"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Olivier Duhamel : "France-Algérie : passer à autre chose"

France Culture, 6 décembre 2007.
Que penser du contentieux franco-algérien et de la façon d’en sortir ? On peut avoir des positions tranchées, marquées par une histoire personnelle. Vous ne ferez pas admettre à telle rapatriée d’Algérie, retraitée à Perpignan, arrière-petite fille d’un colon auvergnat installé en 1852 pour cultiver deux hectares de friche, elle-même jadis institutrice, qu’il faille condamner la colonisation. Et jamais admettre non plus à un vieux moudjahid ayant combattu dans les rangs du FLN devenu vendeur de fruits et légumes à Belcourt, quartier populaire d’Alger, que la France ne doive pas des excuses officielles à ceux qu’elle a torturés ou tués. D’ailleurs, même en France aujourd’hui, vous ne lisez pas les témoignages de l’un et l’autre dans le même journal, c’est dire...
On peut alors trouver relativement équilibré le discours tenu par le Président de la République à Alger, dénonçant le caractère, je cite, « profondément injuste de la colonisation, contraire aux trois mots fondateurs de notre République » et voulant je cite encore « honorer toutes les victimes ». Et dans "Le Parisien" d’hier c’est un anticolonialiste radical, Jean Lacouture, qui affirme « Je trouve son discours parfait, et pourtant je suis loin d’être sarkozyste. Il a dit ce qu’il fallait dire... ». Pour qui voudrait cependant aller plus loin que l’approbation ou la désapprobation, recommandons la lecture de l’appel d’historiens français et algériens publié par la Ligue des droits de l’homme de Toulon. Il s’intitule « France-Algérie, dépasser le contentieux historique ». Il récuse la concurrence des victimes, la compétition des souffrances et des mémoires. Mais il souligne que pour passer à autre chose, il faut regarder en face le passé.
Et d’abord admettre les souffrances réciproques au lieu que les unes servent à nier les autres. Admettre la dépossession et la clochardisation opérées par la colonisation. Admettre aussi les malheurs de Français embrigadés dans les guerres coloniales ou victimes de l’effondrement du système colonial. L’admettre sans oublier que c’est la France qui a envahi et dominé l’Algérie, et non l’inverse. Et cela fait, dépasser le passé, se défier des, je cite, « pièges des nationalismes et autres communautarismes qui instrumentalisent ce passé... pièges d’une histoire officielle qui utilise les mémoires meurtries à des fins de pouvoir, figeant pour l’éternité la France en puissance coloniale et l’Algérie en pays colonisé. »
Il est bon pour sortir des manichéismes et des enfermements que ce soient des historiens français et algériens qui récusent les entreprises mémorielles unilatérales, appellent à la reconnaissance de la souffrance de toutes les victimes, refusent l’emploi du terme religieux de « repentance », et dénoncent le caractère dérisoire d’« excuses officielles ». Ajoutons qu’adressées à un pouvoir officiel dont un représentant a fait preuve d’antisémitisme avéré toute excuse eut été plus que déplacée. Le texte des historiens des deux rives appelait les plus hautes autorités de la République française à reconnaître l’implication première et essentielle de la France dans les traumatismes exercés par la colonisation en Algérie. Le chef de l’État l’a fait. Alors oui, passons à autre chose.