, des philosophies et des modes d’appréhension du temps et de l’espace, des histoires aux strates inextricables, des mémoires multiples et contraires, des crises et des contorsions, etc. Cette civilisation islamique, vieille de quatorze cents ans, ne représente-t-elle pas, assurément, une nébuleuse dont la complexité n’a de cesse de s’intensifier, de démentir les évidences, à mesure que la connaissance progresse ? Car le véritable conflit n’est pas celui des civilisations, mais plutôt celui de la connaissance et de l’ignorance, celui de l’exigence intellectuelle - également au sens éthique - et de la paresse, celui de la puissance de l’interrogation et des truismes.
À ce propos, l’article de Robert Redeker [1] est exemplaire de ce que Roland Barthes dénonçait dans les années 1960, et qu’il appelait le "vraisemblable critique" [2] . Redeker fait l’économie de toute méthode ; en revanche, il démultiplie les étonnements et les indignations devant ce qui est devenu le fait islamique. Sous couvert de l’objectivité et de la clarté, sa rhétorique est saisissante, à la fois, de simplisme et de férocité ; elle enfile les certitudes, et procède paresseusement par répétition de l’interrogation. On le sait, l’interrogation rhétorique est une figure qui consiste à "défier ceux à qui l’on parle de pouvoir nier ou même répondre". Sans aucun doute, cela participe-t-il d’une démarche non scientifique, mais qui vise l’intimidation de l’autre, appelé à abdiquer face à la puissance du cliché : "Est-il raciste de se poser la question : un islam à visage humain est-il possible ?", s’interroge ce philosophe, frappant, sans appel, la civilisation islamique d’incompatibilité avec l’humanisme.
D’emblée, et comme par anticipation, Redeker prend la posture de la victime, nous dit en quelque sorte que, lui, voudrait bien raisonner autrement, mais que, trois fois hélas, la civilisation islamique est incurable ! La condamnation par une fatwa - ignominieuse et inadmissible, cela va de soi - émane, non pas de ses adversaires idéologiques, mais de ceux-là mêmes dont il exprime, implicitement, le point de vue le plus radical. Les Grecs - nos ancêtres communs - nommaient ce type de retournement "l’ironie tragique" ! Car, en vérité, Redeker et ses détracteurs pensent la même chose, à savoir l’impossibilité d’allier civilisation islamique, d’une part, raison et valeurs humanistes, d’autre part.
Mais Redeker n’en reste pas là : en tant que spécialiste autodésigné des questions qui touchent à l’islam, il décrète que “la locution "musulman athée" s’avère absurde [parce qu’être musulman signifie adhérer à une croyance]”. Il est vrai que, dans la langue arabe, le sens premier et littéral du verbe "aslama" signifie "se convertir à l’islam". Néanmoins, depuis quatorze siècles, "musulman" s’est chargé de contenus, de nuances, de transgressions pour, finalement, impliquer une civilisation tout entière, et non plus seulement une attestation de foi. À l’évidence, le savoir de Redeker ne semble pas dépasser la lexicographie, et les certitudes et banalités du langage ; sa pseudo-analyse est, donc, entachée d’asymbolie puisqu’elle interprète les matières, les codes et les symboles d’une civilisation en s’appuyant sur la littéralité de deux ou trois mots. Le tour de force de la supercherie, en somme. Et ce jugement vaut pour la quasi-totalité de son propos sur l’"islamophobie". L’auteur s’embourbe, hélas, dans une démonstration sans intérêt ni attrait.
Car, en effet, pour s’en tenir au seul monde arabo-musulman, tout y est surchargé, saturé, surdéterminé, par l’horizon islamique d’attente et de réception. Aucune rupture épistémologique révolutionnaire n’est encore intervenue. Dans le même temps, et contrairement aux clichés grossiers présentant une civilisation comme morte et figée, que Redeker ainsi que d’autres intellectuels et médias aiment à développer, les habitants de ce monde sont en proie à l’agitation, à la crise, au doute, surtout à l’insécurité. Historiquement, depuis l’expédition de Bonaparte en Égypte, en 1798, la pensée arabo-musulmane est confrontée à de nouvelles conditions d’exercice, à des méthodes inédites, aux exigences d’un autre rapport au sacré, à la mythologie, à l’altérité.
Depuis, et jusqu’à aujourd’hui, des intellectuels du monde musulman ne cessent, tous les jours, de prendre tous les risques pour contribuer à cette révolution à venir, à cette réforme vitale de leur civilisation. Ces hommes et ces femmes sont convaincus de la nécessité de cette pensée exigeante - véritable expérience des limites -, non parce qu’elle correspondrait à une injonction dictée par l’entité "Occident", mais parce qu’il est intolérable pour nous, de provenance musulmane, de vivre dans une telle insécurité. Sommes-nous si faibles, pour céder à l’hystérie, à cause de paroles ou de caricatures représentant des éléments de notre héritage ? Sommes-nous si paranoïaques, si monstrueux, pour prononcer des fatwas monstrueuses ? Quand pourrons-nous en finir avec ces "retours offensifs de l’affectivité" [3] ? N’avons-nous pas les ressources extraordinaires de l’humanisme et de l’intelligence pour prendre en main nos destins en toute confiance ?
Dans nombre de choses qui s’écrivent et se disent, aujourd’hui, en France, à propos de la civilisation arabo-musulmane, "quelque chose de primitif et de nu s’est mis à bouger là-dedans", pour reprendre les termes de Roland Barthes.
Quant aux laïques du monde musulman, ils demeurent marginalisés, minorisés, abandonnés à leur insoutenable solitude.

[1] Robert Redeker, « L’islamophobie, l’arme des islamistes contre la laïcité », « le Figaro », 1er octobre 2006.
[2] Roland Barthes, Critique et vérité, Éditions du Seuil, Paris, 1966, p. 15.
[3] Mohammed Arkoun, La pensée arabe, PUF, « Que sais-je ? », Paris, 1975, p. 104.