"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

Accueil du site - Imprimer

Un entretien avec Mohammed Harbi

dans le Quotidien d’Oran, 6 décembre 2007.

Initiateur aux côtés d’historiens français et algériens de l’appel en faveur d’une réconciliation historique entre Paris et Alger, Mohammed Harbi réagit à chaud aux deux derniers discours du président français.

En l’espace de 72 heures, Nicolas Sarkozy a lancé des flèches contre le colonialisme, un « système injuste par nature » dont les faits et les « crimes furent impardonnables ». Y voyez-vous une évolution dans le regard de la France officielle à l’endroit de la colonisation ?

Visiblement, les actions conjointes des historiens, politiques et acteurs de la société civile ont porté leurs fruits. Ou, à tout le moins, atteint une partie de leurs objectifs. Ce faisant, Nicolas Sarkozy semble avoir renoncé à des lectures et à des interprétations qui étaient siennes sur la page coloniale. Mais force est de remarquer qu’il n’a pas été entièrement conséquent. Il ne faut pas rester dans le clair-obscur pour reprendre la phrase de l’un de vos journalistes.

Qu’est-ce qui a manqué, à vos yeux, dans les discours algérois et constantinois du chef de l’Elysée ?

Un propos sur une reconnaissance pleine et entière des crimes qui ont ensanglanté la période coloniale. Cela implique que la France ne doit plus accepter, chez elle, les actions et autres initiatives destinées à réhabiliter le colonialisme. Plus que cela, l’Etat français est tenu de ne plus cautionner des opérations qui, à l’image du « Mur des disparus » de Perpignan, vont dans le sens de la loi du 23 février 2005.

Le ministre algérien de l’Intérieur, Noureddine Yazid Zerhouni, estime que le propos de Sarkozy « va dans le bon sens, mais ce n’est toujours pas assez ». A un confrère français qui l’interrogeait sur la nature de la revendication mémorielle algérienne, il n’a pas parlé de « repentance », pas plus qu’il n’a formulé d’exigence. Tout au plus, a-t-il fait remarquer, les excuses sont « toujours utiles ». Visiblement, le discours officiel algérien a, lui aussi, changé.

Il semble prendre acte de la teneur des propos de Nicolas Sarkozy. Manifestement, il est en recul par rapport aux exigences enflammées de repentance. Vis-à-vis de l’opinion, les officiels algériens vont continuer à plaider l’inachèvement par la France du travail de reconnaissance sur les drames de la colonisation. Ils savent bien que des pans de la société les guettent pour les attaquer sur ce terrain.

Sarkozy a puisé dans l’histoire de Constantine le portrait d’une ville cosmopolite, la « Jérusalem du Maghreb », une cité de cohabitation multiconfessionnelle. Quel commentaire vous inspire à chaud ce propos ?

L’état pré-colonial a donné aux juifs d’Algérie le statut de « dhimmi ». L’Algérie a des torts à leur égard pour cette période. Après 1830, l’Etat colonial les a associés à son entreprise comme il a associé des notables musulmans. A la seule différence que ces derniers sont restés des colonisés. Mais nous ne devons jamais oublier que beaucoup de nos compatriotes de confession juive n’ont pas épousé la logique coloniale. Je cite, entre autres, Henri Alleg, Claude Sixou et Daniel Timsit. Nous ne devons jamais céder au racisme anti-juif et les blesser.

Propos recueillis par S. Raouf