"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

Accueil du site - Imprimer

Rencontre-débat avec Wassyla Tamzali et Bachir Hadjadj,
autour de leurs livres "Une éducation algérienne" et "les Voleurs de rêves",
accueillis par Noureddine Saadi

Rencontre-débat avec Wassyla Tamzali et Bachir Hadjadj,
accueillis par Noureddine Saadi, autour de leurs récents livres :
« Une éducation algérienne. De la révolution à la décennie noire » (Gallimard, 2007)
et « les Voleurs de rêves. 150 ans d’histoire d’une famille algérienne » (Albin-Michel, 2007).
Vendredi 18 janvier 2008, à 19 h 30
Mairie du 20° arrondissement (salle des mariages),
6, place Gambetta, 75020 Paris (métro Gambetta).


À travers des mémoires écrites, des sagas familiales romanesques, et des éducations singulières, se dessine, librement et de l’intérieur, une histoire de l’Algérie, de la période coloniale aux lendemains de l’indépendance.


Noureddine Saadi : Je suis heureux d’accueillir Wassyla Tamzali et Bachir Hadjadj dans le cadre du Manifeste des libertés. Ces deux livres n’ont eu aucune connivence - je le sais, pour connaître leurs auteurs -, chacun a écrit son livre de son côté, mais on aurait dit qu’ils se seraient en quelque sorte consultés, pour dire : « C’est en ce moment qu’il faut écrire un livre sur nous-mêmes. » Sans doute, il y a d’autres livres comme les vôtres qui auraient pu être présentés ici : je pense au récit, mais plutôt romancé, fait par Djilali Bencheikh (« Tes yeux bleus occupent mon esprit »), qui a d’ailleurs été présenté avec Bachir Hadjadj dans une association récemment ; je pense aussi à d’autres ouvrages parus récemment et qui sont des ouvrages « dits de témoignage ».
Ces deux livres sont très importants parce qu’ils nous disent quelque chose de l’Algérie autrement que ce que nous en disent les historiens. Il y a une sincérité dans chacun de ces livres, une émotion qui dépasse ce que l’on appelle traditionnellement le pacte autobiographique. Le pacte autobiographique, comme l’avait bien analysé quelqu’un qui est spécialiste de ce genre, Philippe Lejeune, serait ainsi formulé : « Je vais vous dire que je vous raconte mon histoire et que vous allez la croire. » Le pacte autobiographique, avec tous les dérivatifs qu’il y a eu - y compris ce qu’on appelle maintenant « l’autobio-machin », comme dit Aragon, l’autobiofiction, etc. -, repose sur quelque chose qui, au fond, est un travestissement du réel à partir de la fiction : « Je vais vous dire par la fiction que ce que je vous raconte est vrai. » Tandis que là nous avons affaire à tout à fait autre chose : nous avons affaire à des livres qui s’apparentent à ce qu’on appelle des livres-témoignages, mais qui sont au-delà de ça, l’un et l’autre, un mémorial.
Un mémorial, c’est quoi ? Dans l’urbanisme, un mémorial, c’est un monument que l’on construit pour se souvenir. Eh bien, ces livres sont un peu faits comme cela : ils nous racontent une histoire afin qu’on s’en souvienne, parce que c’est leur histoire, et en même temps parce que c’est la nôtre. Et donc cela dépasse, de loin, le clivage que l’on fait habituellement entre récit, fiction, autobiographie, etc. Ils se classent, l’un et l’autre, dans des genres assez particuliers : ni essais - au sens où ce ne sont pas des ouvrages réflexifs sur l’histoire de l’Algérie -, ni livres d’histoire - ils n’en ont pas la prétention -, ni tout à fait des autobiographies - parce que, ici, le « je » autobiographique, c’est-à-dire de chacun des deux écrivants, se confond tout le temps, à chaque moment, avec le « nous », ce sont des livres sur le « je » et le « nous » pour raconter deux histoires. Deux histoires assez singulières, l’une de Wassyla Tamzali et l’autre de Bachir Hadjadj, dont ils vont nous parler évidemment, mais qui sont à la fois des histoires de nous tous. C’est-à-dire qu’au-delà de la singularité de chacune de ces histoires, l’une à partir de Sétif, d’une région assez particulière, d’un certain nombre de paradoxes, et l’autre à partir d’une certaine ruralité d’emprunt, la citadinité algéroise, entre Bougie et Alger, etc. Mais, quand on finit le lecture de ces deux livres, on s’y retrouve (et ce n’est pas une projection), et on se dit qu’il y a quelque chose de l’ordre de l’histoire collective. Le terme « histoire collective » est un mot d’emprunt qui n’est pas juste, parce que ce ne sont pas des livres d’histoire, ce sont des livres de mémoire, au sens où Pierre Nora, qui est d’ailleurs l’éditeur, je crois, de Wassyla Tamzali, parlait de « lieux de mémoire », c’est-à-dire ce moment qui échappe aux historiens eux-mêmes, et à partir desquels nous nous racontons dans l’histoire. Et donc, ce que j’ai trouvé de passionnant dans ces deux livres, ce pour quoi je suis très heureux d’être là et de les présenter, c’est la façon dont ces ouvrages introduisent la subjectivité dans l’histoire, ou, à la limite, la mémoire contre l’histoire. L’histoire, nous la connaissons, nous croyons la connaître évidemment, c’est l’œuvre des historiens, elle s’établit sur des archives, des documents, des témoignages, des faits, qui sont censés nous donner une objectivité sur ce qu’a été le passé. Eh bien, dans cette objectivité qui se prétend l’histoire, et qui est en quelque sorte admise dans sa prétention de vérité, voilà des auteurs qui nous disent : « La vérité est peut-être comme cela, mais moi je l’ai vécu autrement, parce que l’histoire dans l’histoire se passe autrement. » Et donc ils nous racontent des histoires comme nous aimons qu’on nous raconte des histoires, mais parfois contre la grande histoire, ses grands schémas, ses grands rites, etc. Les personnages sont des personnages de chair, ce ne sont pas des personnages de fiction, parce qu’ils nous racontent des histoires vraies, au sens où ce sont des histoires qui sont vécues, ou des histoires dont ils ont la mémoire de ce qui a été vécu. Et ils s’inscrivent tout à fait dans cette question fondamentale, ce pour quoi il est intéressant que le Manifeste des libertés, à mon sens, ait consacré une soirée à cela : la question de la transmission et de la généalogie. La question de la transmission qui est inscrite, en creux, dans chacun de ces livres, et simultanément en est l’intention.
L’ouvrage de Bachir Hadjadj s’ouvre sur cette anecdote que nous avons tous vécue, ou que nous pourrions tous vivre, à savoir nos enfants qui nous demandent un jour : Ecoute, ça va, je suis « beur », mais, au fond, d’où je viens ? « Je me sens tout à fait française », dit la fille de Bachir Hadjadj, comme il nous le raconte dans le livre, « j’assume tout à fait ce que je suis, mais enfin j’aimerais savoir d’où je viens ». D’où la volonté et la nécessité pour le père de transmettre. Donc, dans l’histoire, il y a de la transmission, et la transmission est ce qui nous fait du point de vue de la généalogie. Sauf que ce qu’il y a d’intéressant là, c’est qu’il ne s’agit pas simplement de la généalogie de ce que l’on pourrait appeler la famille Tamzali, ou la famille Hadjadj : il y a, au-delà, une généalogie culturelle de l’Algérie. Dans tout ce qu’ils nous racontent, par rapport à ce qu’ont vécu leurs familles, le clan, la tribu, etc., on a quelque chose qui se déroule comme une anthropologie de l’Algérie à partir de la colonisation, et peut-être même en deçà, puisque l’un et l’autre font référence à une ancestralité qui vient d’ailleurs, d’où le fait qu’à mon avis ce sont des ouvrages fondamentaux qui s’apparentent à ce que l’on n’appellerait pas des romans, mais à ce que Sigmund Freud appelle un « roman familial ». Un roman familial, c’est-à-dire une façon de se dire dans son histoire propre, où l’on introduit à la fois du réel, et - faut-il le dire, mais qu’importe - le mythe même de ce que nous sommes. Et c’est pour cela que ce sont deux ouvrages fondamentaux parce qu’ils s’ouvrent l’un et l’autre sur ce que l’on appelle un « acte fondateur ».
On est tout de suite pris par le livre de Wassyla Tamzali, qui s’ouvre sur un meurtre fondateur : le 11 décembre 1957, son père est assassiné par le FLN. Cela fait creux, évidemment, dans la vie d’un être humain, et c’est dans ce creux qu’elle va travailler une histoire : d’où elle vient, pourquoi, qu’est-ce qui s’est passé ; et, au-delà de l’enquête proprement dite, qui a tué mon père et pourquoi, qui est évidemment la question légitime de tout enfant, c’est le déroulement même d’une histoire de l’Algérie, qui est à mon avis poignante. De la même manière que l’ouvrage de Bachir Hadjadj s’ouvre sur également un acte fondateur, c’est-à-dire ce lieu, ce moment, cet instant où une fille s’adresse à son père pour lui dire : « Au fond, je suis là en France, mais d’où je viens ? » Je crois que c’est autour de ces questions-là que se déroulent ces livres, que je suis content de présenter.
Je vais être le moins bavard possible, parce que je voudrais que nous écoutions surtout nos amis, et je vais commencer par poser à l’un et à l’autre un certain nombre de questions, et c’est vous qui poserez après les questions essentielles. La première question, excusez mon non-féminisme, va s’adresser à Bachir : pourquoi ce livre maintenant ? Je te connais, beaucoup de gens ici te connaissent, qu’est-ce qui fait que tu as eu besoin d’écrire ce livre maintenant, dans cette période-là, après de très longues années d’exil d’Algérie, de vie en France ? Et est-ce que finalement il ne faut pas quitter l’Algérie pour la retrouver ?

Bachir Hadjadj : Mon épouse est française, j’ai quitté l’Algérie en 1972, mes enfants ont grandi entre ici et là-bas ; il y a à peu près une dizaine d’années, ma grande fille avait environ 25 ans, et au cours d’une discussion où j’avais parlé de « beurette », elle m’avait coupé net : « Non moi, je ne suis pas une beurette, je suis française ; par contre, tu es un peu salaud, papa, tu ne m’as pas dit d’où je viens. » Je suis resté complètement assis ; et je me suis dit qu’il fallait que je lui répondre. Cela devait faire longtemps que j’avais envie de lui en parler, et mes deux autres garçons souhaitaient, probablement eux aussi, que je le leur dise. C’est cela qui a tourné dans ma tête, depuis une dizaine d’années, et puis, comme on dit chez nous, « j’ai reculé, j’ai avancé, puis j’ai sauté », j’ai raconté tout ça.
Au départ, je voulais simplement raconter ma vie, puis je voyais que c’était très lourd tout ce que je portais moi-même, ce n’était pas possible que je ne le lui dise pas : ce qu’étaient mes parents, et mes parents cela voulait dire aussi mes grands-parents. Or j’ai eu peut-être une chance, on peut plaisanter avec cela, d’être né en 1937, et mon père est né en 1893, il a fait la guerre de 1914 ; et encore par le fait d’une autre chance : mon père a été élevé non pas par son père, mais par son grand-père, Saad, lequel a dit à mon père qu’on leur avait enlevé leurs terres quand ils étaient à El-Ouricia. C’était la seule chose qu’il m’avait dite et que cela s’était passé à El-Ouricia. Lorsque j’ai commencé à écrire, et que je me documentais, je suis tombé sur un texte signé par le maréchal Mac-Mahon, qui disait avoir enlevé des terres aux Arabes à El-Ouricia. Le décret était d’avril 1853, or le grand-père avait dit à mon père qu’il avait 10 ans quand on leur avait enlevé les terres, donc à l’évidence, le grand père de mon père était bien né en 1843. À la naissance de mon propre grand-père, il n’y avait pas d’état-civil non plus, et à la naissance de mon père en 1893, l’état-civil était à peine instauré.
Donc, j’ai commencé à tricoter à partir de là. Comme nos traditions orales sont très vives, mon père me parlait beaucoup de son grand-père, de sa mère, de son père lui-même, etc. Voilà, c’est tout ce que je peux dire, je ne suis pas capable de dire autre chose, ce n’est pas quelque chose de réfléchi, de choisi, c’est comme cela...

Noureddine Saadi : Wassyla, je te l’avais dit (on se tutoie parce que l’on se connaît tous) lors d’une récente rencontre, ce qui m’a frappé en refermant ton livre, c’est l’image d’Antigone. Voilà un livre qui s’ouvre avec une page particulièrement poignante, qui est une vraie page d’écrivain au sens où les choses sont dites avec l’émotion, l’émotion retenue, sur le meurtre du père, et qui se conclut sur la signification de la mort du père, et j’ai eu l’impression que tout le livre évoquait Antigone qui veut une sépulture pour son père. C’est-à-dire que dans quelque chose qui a été dramatique dans l’histoire de ta vie, comment à partir de l’histoire de ce père, en reconstituant, y compris dans ce qu’il y a de plus précis, les raisons qui y ont conduit, les contradictions qu’il y avait dans le FLN, le fait que c’est un agent du FLN qui a tué ton père alors que le colonel Amirouche lui-même, chef de la région militaire, a envoyé ensuite une lettre à la famille pour s’excuser et dire que ce n’était pas un ordre qui venait d’en haut, c’est comme si tout ton livre était un travail de deuil qui va s’accomplir : est-ce que tu lis les choses comme cela ?

Wassyla Tamzali : Oui, je pense que ce livre est une sépulture pour mon père. Je te vole ces mots, puisque c’est toi qui a suggéré le premier cette lecture ; je la trouve très éclairante. Travail de deuil et travail d’écriture ; la même idée d’efforts sur soi, dans les deux on arrache, on s’arrache, quelque chose de difficile, de pénible. C’est d’ailleurs la force de l’écriture puisque j’ai été entraînée malgré moi. Au début, je voulais écrire un livre sur les utopies des années 1970. C’était en plein drame, les années 1990, tout éclatait autour de nous, les années de la guerre civile. Tout partait en morceaux, et devant cette catastrophe effroyable, cette guerre qui reprenait, ce sang qui recommençait à couler, j’ai voulu raconter les utopies des années 1970 : d’abord, pour leur redonner de la réalité, parce que je n’arrivais plus à y croire moi-même, et ensuite parce que je me disais qu’il fallait en parler maintenant car, sans cela, personne ne croirait ce qu’on avait pensé, ce qu’on avait rêvé.
Et donc c’est en commençant à écrire cette période, la période de la révolution agraire, de tout ce qui a porté notre génération dans les années 1960 et 1970 que j’ai commencé à écrire. Mais comment maîtriser, arrêter le travail de la mémoire, parce que je parlais de la Cinémathèque, comment m’empêcher de penser à Kader Alloula, qui n’était plus là, à Khéreddine Amayar ? La mémoire avance d’une manière circulaire, jamais linéaire. Plus que le cercle, je retiendrai l’image de la spirale qui part du cercle pour finir en un point : le point où la mémoire de tous les temps, et aussi celle du présent se concentrent. Prise dans les cercles des années 1970, je me suis enfoncée profondément suivant une image spiroïdale. Et c’est en partant de ces différents cercles ou spirales, en partant d’événements forts, concrets, anecdotiques, par exemple Godard à la Cinémathèque, la Révolution agraire, la première du film d’Assia Djebar, que j’ai été amenée à essayer de construire une réponse à des questions qui de plus en plus s’imposaient à moi, au fur et à mesure que je revisitais ces années 1960 et 1970. Plus le livre prenait forme et plus s’est imposée l’idée de fil rouge de tout cela : l’assassinat de mon père. Cet assassinat, je l’avais refoulé, j’avais en quelque sorte été deux fois dépossédée, par la mort du père, et par la difficulté à en faire le deuil, parce que mon père était mort dans ces conditions terribles et tragiques : il n’y a rien de pire que de mourir comme cela, tué par un homme de son camp, je dirais. Cette « découverte » fut importante pour moi, c’est elle qui explique tout le livre. Car, à un moment, je me suis même arrêtée décrire, parce que je trouvais que cela n’avait pas de sens d’écrire sa vie, que ce n’était pas très intéressant. Et puis quand les anecdotes ont commencé à prendre corps, quand je suis passé du fait divers tragique, mais un fait divers, c’est-à-dire un fait non isolé, un fait répété, car il y a eu des centaines, des milliers de crimes comme celui de mon père, alors quand le fait divers tragique s’est imposé à moi comme une tragédie, alors j’ai repris le livre, jusqu’à sa fin. Une tragédie qui a un sens qui dépasse la victime, moi, et le criminel. Une tragédie qui nous renvoie au sens de l’histoire, qui est toujours tragique : mon père était nationaliste et il a été tué par un homme du FLN. Plus encore : il est tué sur le coup par un enfant de 17 ans, habillé d’un burnous blanc. Je prends alors la mesure de cette tragédie quand je comprends que, tué sur le coup, sa dernière lueur d’intelligence a été de se poser la question de « pourquoi ». Il n’a sûrement pas pensé à lui, ni à sa femme, ni à ses enfants, il a essayé de comprendre pourquoi cet enfant de son pays le tuait. Et ce pourquoi devenait le centre du livre, comme il a été le centre de ma vie. C’est ce qui explique que moi, jeune femme de 20 ans, appartenant à un milieu aisé, qui aurait pu aller vivre n’importe où sa vie, soit restée, et soit revenue plus tard en Algérie. Pour sans doute trouver une réponse à l’interrogation ultime de mon père, et y répondant, l’enterrer enfin.

Noureddine Saadi : Je rebondis sur le désespoir, parce que j’ai trouvé que vos deux ouvrages, l’un et l’autre, sont à la fois comme des livres du tragique et du désespoir de l’Algérie, mais avec une espèce de sérénité, un amour de ce pays, un regard à la fois compassionnel et affectif à l’égard de ce pays, malgré toutes ses contradictions, ses violences, etc. Je prends par exemple un certain nombre de séquences, d’un côté et de l’autre, qui me paraissent tout à fait significatives : Bachir Hadjadj nous narre cette chose qui peut paraître tout à fait paradoxale et particulière, qui est que les circonstances ont fait que, pendant la guerre de libération, il a été d’abord soldat de l’armée française, pendant son service militaire, et au sortir du service militaire, après avoir été étudiant, durant la même guerre, soldat de l’ALN. C’est assez fantastique, parce que cela traduit tout à fait ce qu’était la complexité du tragique de ce pays. Wassyla Tamzali, tout au cours du livre, nous raconte, dans des situations qui, si elles étaient romancées, seraient évidemment acceptables par la fiction, mais qui dans le réel deviennent des paradoxes : comment une fille de la bourgeoisie, qui se voit dès 1963 bannie par les propos d’un chef d’État et dépouillée de ses terres, se trouve faire la révolution agraire avec nous ? C’est quelque chose qui paraît étonnant de l’extérieur, et pourtant, et c’est ce qui m’a beaucoup frappé, est tout à fait dans la sincérité et la singularité de ce qu’est l’Algérie. Voilà comment, l’un et l’autre, vous avez vécu des situations comme ça.

Bachir Hadjadj : Moi, j’ai essayé, dans la première partie de mon livre, de dire à ma fille quelque chose qui était transparent, mais non dit, à savoir qu’il y a eu une guerre de conquête terrible, dont le clan de mon père ne m’a pas parlé, et dont son grand-père ne lui avait pas parlé, non plus. Un tel silence ne semblait pas possible, et pourtant il a bien eu lieu.
Quand on lit un petit peu ce qui s’est passé en Algérie, le nombre d’Oradour-sur-Glane qu’il y a eu pendant la guerre de conquête, le code de l’indigénat, etc. J’étais donc conduit à dire que cela s’était passé comme cela.
Dans la seconde partie, je me suis raconté, moi le fils de caïd - un caïd qui n’était pas issu des grandes tentes. Car, comme vous le savez, la France s’est appuyée d’abord sur les caïds des grandes tentes pour déposséder les autres Arabes de leurs terres. Puis, lorsque ces caïds ont rué dans les brancards, elle les a complètement court-circuités en nommant comme caïds des gens comme mon père, qui avaient fait la guerre de 1914-1918.
J’ai dit tout ça : la société dans laquelle je vivais, comment j’ai grandi... Je suis né dans une famille bigame, c’est-à-dire que j’ai eu deux mamans, magnifiques, extraordinaires. Vous n’en avez eu qu’une, moi j’en ai eu deux, je voyais qu’elles étaient déchirées, mais moi, avec mes autres frères, nous étions 18, tous dans la même nichée, j’ai grandi en m’amusant, j’ai bien vécu tout cela.
Ensuite, devenu adolescent, il y a eu comme un déchirement. Vous savez que le FLN a eu la bonne idée d’appeler à la grève des cours et des examens. Moi, j’étais en terminale, et on a fait la grève, j’étais content de la faire, j’avais 20 ans à ce moment-là, on m’a appelé pour faire le service militaire, j’étais coincé. Ceux qui aujourd’hui s’imaginent qu’il y avait des structures du FLN partout, ce n’est pas vrai, il n’y avait aucun contact avec le FLN. Ni ma famille ni moi n’avions de contact, et il n’y avait rien de tel à Sétif trois ans après le déclenchement de la guerre, simplement on ne savait pas comment il fallait monter au maquis. Toujours est-il que je me suis retrouvé dans l’armée française, et pour moi cela a été la période la plus pénible de ma vie. J’en parle maintenant plus facilement qu’il y a cinq ou six ans, je n’en parlais pas, même avec des copains, c’était une honte pour moi, quelque chose de terrible... Et puis, bon, quand j’ai été libéré, je suis allé m’inscrire à Grenoble, et à Grenoble il y avait une organisation du FLN, on pouvait discuter, tout allait très vite, et j’ai rejoint l’ALN à partir de là. Mais pour moi c’était une période extrêmement dure, c’était insoutenable. Avoir porté l’uniforme français, pas en soi, mais dans ce contexte-là, c’était insoutenable. Pour l’histoire, il faut que vous sachiez maintenant qu’il y a des gens avec qui j’avais fait le service militaire, de jeunes Français, qui ont dans les 70 ans maintenant, qui m’ont vu à la télévision et qui ont pris contact avec moi, on s’est revu, on a pris un pot, mais il n’y a pas eu autre chose, il n’y a pas eu d’amitié, simplement on était jeunes ensemble, et puis c’est tout. Pour moi, c’était très pénible, ça a été une contradiction assez dure à surmonter.

Noureddine Saadi : Ma question s’adressait aussi bien à l’un qu’à l’autre. J’ai pris, pour chacun de vous, une anecdote, mais il y en a d’autres, il y a plein d’aspects par lesquels vous montrez de façon poignante combien la vie est assez contradictoire.
Wassyla, moi ce qui m’avait frappé, et que j’ai mieux compris dans ton livre, alors que je te connais depuis longtemps et que j’ai vécu toute cette période que tu relates, y compris dans les bistrots que nous fréquentions ensemble il y a longtemps où on t’appelait « la comtesse rouge », tu te souviens, c’est cette contradiction entre le fait de venir de ce lieu, de cette origine, de ce nom qui a été tout de même en Algérie, qu’on le veuille ou pas, comme il était dit à l’époque, « stipendié ». C’était le langage de l’époque, on disait des « noms stipendiés », « Tamzali, suppôt de tout... ! » Et pourtant tu te retrouvais tout à fait avec nous, dans la révolution agraire, et tout... Est-ce que cela ne creuse pas, quelque part, des contradictions ? Comment ça se vit ?

Wassyla Tamzali : Ce qui est amusant, c’est que tu ne vois que mes contradictions, et que tu ne vois pas les tiennes.

Noureddine Saadi : Mais je ne parle pas de moi...

Wassyla Tamzali : N’empêche qu’il s’agit de toi, et de tous nos camarades. C’est vrai que, posant les yeux sur moi, ça sautait aux yeux, j’appartenais très visiblement à ce milieu - honni - de la bourgeoisie nationale, mon nom même en été devenu le symbole, je portais le drapeau des contradictions, mais en réalité tous les jeunes intellectuels qui étaient autour de moi, dont toi, vivaient des contradictions aussi compliquées que les miennes...

Noureddine Saadi : C’est intéressant à dire...

Wassyla Tamzali : Eh bien, je le dis. Maintenant, pour expliquer un petit peu, pour essayer de voir clairement pourquoi je me suis lancée dans cette histoire - mais ce qu’on peut en dire, ce que j’en dis aujourd’hui, tout cela c’est après coup ; quand je le vivais, j’y étais au premier degré, je ne me demandais pas tous les matins comment j’allais vivre une journée de contradictions -, c’est avec le temps que je me suis rendu compte de ce que cet engagement recouvrait. J’avais une dépossession à combler, un trou à combler. Quand en 1962 l’Algérie fait la fête, la fête de l’Indépendance, il y a deux manières de vivre ces moments : ou vous oubliez les morts et vous vous lancez dans la fête, ou alors vous faites le contraire. Et moi, j’ai choisi de me lancer dans la fête. Avec d’autant plus de détermination que cette dépossession, ce manque, cette mort a été accompagnée non seulement d’une dépossession matérielle, d’un déclassement social en quelque sorte, mais d’une dépossession plus profonde, plus insidieuse, celle provoquée par l’interdiction de faire le deuil de mon père. Et puis, plus simplement, au premier degré, il faut dire que c’était une grande fête, que c’était une histoire d’amour, je crois qu’on était tous dans cette histoire d’amour, et qu’on n’a pas été très regardants, au début, on a dit des bêtises énormes. Rappelez-vous : on a accepté l’idée que « la liberté de la presse était manipulée par le capital », mais nous, on avait « El Moudjahid », et on en était fiers, parce qu’on était sûrs de ne pas être manipulés par le capitalisme international... Nous, les femmes algériennes, on n’avait pas encore de code de la famille, on avait des lois iniques, certes, mais on était contentes, parce qu’on était engagées dans une révolution qui allait nous libérer, libérer toute l’Algérie... On l’a fait, on l’a dit, tous ; il n’y avait pas que moi...
Si beaucoup de lecteurs se retrouvent dans mon livre, c’est qu’en racontant mon histoire j’ai raconté notre histoire à tous. Il est vrai que je portais ces contradictions de manière un peu emblématique, mais en réalité tous les gens qui m’entouraient venaient de milieux urbains, même s’ils étaient plus humbles, qui avaient déjà accumulé une certaine modernité à l’intérieur de leurs maisons, de leurs relations avec la famille, etc. C’étaient des intellectuels, des universitaires, ils se faisaient hara-kiri : ils étaient populistes. Ce n’est pas le peuple qui est populiste, ce sont les intellectuels qui sont populistes ; le peuple, c’est le peuple, mais les intellectuels fabriquent, secrètent le populisme. Nous étions le cœur de la Cinémathèque d’Alger, et la Cinémathèque vivait des contradictions fantastiques : on se pâmait devant « Cendres et diamants » d’Andrezj Wajda, le premier film libertin provenant d’un pays du bloc soviétique, et, en même temps, on applaudissait les frères Ben Bella et Boumediene quand ils encensaient le grand frère russe ! On arrivait à vivre toutes ces contradictions en même temps, et on les a vécues, sans se rendre compte qu’on mettait en place une « machine à gaz », qu’on était au milieu d’elle et qu’elle devait inéluctablement exploser, et nous avec.
Le pire, si vous voulez, ce n’est pas de vivre des contradictions - parce qu’on était à l’âge où l’on pouvait faire des erreurs -, le pire c’est qu’on n’a pas été attentifs à ce qui se faisait à côté de nous, derrière nous, à notre insu. C’est ce que j’ai essayé d’expliquer dans ce livre. Le pouvoir nous donnait les pages culturelles du « Moudjahid » (chaque jeudi après-midi) et la Cinémathèque - c’était nos joujoux-, alors que, au même moment, les écoles, la justice, les secteurs qui fabriquaient le futur, avec une forte dose de valeurs ajoutées, de l’idéologie, de la sociabilité, étaient livrés aux autres, ceux que j’appelle « les autres » dans le livre, qui n’avaient pas encore de nom, mais qui vont finir par en avoir un : les islamistes.
J’ai décrit la scène où Assia Djebbar nous présente son film : il y avait dans cette salle ce que j’appelle une « tribu interethnique », des pieds-noirs, des pieds-rouges, des révolutionnaires qui avaient trouvé refuge en Algérie et - ce que nous ne savions pas alors - les futurs Français d’origine algérienne de demain, qui ne savaient pas qu’ils allaient devenir des Français en France. Et nous vivions tous nos contradictions... Devant le film d’Assia Djebbar, les camarades marxistes, trotskistes, ont pris à partie la cinéaste en l’accusant d’avoir fait un film personnel. Elle avait osé faire un film personnel : incroyable, « être personnel » était une injure, et cette injure venait d’intellectuels !Ellen’avait pas montré que la femme algérienne se libérait dans le travail, comme elle l’avait été par la révolution ! C’est ce qu’on entendait, c’était ça les discours de 1974. Alors je ne sais pas qui vivait dans des contradictions ?

Noureddine Saadi : Bien, Wassyla, c’est bien (applaudissements). J’aime bienprovoquer Wassyla, on est là pour ça, d’ailleurs.

Wassyla Tamzali : Tu ne t’es pas senti visé ? C’est incroyable (dit-elle en riant) !

Noureddine Saadi : Je ne vais pas me sentir visé, parce que d’abord pour ce film, non seulement j’étais avec toi, mais en plus j’ai eu la chance que ma fille ait été la comédienne dans ce film, mais passons... Et tu te souviens qu’on a été souvent du même côté sur beaucoup de choses. Non, ce que j’aime dans ce qui est dit, et ce pourquoi je voulais que ce soit dit autrement, c’est comment ces deux livres sont, du moins je les ai lus comme cela, deux histoires d’amour. Il n’y a rien qui soit du ressentiment, de la nostalgie négative, de l’acrimonie vis-à-vis de l’Algérie. Il y a une espèce de distance, parce qu’à un moment, après la lumière comme cela, il y a de l’ombre, et il y a une réflexion dans cet ombre : oui, ça s’est passé ainsi, nous y étions, nous sommes heureux d’y avoir été ; ça s’est passé comme ça, on y a cru, et ce pays est ainsi, c’est comme ça qu’on l’aime. Moi, j’ai trouvé ces livres, de ce point de vue, assez superbes, c’est-à-dire comment il y a à la fois beaucoup de lucidité critique, parce qu’avec le temps évidemment on analyse les choses, et néanmoins tout se passe avec une certaine empathie (lapsus : antipathie) de ce qu’a été ce pays et cette histoire.

Bachir Hadjadj : Je voulais compléter un peu pour parler d’une autre contradiction que j’ai vécue : c’est lorsque, après l’université, à Grenoble, je rejoins l’ALN, l’ALN c’était l’analphabétisme total (lorsque la France a quitté l’Algérie, 82 % de la population était analphabète). C’était le monde rural, donc ce n’était pas facile de communiquer, de faire accepter que j’étais étudiant, que je parlais français, et comme eux ne parlaient qu’arabe, il fallait que je montre presque que j’étais arabe comme eux, donc j’en rajoutais pour me faire accepter, c’était très difficile. Il y avait deux périodes : une période d’instruction, où nous n’étions que des étudiants entre nous, on parlait plus des filles, des copines qu’on avait laissées sur les bords de Seine, ou à Aix-en-Provence, que d’autre chose ; et après, quand on s’est retrouvé dans les bataillons, c’était autre chose, nous étions dispersés, c’était très pénible. Je me rappelle par exemple qu’à un moment donné, j’ai voulu faire de l’alphabétisation. J’avais dit à mon chef de section que je voulais faire de l’alphabétisation. Il m’a dit : « Oui, d’accord, en arabe. » Je savais un peu l’arabe, mais pas l’arabe classique. Il m’a dit : « A l’indépendance, le français, c’est terminé. » C’était très difficile de vivre cette contradiction-là, et les officiers d’état-major savaient tout cela, il y avait Boumédiène : ils commençaient déjà à aller dans le sens du poil. Mais, quand ils étaient entre eux, ils parlaient français...

Noureddine Saadi : Je m’étais promis de ne pas être trop bavard, beaucoup d’entre vous dans la salle ont lu ces livres, et donc je préfère maintenant qu’on ait un débat avec le public. La parole est à vous.

Débat (Les enregistrements des questions sont inaudibles, les questions sont donc très schématisées, à partir de notes.)

Un participant : Je voudrais apporter un témoignage. Quand Bachir était surveillant d’internat, j’étais élève, et nous avons souvenir de quelqu’un qui était très élégant, une élégance morale. D’autre part, l’itinéraire qu’il raconte de sa tribu est aussi celui de la mienne, c’est vous dire combien son livre m’a touché, et je voudrais le remercier publiquement de cela.
Je voudrais dire à Wassyla qu’il y a un tout petit texte sur l’assassinat de son père, et c’est un très beau texte, dans le livre qui est paru sur le colloque... ( ?)

Un participant : il y a quelque chose qui m’a frappé chez Wassyla : qu’est-ce qu’elle fout là, dans ce pays pourri ? Il y a là un patriotisme émouvant. Le livre de Bachir est un document sur la vie de l’ALN (cf. l’exécution du harki sur les terrains minés).

Une participante : le livre de Bachir est aussi un réquisitoire contre la colonisation.

Un participant : Pourquoi tant de contradictions ? Et pourquoi le pays est-il dans l’état où il est maintenant ?

Un participant : Vos livres éclairent-ils la crise de l’Algérie des années 1990 ?

Wassyla Tamzali : Me concernant, je fais le lien entre les années de la guerre d’indépendance et les années de la décennie rouge, ou noire. Nous avons appelé notre rencontre de ce soir « Educations algériennes », pour montrer combien l’histoire nous avait marqués, façonnés ; comment l’histoire a été déterminante jusqu’à nos vies affectives, marqué notre subjectivité. Tous les domaines de nos vies, hommes et femmes, ont été marqués par des événements sur lesquels nous n’avions eu aucune prise... Je sais que de nombreux pays ont connu des événements aussi traumatisants, mais j’ai le sentiment que ma génération a particulièrement été ébranlée. En écrivant cette histoire, mon histoire, et grâce au travail de l’écriture, j’ai trouvé un sens tragique à toute cette histoire. En partant de l’image de mon père, un jeune homme bourgeois, moderne, nationaliste, impliqué, et moteur d’un mouvement qui l’éliminera : pourquoi ? Parce que, qu’il ait été nationaliste ou non, cela ne changeait rien à l’idée qu’il portait, sur lui, les symboles du colonialisme. Les élites colonisées, qui jouèrent un rôle déterminant dans le lancement de la lutte armée, sont et restent, dans cette guerre pour la légitimité du pouvoir, et même de la représentation de la nation, des colonisés. Pour cela, ils seront tués, symboliquement, et physiquement. Vraiment colonisés, c’est-à-dire instruits par l’école française, éduqués à la modernité, à l’urbanité des villes. Dans le Journal de Mouloud Feraoun, la chose qui me surprend beaucoup, c’est de voir comment l’ensemble de la population se révèle nationaliste quand elle voit arriver les résistants. Moi, quand j’ai lu cela, j’ai été très étonnée, parce que nous, nous avions été élevés dans une idée très nationaliste, à la maison, dans la quotidienneté, par exemple on nous disait toujours, parce que nous fréquentions les Français : « Attention nous ne sommes pas des Français », dès notre jeune âge ! On disait même que nous étions mieux que les Français ! Cela, c’est très important, parce que, dans cette classe d’âge-là, on a nourri cette idée de liberté qu’on a apprise à l’école française, au fond, parce que l’idée de nation n’existait pas en Algérie, ce sont des choses qu’on a apprises, et le tragique de l’histoire est que cette catégorie de gens, cette classe, ce mouvement est né dans des élites colonisées qui ont ensuite porté les stigmates de la colonisation. On les a délégitimés en 1962, parce qu’on avait peur d’eux, qu’on ne voulait pas partager le pouvoir. Ben Bella va lancer cette politique de diabolisation dès le début de l’indépendance, il va insulter « les bourgeois ». En 1962, on a fait sortir de la photo de famille tout ce qui n’était pas « le peuple algérien », et on les a fait sortir parce qu’ils étaient gênants, parce qu’ils avaient déjà appris l’idée de liberté, de démocratie, parce qu’ils allaient demander des comptes, parce qu’ils avaient commencé déjà à demander des comptes, et on en avait déjà éliminé durant la guerre de libération. Eh bien, c’est cela aussi le sens du tragique, et je crois qu’on est tous ici, soit qui vivons à Paris complètement, soit qui faisons désespérément comme moi le grand écart en disant : « Je veux vivre à Alger mais je suis obligée de venir respirer ici », les victimes de l’histoire. L’histoire avait un sens que nous n’attendions pas. C’est cela le dur constat. D’une certaine manière,les années 1990 sont un des actes de cette tragédie. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on entame un autre acte macabre. C’est peut-être la dernière tragédie qu’on est en train de vivre.
Ce qui me frappe, ce qui me semble à l’œuvre dans chacune des étapes de notre marche tragique, c’est la montée en puissance de l’endogamie, cette espèce d’obsession d’être entre soi. Je pense souvent aux pieds-noirs, aux Européens... Eh bien, je crois que s’ils n’étaient pas partis d’un coup, ils seraient partis peu à peu, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux, comme il n’y a presque plus de place pour nous. On est tolérés, même si on flatte parfois la vanité : « Ah oui, on a une grande intellectuelle qui est entrée à l’Académie française ! [Assia Djebbar] ». Cela peut rendre fier cinq minutes, mais en réalité on n’en a rien à faire, parce qu’on a mis sur pied un régime qui est basé sur l’endogamie, et cela est dur, pas seulement pour des gens qui ont un parent étranger (moi, ma mère est espagnole), mais aussi pour des gens de mère et de père algériens : j’ai beaucoup d’amis algériens qui se sentent un peu à la marge de cette société qui est en train de se mettre en place. Et donc c’est pour réagir à l’idée de ce drame, parce que le drame est aussi de quitter l’Algérie, ça aussi c’est un drame, et on est tout à fait capable de le comprendre : des vagues successives d’Algériens quittent l’Algérie, et cela n’est pas près de s’arrêter, parce qu’aujourd’hui, je rencontre beaucoup de gens qui ont envie de partir. On a l’impression qu’on est une espèce d’artichaut dont on enlève les feuilles, pour arriver au cœur de cette algérianité dont personne ne sait si elle existe. Il y a vraiment quelque chose de malade, qui est à l’œuvre dans le rejet et l’exclusion continus de ces couches de la population. Je croyais que Ben Bella c’était un rigolo, mais ce n’était pas du tout un rigolo : il a mis sur pied un système d’exclusion, et le pouvoir en place sait très bien que plus il flattera cette endogamie, et plus il participera à cet exercice national de recherche du « cœur de l’artichaut », et plus il aura des chances de durer. Tous les matins, il y a une automutilation, parce que ceux qu’on a assassinés dans les années 1990, c’était ni des bourgeois, ni des pieds-noirs, mais on les a quand même assassinés, et c’est cela qui est à l’œuvre dans cette tragédie algérienne. Et ce n’est pas fini. Tous les dix ans, on succombera à la folie de vouloir se débarrasser de ce qui n’est pas le « cœur de l’artichaut », le cœur de l’Algérie, de l’« identité algérienne ». C’est une vraie maladie.

Bachir Hadjadj : Vous savez, dans les cocottes minutes, heureusement qu’il y a la petite soupape qui se lève, quand la pression monte. Je crois qu’il faut l’utiliser un peu. Quand j’entends Wassyla, j’ai envie de l’utiliser un peu. Il y a une vingtaine d’années, j’étais avec un ami, il avait le blues, et il était bien éméché. Et puis il m’a dit : « Bachir, au fond, au fond, les derniers pieds-noirs, c’est nous. » Il voulait dire quelque chose.
Pour Wassyla, je voulais dire aussi autre chose : il y a un proverbe arabe qui dit que « celui qui n’a pas de fille, personne ne saura où il est mort ». Ce sont les filles qui racontent le père. Dans le livre, j’ai raconté l’histoire de ma tante, c’est-à-dire la sœur de mon père. C’était la seule dame en présence de laquelle mon père (qui était extrêmement violent) ne criait pas. Son mari travaillait en France, dans les années 1920, et il fallait que son père la protège, qui allait la chercher en calèche. Les Français circulaient en calèche, et cela lui plaisait.
Le grand-père de mon père est mort en 1916, mon père était dans les tranchées. Il a une permission et vient assister à la mort de son grand-père, lequel grand-père, avant de mourir, lui dit : « Fais-moi une promesse : le jour où la France partira, tu viendras sur ma tombe et tu me diras “la France est partie, la France est partie, la France est partie” ». Et donc ce monsieur, grand-père de mon père, était né en 1843, en pleine guerre de conquête. Quand je suis revenu de l’ALN, mon père me dit : « Tu sais, avant-hier, je suis allé sur la tombe de mon grand-père », et il me raconte cette histoire, j’avais la larme à l’œil.
En 1830, l’Algérie était médiévale, n’avait rien à voir avec le niveau de développement auquel était arrivée la France. Donc, ce sont des populations complètement analphabètes, qui n’avaient qu’un fusil de chasse, des tribus qui se faisaient la guerre entre elles (je ne parle pas d’Alger). L’armée d’Afrique va casser cela, va exiger d’elles qu’elles se rendent, qu’elles se soumettent. L’armée d’Afrique organisée va casser de la tribu jusqu’en 1870. Après, le choix s’imposait à la France : ou donner une citoyenneté aux Arabes et les considérer comme des Français, ou alors les rejeter - c’est ce qu’elle a fait. Les Arabes n’étaient pas des citoyens français, c’était des sujets français. Dans le code de l’indigénat, intervenu en 1880, un certain nombre d’actes devaient être considérés comme des délits lorsqu’ils étaient commis par des Arabes, et non comme des délits quand ils étaient commis par des Français. Par exemple : ne pas répondre à une demande de convocation par un agent de l’État était un délit pour les Arabes, et les punitions ne relevaient même pas d’un juge, mais d’un administrateur. Le code de l’indigénat a permis à la communauté européenne, sur des bases ethniques et racistes, de dominer totalement les indigènes, et cela a duré très longtemps (le code de l’indigénat n’a été abrogé qu’en 1946).
Au lendemain de l’indépendance, l’Algérie se retrouvait sans cadres, sans aucune expérience citoyenne, et c’est avec cela qu’il fallait faire. Comme le dit Wassyla, il y avait la possibilité que des élites formées puissent prendre le pouvoir, cela n’a pas été le cas du tout, et donc nous avons, aujourd’hui, des présidents analphabètes : le président Chadli ne savait pas lire ! Les gens croient qu’il savait lire : il ne savait pas lire !

Alice Cherki : Par rapport à cette homogénéité drastique de la société, vos livres apportent de l’hétérogène, trouent cette histoire. Or la société algérienne semble irréductible.

Sanhadja Akrouf : Je me suis complètement identifiée à ce que Wassyla a décrit : la Cinémathèque comme lieu politique, où il y avait énormément de monde. Il y a des gens qui, au pire des années noires, 1994-1995, ne voulaient pas quitter l’Algérie, et qui maintenant veulent la quitter.

Un participant : Nous, c’est la génération d’après, et on a senti qu’ils avaient vécu quelque chose qu’on n’a pas vécu ; on a eu au moins une part du rêve algérien.

Un participant : Est-ce qu’octobre 1988 pouvait donner mieux ? Pourquoi les démocrates sont-ils incapables d’avancer ?

Une participante : Pourquoi ne voyez-vous pas un terme à ce processus d’automutilation ?

Samia Allalou : En 1989, on y croyait. Or maintenant les jeunes ne savent rien de la guerre d’indépendance, rien.

Un participant : On a plus que des contradictions, on a une schizophrénie. Le colonialisme n’est-il pas en train de se répéter en Algérie ?

Bachir Hadjadj : L’histoire est racontée par les vainqueurs. Les colons ont dit qu’« ils continuaient le travail de civilisation fait par les Romains, vive la France, etc. » Au lendemain de l’indépendance, le FLN ne s’est pas comporté autrement, et il disait : « L’Algérie a toujours été musulmane, elle était heureuse quand elle était musulmane et arabe ; quand les Français sont venus, elle a été malheureuse, maintenant les Arabes sont revenus, l’islam est revenu, c’est parfait, il n’y a pas eu autre chose. » Je crois que nous devons simplement dire la vérité, nous devons d’abord dire ce que fut la colonisation, que pendant la guerre de libération beaucoup de gens croyaient que c’était la guerre pour la foi, que 90 % des gens du maquis venus des zones rurales faisaient la guerre pour l’islam, qu’il y a eu des gens qui ont été tués par le FLN pour un verre de bière, qu’on a coupé le nez et les lèvres pour une cigarette fumée. Les gens ne le savent pas, il faut le dire : il y a eu des exécutions sommaires, on a tué un Français parce qu’il était Français, un juif parce qu’il était juif. Je suis maintenant un citoyen du monde, et je voudrais qu’on me dise un jour pourquoi le chanteur cheikh Raymond a été tué : s’il y a eu une erreur, qu’on nous dise qu’il y a eu une erreur ; si c’était commandé, qu’on nous dise que c’était pour telle ou telle raison. Il faut parler de Melouza, 300 morts, il faut le dire, et si nous ne posons pas le problème aujourd’hui, qui le fera. Personnellement, j’ai dit ce que je savais, dans ce livre, maintenant si ce livre ne passe pas en Algérie, je n’y peux rien.

Wassyla Tamzali : Merci, Alice, de dire que nos livres contribuent à produire de l’hétérogénéité. C’est une de mes ambitions quand je me suis mise à écrire : sortir du « nous » collectif. Et je pense que c’est sans doute la question que vous vous posez tous ici, au moins ceux qui étaient dans ce « nous ». C’est un travail que nous devons tous faire maintenant, plus ou moins, parce que ce « nous » collectif ne nous parle plus, il est détruit.
Sur ce point, je voudrais ajouter une chose, car si je dis que je veux sortir de notre « nous » collectif, que c’était une erreur d’avoir bâti ce « nous », je dis aussi que si nous nous sommes trompés, c’était une erreur constructive, et là il faut prendre le mot « éducation » dans le sens d’initiation, initiation à la vie. Ce qui fertilise ma vie jusqu’à maintenant, c’est d’avantage les années 1960 et 1970, avec toutes les erreurs/utopies qu’elles ont charriées, que celles que j’ai passées à l’UNESCO par exemple ! Évidemment, c’est un grand privilège que d’avoir eu les conditions objectives de pouvoir créer cette utopie, parce que l’utopie ce n’est pas « Je vais monter un mac do sur Mars », c’est vraiment construire à partir de conditions tout à fait concrètes, et elles étaient là parce que nous étions la première génération de l’an I de notre pays : il n’y a pas beaucoup d’hommes et de femmes aujourd’hui qui peuvent dire « Nous avons été les enfants de l’an I de notre pays ». Pas l’an I comme les révolutionnaires l’ont fait, mais vraiment l’an I, parce qu’avant nous n’existions pas. C’est d’ailleurs là où on s’est trompés, parce qu’on a cru qu’on partait de zéro ; on a fait comme les colons qui croyaient arriver dans une terre vierge, et nous, on a dit : « On construit l’Algérie à partir de rien ! »
Pour revenir aux utopies de ces années-là, je suis travaillée par l’idée de la transmission. Comment dire aux jeunes d’aujourd’hui qui nous étions ? Pas dans l’idée de donner des leçons, non, mais pour qu’ils sachent, car aujourd’hui il ne reste plus de traces de nous, de ce que nous avons été, rêvé.
J’étais à Alger - je suis arrivée hier -, j’étais invitée par le Collège international pour m’adresser à deux classes de terminale, et ce n’étaient que des Algériens. C’était fascinant ! ils étaient scotchés, avides d’entendre une histoire qu’ils ne connaissaient pas : les filles, les garçons, je leur ai parlé de Godard, des Blacks Panthers, du mouvement des femmes, comment nous nous sommes battues, ce que nous avons espéré, j’ai dit tout le mal que je pensais de la religion et des islamistes, et l’un m’a dit : « Comment vous pouvez parler comme ça », et j’ai dit : « Mais on peut parler comme ça, on a parlé comme ça. » J’en ai déduit que l’on ne parlait plus de ces choses-là dans les maisons, les parents - d’un milieu privilégié, vous l’avez compris - ne parlent plus de leurs rêves à leurs enfants. Je me suis toujours insurgée contre l’habitude des adultes de dénigrer tout ce qui se faisait en Algérie : on est mal, c’est difficile de vivre, ce pays est foutu, il est entre les mains des corrompus, et ceci devant des enfants... Nous, nous avons entendu des discours tout à fait différents : c’était tragique parce que c’était la guerre, mais c’était des discours d’espoir. Aujourd’hui, les enfants en Algérie, qui ont 15 ans, même 20 ou 25 ans, sont élevés par des parents qui sont devenus cyniques.
Quelqu’un dans la salle a dit que, après ce que je disais, il n’y avait pas d’espoir, Eh bien, j’ai de l’espoir, j’ai de l’espoir parce que je suis restée politique, et je crois qu’en Algérie de plus en plus on perd le sens politique des choses. N’est-ce pas étrange de parler de « schizophrénie », de se lancer dans des explications psychologisantes fumeuses pour expliquer les carences de notre société ? Ce que je vois, moi, dans les batailles intestines qui traversent la société civile, c’est un étouffement de cette société par un pouvoir qui réduit les Algériens à n’avoir qu’à se disputer entre eux, et cela dans le but d’atomiser encore d’avantage notre société. Pour le coup, il est impossible d’occuper un « nous » stratégique. Jusqu’aux années 1980-1990, on a cru à la politique. Et l’on avait du mérite, car notre éducation par le FLN était une éducation au pouvoir, et pas à la politique. Le parti unique nous donnait l’exemple d’une machine de pouvoir, et non d’une machine politique, et pourtant on y a cru, à la politique ! Aujourd’hui, en Algérie, personne ne croit à la politique, tout le monde croit au pouvoir : le pouvoir du voisin, le pouvoir du policier, le pouvoir de ceci, de cela... Si on veut obtenir quelque chose, il faut trouver quelqu’un de plus puissant ; pour réparer une terrasse, il faut trouver quelqu’un de plus puissant à la mairie, etc. Ce n’est plus de la politique, vous comprenez. C’est tout cela qui conduit à l’affrontement continuel entre les groupes quand on essaie de faire un mouvement, quand on essaie de créer même une association de femmes, où, là, les objectifs sont extrêmement précis. Et dieu sait que les sujets politiques ne manquent pas en Algérie.
Cette situation est le résultat du formatage par le parti unique, mais aussi de l’arrêt du processus électoral. La première fois que le peuple votait, on lui a dit : « Tu ne sais pas voter ! » On remet en cause les élections ! Après, notre faute a été sans doute de ne pas avoir tenu la rue, d’être rentré chez soi le 2 janvier 1991. On n’a pas été capable de tenir la rue, comme on l’a fait en Tchécoslovaquie, en Ukraine. Nous sommes rentrés chez nous parce qu’on a cru aux stratégies de pouvoir et on s’est dit : « L’armée va nous protéger. » Et aujourd’hui, il n’y a plus moyen de s’accrocher à de l’histoire. Aujourd’hui, vous voyez les partis, le RCD, le FFS, et les autres, représentés par des députés qui n’ont aucun pouvoir, et qu’évidemment le peuple ne fait que mépriser, parce que, pour eux, ce sont des gens qui ont un salaire, pas qui font de la politique, parce qu’on ne fait plus de politique. Aujourd’hui, il faut quand même savoir que pour beaucoup de gens, l’espoir, c’est que Bouteflika obtienne un troisième mandat. Cela paraît absolument effarant, et pourtant aujourd’hui, il semblerait que tout le monde, partis, peuple, militaires, se dise « après tout pourquoi pas ». Et ce troisième mandat, il va l’avoir. On en est venu à une dépolitisation des problèmes de l’Algérie. Nous sommes passés à des solutions de pouvoir, et vous devez savoir que ce qui sous-tend le pouvoir, c’est la violence, et que cette violence est toujours prête à se manifester, si vous résistez à ce pouvoir.
Et c’est quand j’ai essayé d’écrire ce livre que je me suis rendu compte combien la violence avait été notre grande initiatrice. Pendant la guerre, quand j’avais 15 ans, on m’a appris que la violence était nécessaire et justifiable, on ne m’a pas dit qu’elle était nécessaire mais jamais justifiable, comme a essayé de nous le dire Camus. Si on nous avait éduqués dans l’idée que la violence était nécessaire à la libération du pays, mais qu’elle n’était jamais sur le plan moral justifiable, alors en 1962 nous aurions pu peut-être sortir de la violence. Mais le drame est que le pouvoir a utilisé l’idée de la « violence justifiable » pour nous maintenir dans la violence. Nous continuons aujourd’hui à essayer de régler les problèmes par la violence. L’idée à laquelle je me raccroche, c’est la re-politisation, qui est d’autant plus difficile qu’aujourd’hui on est rentré dans une phase de capitalisme sauvage, et que, dans cette mesure-là, on a l’impression qu’on peut remplacer les questions fondamentales, politiques, par des problèmes de consommation (la société de consommation réglerait tous ces problèmes), et cela, c’est une catastrophe : quand on lit le livre de Bachir, on voit la misère dans laquelle a été maintenu le peuple algérien pendant de longues années, mais ce peuple continue à être maintenu, en plus, dans une misère intellectuelle beaucoup plus grande qu’alors, parce qu’à l’époque nous avions des élites qui avaient l’espoir de s’en sortir, et qu’aujourd’hui, il n’y en a plus.

Noureddine Saadi : Il est temps de clore la soirée. Il ne s’agit pas pour moi de conclure, je me suis tenu, comme je vous le disais à être, le moins bavard possible, mais j’aimerais dire deux petits mots sur ces aspects qui ont été soulignés à propos de la responsabilité de notre génération, et je suis très sensible à ce qu’a dit Samia. Pour ma part, je suis très fier de ma génération, je suis très fier de ce que nous avons accompli, de ce que nous avons été, de ce que nous avons fait, et de ce que nous sommes, pour une raison très simple : c’est que l’on ne peut jamais comprendre l’Algérie, je crois, si on ne se rapporte pas à ce temps du monde. Quand on vivait à Alger en 1965-1966, c’était la fête des révolutions, il y avait Che Guevara qui arrivait, il y avait tous les révolutionnaires, il y avait les bistrots qui étaient ouverts, il y avait des pieds-rouges, il y avait des pieds-noirs, ça chantait, et nous avons cru à un monde qui était un monde enchanté, un monde de transformation du monde. Dieu merci, nous avons été faire la révolution agraire, fort heureusement, en sachant même, ensuite, ce qu’elle a été ; dieu merci, nous avons été des militants dans les universités, etc., mais ce que je pleure moi, pour ma part, c’est ceux qui étaient à côté de nous, qui eux sont allés se donner à un régime, pour se faire du fric, ou être des corrompus. Quant à nous, je crois que nous avons simplement été des gens sincères, qui avons voulu transformer ce pays, qu’on ait été communiste, gauchiste, maoïste, tout ce que l’on veut, c’est-à-dire qu’on a cru à cette très belle chose qui est la révolution. On peut penser ce qu’on veut maintenant, évidemment, mais je préfère franchement ce qu’était l’Algérie des années 1970 au sarkozysme de la France de maintenant, par exemple.
(Applaudissements nourris)

Vous pouvez lire l’allocution de Bachir Hadjadj lors de la remise du prix Seligmann 2008, qui lui a été décerné pour son livre "les Voleurs de rêves. 150 ans d’histoire d’un famille algérienne", sur le blog : http‭ ://‬www.bachir-hadjadj.org‭/