"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Viva Laldjérie

par Nadia Tazi

Le titre à lui seul est un programme politique. Qu’on pourrait renvoyer en écho au réalisateur : Bravo ! Réussir un film, c’est-à-dire comme ici maîtriser des rythmes, filmer une ville, diriger des acteurs, etc., cela devient, dans ce monde, tout simplement vital. C’est réinsuffler de la vie : et pas seulement de manière réactive, mais par l’éclat et la fraîcheur que cela redonne au cinéma et à la pensée. De la même façon que, comme disait Serge Daney, certains plans ou certaines photos (Salgado, par exemple) peuvent être, par leur esthétique même, moralement insupportables, un film comme celui-ci devient un acte de résistance en soi. Et pas tant, comme on a pu le dire, parce qu’on y montre des putes, des pédés, des corps nus, ou de drôles de couples (une mère et une fille dans un même lit, par exemple) ; mais d’abord parce que Moknèche le fait avec un ton qui n’appartient qu’à lui ; et que justement il les présente comme s’il s’agissait de personnages parmi d’autres, aux côtés d’une petites fille, d’un flic, ou d’un fonctionnaire bossu... Parce qu’il réussit à faire d’une chanteuse sur le retour ou d’une jeune femme délurée des personnages si justes que ce qu’on retient c’est, non pas l’écart - l’infinie distance qui se creuse entre les gens, et les logiques binaires qui en résultent, ce qui est le propre des dictatures -, mais leurs singularités - les différences qui animent une démocratie. Et qu’en faisant donc un film contemporain, il abolit toutes les dyschronies, les écarts temporels qui déchirent ce monde. On est donc immédiatement tenté d’inverser le propos : de dire que la subversion de ce film, le véritable risque qu’il prend, vient de sa pudeur - de la délicatesse des sentiments qu’il sait montrer -, d’un certain langage affectif que peu aujourd’hui, même en France, savent trouver. Ou encore de sa légèreté, son humour, sa jovialité, la beauté des images, la santé dont témoigne le réalisateur, condition de possibilité de sa liberté, dans un pareil champ de mines Mais c’est presque en dire trop, puisqu’on n’a pas envie de concéder cela, même dialectiquement, au fascisme et à sa culture de mort. Toute cette dédramatisation devrait parler et agir d’elle-même, comme si de rien n’était. Et on aimerait en savoir plus : sur Alger, sur la jeunesse d’Alger, c’est-à-dire son peuple, sur tout le réalisme qu’il charrie à travers ces personnages prétendument marginaux, ou sur ce qu’il dit à l’oblique (la lueur de la télé, la chaussée défoncée, le foot...), sur la langue française, sur un certain cosmopolitisme maghrébin, sur Almodovar et Fassbinder, sur le réalisateur lui-même.

Nadia Tazi, juin 2004.