"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Catherine Coquery-Vidrovitch : "L’Afrique, l’histoire et le président"

L’Humanité du 3 décembre 2007

Le 15 avril 2007, Sarkozy a annoncé que son premier voyage présidentiel hors d’Europe serait « pour l’Afrique » ; dans la foulée, il réitérait son engagement de « régler la question du regroupement familial » par une nouvelle loi sur l’immigration. Les trois visites successives du président Sarkozy dans des États africains issus de l’ex-Empire ne sont donc pas anodines. Il aurait passé le week-end au Maroc, ce qui n’est peut-être pas le meilleur préalable quand on connaît les relations délicates entre les deux pays. Peut-être veut-il par son passage montrer qu’à lui seul il peut donner vie à l’union méditerranéenne (qui vise surtout, ne l’oublions pas, à exclure la Turquie de l’Union européenne). Il faut donc inscrire les propos que tiendra le président en Algérie dans une continuité, en espérant que sa connaissance du pays sera mieux préparée. Rappelons le passif. Le président français et sa plume Guaino affectionnent les grands auteurs du passé. À Dakar il a invoqué Senghor et l’Enfant noir de Camara Laye (1953), à Rabat il s’est référé à Lyautey (premier résident général du protectorat en 1912), en Algérie il se met sous la protection d’Albert Camus (mort en 1960) dont il déclare, à la veille de son voyage, que grâce à lui il a la nostalgie « de ne pas être né en Afrique du Nord ». Autrement dit, ses références datent de l’ère coloniale. L’Afrique n’aurait pas bougé depuis que la France l’a quittée... Le discours de Dakar (26 juillet 2007), devant l’aréopage des universitaires du pays, a scandalisé. Certes, le président a souligné le passif passé de la colonisation. Mais il a traité ses hôtes de grands enfants demeurés dans un passé immobile, et s’est proposé de les conduire à la « renaissance »... en marche depuis longtemps. Rebelote au discours de Tanger (23 octobre) : comprendra qui voudra, Lyautey, ce colonisateur fier de l’être (« Je me sentais né pour créer et je crée, pour commander et je commande ») aura été nommé, affirme Sarkozy, pour « accompagner les Marocains sur le chemin de la liberté » qu’ils venaient de perdre. Ce qui n’empêche pas un tour de passe-passe (coutumier au temps colonial) : d’un côté l’Afrique noire est exclue de l’histoire, de l’autre l’Afrique blanche méditerranéenne est installée au coeur de... la même histoire. En France, les stèles mémorielles à la gloire des Français - harkis compris, depuis peu -, dont la dernière à Perpignan le 25 novembre et la prochaine à Sète, se multiplient dans les municipalités désireuses de gagner des voix. Or, la pétition des chercheurs spécialistes de l’histoire algérienne publiée samedi dans l’Huma l’explique : la compréhension du passé doit « être accomplie non par des entreprises mémorielles unilatérales privilégiant une catégorie de victimes, mais par un travail historique rigoureux conçu en partenariat » franco-algérien, franco-africain, franco-vietnamien... La bibliothèque de Guaino s’est arrêtée au siècle dernier...
Catherine Coquery-Vidrovitch,
professeur émérite d’histoire de l’Afrique à l’université Diderot Paris-VII