"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Texte introductif au débat, organisé par le Manifeste des libertés,
autour du film « Algérie, histoires à ne pas dire », de Jean-Pierre Lledo.
Cinéma L’Entrepôt, Paris, le 8 mai 2008

par Tewfik Allal

Tout d’abord, une précision concernant notre choix de la date du 8 mai 2008 pour cette projection d’Algérie, histoires à ne dire, de Jean-Pierre Lledo. Nous l’avons choisie tout simplement pour des raisons d’agenda avancées par son distributeur et par la direction de la salle, et non pour rappeler ici celle des massacres de Sétif et de Guelma, le 8 mai 1945, que d’aucuns considèrent comme le début de la guerre d’Algérie - de même, les manifestations pacifiques du 11 décembre 1960 comme le début de l’indépendance (une autre date, un autre film à faire, sans doute...). Mais, dans cette histoire de dates, disons que le hasard a joué de malice en s’invitant ce soir, pour venir en quelque sorte compléter en amont le propos cinématographique.
Dans l’annonce diffusée aux amis du Manifeste des libertés, nous disions que le film est une « évocation de fragments », et non une « évocation fragmentaire », de la guerre d’indépendance algérienne. Des « fragments » comme l’entendait Roland Barthes dans ses Fragments amoureux, car ce film nous parle d’une relation intime entre son réalisateur et le pays d’où il vient - son pays -, l’Algérie. Une relation retracée de l’intérieur, librement, sans tabous.
Et cette relation singulière ne date pas d’aujourd’hui : avec Lisette Vincent, une femme algérienne (1996) et Algéries, mes fantômes (2002), qu’il consacre à Henri Alleg - deux hautes figures de la lutte pour l’indépendance -, puis avec ce troisième film, Algérie, histoires à ne pas dire, Jean-Pierre Lledo vise, comme l’a fait remarquer Mohammed Harbi dans un précédent débat auquel l’a invité Jean-Pierre, « à réintroduire l’histoire de cette communauté dite “européenne” - qui comprend un certain nombre d’indigènes, dont les juifs d’Algérie - dans l’histoire du pays ».
Avec cette trilogie dite « de l’exil », Lledo nous signifie, à sa manière, qu’il faut prendre l’histoire de la guerre d’indépendance « en bloc », avec tous ses fragments, les plus lumineux comme les plus sombres. Il fait ainsi partie de toutes ces femmes et de tous ces hommes des deux rives qui, chacun à sa façon, ne cessent de lever les tabous sur cette guerre. Et leur travail a d’autant plus de mérite qu’il se poursuit dans un contexte difficile : en Algérie, c’est l’histoire officielle qui perdure, entravant les citoyens de ce pays pour se regarder en face ; et, en France, c’est la résurgence du parti colonial, « louant les bienfaits de la colonisation » pour occulter tous les drames que cette colonisation a générés, et pesant, de fait, sur les rapports que le pays entretient avec ses citoyens provenant de l’immigration.
Précisément, ces « histoires algériennes à ne pas dire » sont des histoires à dire, à transmettre - à compléter, au besoin -, quelles que soient les exploitations qui peuvent, là comme ailleurs, en être faites, et dont il faut, bien sûr, s’en écarter le plus possible. Car le questionnement que mène Jean-Pierre, au-delà des divergences que nous pouvons avoir avec lui sur tel ou tel point de vue, est absolument nécessaire pour l’émergence d’un Etat de droit, sans dhimmis ni parias - et il n’y a pas que l’Algérie qui en est concernée aujourd’hui. Ce questionnement intéresse le Manifeste des libertés, et c’est à ce titre que nous accueillons le film et son auteur ce soir.
Tewfik Allal
(Association du Manifeste des libertés)