"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Le pape, le logos et les réactions de la religiosité populiste

par Latifa Lakhdar

Le pape Benoît XVI n’a pas trouvé mieux que d’inonder de maladresses le terrain déjà bien boueux des relations entre Occident et Islam.
Est-ce que c’est pour nous signifier que les conclusions du concile de Vatican II sur la reconnaissance et le respect de l’Islam n’engagent pas ses convictions profondes, ou est- ce alors pour ne pas manquer de marquer sa participation active aux thèses destructrices du clash des civilisations, que le pape nous remet dans ces très vieilles problématiques ?
L’évocation très rapide mais très « concentrée » de l’islam dans sa conférence académique à l’université de Ratisbonne en Allemagne, était une digression qui ne correspond ni à sa stature ni à celle de la très grande institution qu’il représente. Mais disons que la raison, sujet de la conférence papale, peut par moment être déraisonnable.
Je dis problématiques très vieilles, parce qu’elles remontent au moyen-âge, à ce temps où l’islam n’a été ni compris, ni accepté par le christianisme, pour une raison simple, résidant dans la prétention de ce dernier à être la religion définitive alors même que l’islam vient la démentir en s’appropriant à son tour l’idée de clôture de la prophétie.
L’islam dans cette situation était pris pour un schisme dangereux et son prophète pour un chef d’hérésie , d’où l’anathème, les injures, le dénigrement dont a fait l’objet , jusqu’aux temps modernes (jusqu’au temps où l’Europe s’est allégée de sa religion d’ailleurs), non seulement la religion musulmane, mais surtout son prophète « Mahomet » « l’Imposteur », « le très sensuel », « le malade », « le violent »... Le pape, bien sûr, n’est pas allé jusqu’à reprendre ces idioties qui ne répondent ni à la morale moderne, ni au jugement objectif, car que ce soit pour un croyant ou pas, Mohamed, tout comme les autres prophètes qu’il a eu la grande classe et la transcendance de reconnaître, est sans conteste un homme exceptionnel et une personnalité hors norme.
Par contre le pape a attaqué l’Islam là où l’actuel puise dans « l’inaugural », « le jihad violent contraire au logos, à la raison et par conséquent contraire à la nature de Dieu ».
Il est clair ici que le pape joue sur l’ambiguïté et sur le mélange des époques. Le jihad de l’époque prophétique, du point de vue de la rationalité historique, n’a rien de particulier par rapport à une époque où le politique a toujours eu hâte d’en arriver à son prolongement guerrier. Lévi Strauss, en esprit rationnel, avait même estimé que Mohamed est un Bonaparte qui a réussi. L’islam originel n’est mû en cela par aucun code génétique particulier, il était tout simplement en correspondance avec les pratiques de son époque.
Plus encore, le pape pousse la logique incriminatoire pour conclure- en liant le jihad prophétique à celui d’aujourd’hui- que l’Islam est par essence violent et donc incompatible avec la raison, la preuve en est, avance- t-il, que contrairement au christianisme, l’islam n’a pas su intégrer la philosophie grecque à son patrimoine intellectuel.
Que le sentiment religieux en général, comme compréhension par le cœur, par l’intuition ou même par la superstition soit non compatible avec la raison, cela peut se discuter, mais que cela soit attribué a l’Islam comme tare congénitale, ceci est une histoire qui doit, pour la rationalité, la vérité historique, la sérénité de tous les croyants et pour le respect de leur identité, impérativement cesser.
On ne reprendra pas sous forme de polémique l’apport à l’universel du rationalisme arabe tant condamné par l’Université de Paris au XIIIè siècle, encore sous contrôle ecclésial et où ce qui était appelé, avec horreur, arabisme et averroïsme était pris par les clercs comme menace mortelle pour les fondements de toute religion. On ne rappellera pas ces peintures moyenâgeuses ornant quelque part les murs de Pise avec l’image de damnation qu’Orcagna, répondant à une commande de l’église, avait réservé au commentateur d’Aristote qui n’est autre que Ibn Rochd , on ne parlera pas de ce que Dante dans sa divine comédie avait réservé à ce même symbole du rationalisme qu’est Averroès...On dira seulement que c’était la foi chrétienne qui pourchassait alors la raison et le logos de ces éminents esprits arabes produits d’une civilisation qui s’est épanouie dans le cadre de l’Islam et qui a prouvé sa capacité à intégrer la philosophie grecque et même à la transmettre à l’Europe chrétienne malgré les résistances tenaces de ses institutions ecclésiastiques.
Reste maintenant que les réactions aux propos du Pape du coté musulman et surtout du coté populaire encadré par le « cheikhisme satellitaire »sont très discutables et même inquiétantes.
Car, ces gens non plus, n’expriment pas la vérité.
La vérité est que la raison, le rationalisme et la philosophie arabe classique, qui avaient bien existé comme partie du patrimoine intellectuel musulman, ont été tués dans l’œuf par la suprématie qu’a prise la raison théologique dans l’histoire de l’islam. Ibn Rochd - sans le rencontrer pour cause de décalage chronologique- a eu à répondre sur cela à Gazali, l’inaugurateur de cette suprématie, mais sa réponse n’a pu avoir aucune suite, signe de la mauvaise pente prise, depuis, par la raison islamique en général.
La vérité est, que cette raison dogmatique qui a pris de l’hégémonie sur toute autre expression en Islam à partir du XIIè siècle, règne depuis sur les esprits des musulmans sans qu’aucune force réelle ne soit venue lui demander des comptes sur sa caducité.
La vérité est, que cette orthodoxie musulmane sclérosée, ahistorique, prend au temps présent de plus en plus un caractère offensif (car l’ignorance n’a pas conscience des seuils), pour fonctionner en machine infernale mondialisée contre tout espoir d’un islam digne de son temps, moderne, alliant piété, prière et ouverture culturelle sur la beauté et la gaîté du monde.
La vérité est, que la conscience « savante » des ulama, comme celle populaire de la rue, qui se défend contre les propos du pape médiocrement, par la rhétorique vide ou par les cris et les attroupements hystériques, se trouve être aussi celle qui opère contre les esprits musulmans libres et intelligents dont l’inoubliable Mohamed Mahmoud Taha, celle qui ne rate aucune occasion pour manifester son intolérance à l’égard des autres, en Egypte, en Irak, au Soudan, en Somalie, et celle qui cherche très activement à maintenir les femmes dans la ségrégation, l’obscurentisme et le sexisme.
La vérité est, que l’islam ne peut être respecté par l’extérieur, qu’une fois sauvé de la griffe du dogmatisme et de l’ignorance à l’intérieur.