"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

Accueil du site - Imprimer

France-Algérie : histoire et enjeux politiques

par Gilbert Meynier, professeur émérite à l’université de Nancy II,
Éric Savarese, maître de conférences à l’université de Perpignan Via Domitia

Contrairement à ce qui peut être parfois conçu quand on considère le niveau des échanges politiques d’une rive à l’autre de la Méditerranée, l’histoire de l’Algérie contemporaine n’a jamais autant que maintenant été étudiée. Depuis les travaux novateurs de Charles-André Julien à partir de 1931, trois générations d’historiens se sont succédé, auteurs de quelques travaux majeurs qu’il n’est pas possible de citer dans l’espace restreint d’un article de presse. Ont été achevés récemment quelques thèses de haut niveau, et nombre d’autres encore sont en cours sur les sujets les plus divers. En France, de jeunes chercheurs, en nombre croissant, se mettent désormais résolument à l’arabe, démontrant ainsi qu’ils ont réalisé en eux la décolonisation. Les 20, 21 et 22 juin 2006, à l’Ecole normale supérieure (lettres et sciences humaines) de Lyon, s’est tenu un colloque sur l’histoire franco-algérienne qui a réuni pas moins de quatre-vingts participants, de dix nationalités différentes. Le 19 avril 2007, l’Université de Perpignan a organisé, à Narbonne, une conférence sur les enjeux entremêlés de la mémoire et de l’histoire franco-algérienne.

Aujourd’hui, les chercheurs spécialisés sont, bien sûr, principalement algériens et français - et, parmi ces derniers, de plus en plus de Français (es) d’origine algérienne -, mais ils comptent aussi des Allemands, des Américains, des Britanniques, des Italiens, des Hongrois, des Suisses, des Palestiniens, des Israéliens... Et la recherche est en passe de quitter à jamais les rivages de la rancœur et de la victimisation mémorielle.

On ne peut que se réjouir de cette résolution. On ne pourra qu’être d’accord avec nos collègues qui se sont exprimés dans Libération le 13 août [*] dernier et dans El Watan le 20 août [**] pour dire leur foi primordiale dans le travail de recherche historique : les historiens doivent avant toutes choses travailler et produire, et renvoyer mémoires et ping-pong mémoriels à ce qu’ils doivent rester, à savoir des documents historiques. Et être historien, c’est travailler dans la dialectique, c’est tordre leur cou aux simplismes et aux manichéismes, d’où qu’ils émanent. Et corrélativement, sur le terrain de la mémoire, pour parler comme Paul Ricœur, le devoir de mémoire sera enclin à céder le terrain au travail de mémoire. Cela dit, s’il faut continuer à écrire l’histoire, le travail historien a déjà permis d’y voir suffisamment clair sur le passé pour que le citoyen puisse s’exprimer.

À titre citoyen, en effet, l’historien a le droit de dire ce qui lui paraît conforme à sa déontologie, ainsi que l’a fait par exemple notre regretté « historien dans la cité » Pierre Vidal-Naquet tout au long de sa vie, du Manifeste des 121 en 1960 à l’Appel des 12 en 2000. Et le citoyen et l’historien partagent la passion commune de dire le vrai et de redresser le tir quand on dit n’importe quoi dans l’espace public. Sur le sujet tant controversé de la « repentance », nous pensons que les historiens de France devraient s’entendre pour rendre publique une déclaration commune dans laquelle ils soutiendraient le principe d’une reconnaissance de responsabilités de la puissance publique française dans les traumatismes qu’a entraînés la colonisation. La pétition contre la loi du 23 février 2005, qui enjoignait d’enseigner les aspects positifs de la colonisation française, a rencontré un grand succès auprès des historiens et enseignants en histoire. L’un de nous fut de ceux qui l’ont inspirée ; et, comme enseignants, si l’on nous avait enjoint d’enseigner les aspects négatifs de la colonisation, nous nous y serions, tous les deux, pareillement opposés : l’enseignant, comme le chercheur, n’a pas à se soumettre à une injonction normative d’où quelle vienne, et le positif et le négatif ne font pas partie de leur problématique. Cette reconnaissance de responsabilités devrait, à notre sens, prendre la forme d’une déclaration publique et ne pas faire l’objet d’une loi : il serait important qu’elle n’établisse pas de responsabilité pénale ainsi que l’a fait, par exemple, la loi Taubira qui a entraîné l’inconcevable plainte contre cet historien intègre et impartial qu’est Olivier Pétré-Grenouilleau.

Dans le cas de l’Algérie, elle concernerait, bien sûr, au premier chef, les centaines de milliers d’Algériens massacrés, de la guerre de conquête coloniale de 1830-1857 à la guerre manquée de reconquête coloniale de 1954-1962, en passant par les répressions sanglantes d’insurrections (1864, 1916/1917, 1945...), dépossédés de leurs terres et clochardisés en masse en une armée errante de désoccupés, discriminés au politique par le refus de la citoyenneté française, et au juridique par le code de l’indigénat, sous-éduqués enfin : d’après les chiffres officiels français, en 1954, seulement 14,6 % des enfants algériens étaient scolarisés dans les écoles françaises, cela alors que l’Algérie était composée de trois départements français et que les lois Ferry s’y appliquaient.

Mais elle devrait aussi englober ceux que tels chercheurs américains appellent les « créoles », et assimilés : les Européens et les juifs d’Algérie. Certes, ils furent des privilégiés - relatifs, car il y eut parmi eux nombre de laissés-pour-compte - de l’Algérie coloniale qui se confondirent in situ avec lui. Nonobstant l’existence non négligeable de celles et ceux qui, parmi eux, défendirent courageusement les Algériens opprimés, ces agents de terrain du système colonial étaient aussi voués à en être les fusibles - et ils en furent effectivement les fusibles : un fusible est ce qui saute lorsqu’un circuit est hors d’usage ; et, en 1962, le système colonial était définitivement hors d’usage. La souffrance de ces « créoles » a certes été sans commune mesure avec celles des Algériens, mais, pour ceux qui souffrent, la souffrance n’est pas mesurable, et toute souffrance est digne de reconnaissance et d’étude.

Bien entendu, il ne saurait, pour nous, être question de « repentance » - un terme religieux catholique. Sarkozy a repris à dessein la terminologie de Jean-Paul II - qui est aussi celle d’Abdelaziz Bouteflika - parce qu’elle est dans l’onde de choc médiatique, et qu’elle circonscrit émotionnellement le débat. Et, des « excuses officielles », cela nous paraîtrait assez dérisoire : on s’excuse lorsqu’on est arrivé en retard à un rendez-vous ou qu’on a marché sur les pieds de quelqu’un ; et, en Égypte le piétiné ne répond-il pas invariablement : « ma‘lich ! » (« c’est sans importance ») ? Le but recherché, implicite ou non : le non-avènement du politique par une focalisation régressive sur les termes d’un débat circonscrit au seul passé à même d’étouffer le débat sur les problèmes du présent. Ce faisant, fuir les responsabilités historiques, c’est prendre aussi le risque de réchauffer de vieilles haines, d’attiser de vieux contentieux - ce fut le cas dans les consternants propos du président français tenus à Dakar le 26 juillet dernier -, c’est s’arrimer à l’idéologique pour ne pas passer au politique, et corrélativement c’est entraver le travail historien.

Pour nous, la reconnaissance officielle de responsabilités françaises pourrait être unilatérale. Il est salutaire de commencer à balayer devant sa porte : ce sont bien les Français qui ont envahi l’Algérie, pas l’inverse. Pour autant, cela n’interdit pas à l’interlocuteur de balayer devant la sienne. Il serait sain que, du côté algérien, on s’attelle aussi à un réexamen de l’histoire et des déclarations officielles, qu’on rompe en visière avec la pesante langue de bois nationaliste des manuels d’histoire, avec l’héroïsme boursouflé commémoratif, avec la victimisation ampoulée qui campe sur le million et demi de victimes algériennes de la guerre de 1954-1962 quand tous les chercheurs sérieux - algériens compris - sont d’accord pour diviser ce chiffre par quatre ou cinq - ce qui est déjà énorme ; ou qui assimile la colonisation à un Auschwitz permanent, ainsi que l’exprima in abstentia par le truchement du ministre des Moudjahidines le président algérien à Sétif le 6 mai 2005. Et la répression de 1945 dans le Constantinois ne se solda pas par un génocide, mais par des massacres épouvantables. À quoi bon en rajouter sauf à vouloir cantonner les Algériens dans leur statut de victimes ? L’histoire apprend qu’ils furent aussi des acteurs, capables de prendre en mains leur destin. La dignité du mouvement algérien de libération et de la résistance algérienne contre l’oppression coloniale n’a certes pas besoin de ces emphases erronées qui sont autant de légitimations idéologiques du pouvoir d’État.

Le 5 juillet dernier, le président Bouteflika a réitéré la demande d’« excuses officielles » françaises. Cela n’a pas empêché la rencontre Bouteflika-Sarkozy, cinq jours plus tard, de bien se dérouler coram publico. Les deux présidents ont-ils respectivement trouvé chez leur partenaire des affinités qui échappent à la masse ? Ou les questions pendantes qui ont fait l’objet des échanges ne se sont-elles pas situées au-delà de l’entrechoc « repentance »-« anti-repentance », telles que les conditions du placement rentier des hydrocarbures d’un côté, le blocage des visas pour les Algériens de l’autre ? En d’autres termes, même si la colonisation pèse encore lourd sur des mémoires douloureuses, elle n’est pas seule responsable des traumatismes d’aujourd’hui induits par le gâchis de l’actuel capitalisme post-industriel/post-moderne : en France, on les voit se révéler quand ils explosent dans les arrière-cours que dissimule pour l’heure la parade à paillettes du sarkozysme ; sinon, par effet idéologique de vitesse acquise, la « crise des banlieues » de novembre 2005 ne fut pas une crise coloniale ou postcoloniale : la colonisation française au XIXe siècle avait été une avancée du capitalisme sous-tendue par une projection nationaliste. Aujourd’hui, le nationalisme a du plomb dans l’aile et le capitalisme est supranational. Mais, en nombre croissant, de jeunes chercheurs se mettent aujourd’hui à parler de nouveau de « classes sociales » : il y a peu, cela leur aurait valu une stigmatisation comme « marxistes attardés ». En Algérie, c’est le poids corrélatif de l’économie rentière et de la démocratie truquée, sur fond de chômage structurel de masse, qui entretient, au-delà des chimères islamistes, le désespoir de la harraga - l’obsession brûlante de la fuite hors du pays.

De ces mal-être, évidemment, un Sarkozy a encore moins envie qu’on parle que de la colonisation : dans les positions « anti-repentantes », il y a une propension claire à focaliser publiquement les débats sur le passé et sur ce qu’il y a d’émotionnel dans ce qui touche au passé - notamment chez les nationalistes français et les descendants de rapatriés, mais aussi chez tous ceux qui se réfugient dans le nationalisme pour conjurer les angoisses d’aujourd’hui. Les quêtes « repentantes » sont, symétriquement, une manière d’étouffer le débat sur le présent, qui réarriment les Algériens aux douleurs du passé, quand ils souffrent au premier chef de traumatismes qui s’inscrivent bien dans le présent. Les historiens, aussi, sont partie prenante des enjeux actuels, dans la mesure où le passé n’est lisible qu’à la lumière du présent. Il y a deux ans, exorcisant leur sanglant passé commun, des Allemands et des Français sont parvenus à édifier ensemble un manuel d’histoire commun au nom de l’histoire sans frontières - Geschichte ohne Grenzen. À quand une concertation d’une pareille ampleur entre historiens algériens et français pour aboutir à un manuel d’histoire commun : histoire sans frontières, en arabe ta’rîkh bilâ hudud ?

* Catherine Coquery-Vidrovitch, Gilles Manceron, Benjamin Stora.
** Benjamin Stora.