"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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« Lettre aux citoyennes et citoyens algériens », 24 mars 1989

par Mohammed Harbi

(parue dans la revue Sou’al n° 9-10).

Je voudrais tout d’abord préciser à quel titre et pourquoi je tiens à m’exprimer, par le moyen de cette lettre, sur la situation actuelle de l’Algérie. Les militants de ma génération, qui ont connu la colonisation, combattu durant la période allant des années 1940 à l’indépendance, se sont ensuite retrouvés confrontés aux responsabilités du pouvoir et qui, comme moi, ont toujours refusé de reconnaître une quelconque légitimité au régime issu du coup d’Etat militaire de 1965, ces militants, dis-je, les uns en exil et les autres subissant en silence le joug dictatorial à l’intérieur de notre pays, ne peuvent pas ne pas être bouleversés par les massacres de la semaine sanglante d’octobre 1988. Bouleversés par l’image de nos enfants assassinés, les enfants de notre peuple pauvre, les enfants sans espoir ni avenir, les enfants dont les martyrs de nos montagnes et de nos villes pensaient qu’ils seraient les bénéficiaires de la libération de notre pays. Bouleversé, rageant d’impuissance face à la dictature militaro-bureaucratique, je le fus comme beaucoup d’autres. Je n’écris cette lettre ni pour donner des leçons, ni pour fournir un programme et encore moins, ce qui est à la mode aujourd’hui, pour me projeter dans une quelconque et misérable logique de pouvoir maintenant que le régime aux mains sanglantes fait mine de s’« ouvrir ». Je ne suis ni un chef historique, ni le dirigeant d’une organisation, ni le détenteur d’une prétendue légitimité acquise en fonction de mon passé. Viendra sans doute un jour où, les uns et les autres, nous devrons analyser notre passé et mesurer le poids de nos erreurs et de nos vérités ; mais, face à nos enfants révoltés, que pèsent, je vous le demande, notre passé et nos vérités ? Je suis un citoyen algérien, je parle ici en mon nom personnel, et ce que je dis m’engage que moi-même. Un citoyen, rien de plus mais rien de moins.

Après la semaine sanglante, où en sommes-nous ?
Laissons de côté l’analyse des manipulations, des ruses et machinations que les détenteurs du pouvoir ont pu mettre en œuvre pour rendre possible la répression sauvage d’octobre. Disons seulement que, s’ils ont voulu jouer avec le feu, ils se sont brûlés puisqu’ils ont dû tirer sur le peuple révolté et qu’ils ont montré, par là même, ce qu’ils sont. Les responsables politiques et militaires qui ont ordonné la répression, de même que ceux qui les soutiennent, sont désormais bien nus. Le divorce entre notre peuple et ce pouvoir est consommé : rien ne le comblera..
Pourtant le pouvoir affaibli fait mine de s’amender. Ceux qui, hier, clamaient les vertus du parti unique, du « raïs » chef de l’Etat, chef du parti, chef de l’armée, ceux-là invoquent aujourd’hui la « séparation » des pouvoirs, le retour de l’armée dans les casernes, l’éloignement du FLN des postes de décision. Ceux qui pourfendaient le peuple à l’estomac vide au nom des nécessités du « socialisme », rejettent aujourd’hui le « socialisme » au nom de l’estomac vide du peuple. Mais on le sait : ils n’étaient socialistes et ils ne sont pas pour le peuple. Les choses sont maintenant claires vis-à-vis du socialisme : s’il doit un jour vaincre, ce sera au prix d’une lutte acharnée et il sera le résultat de la volonté des classes sociales concernées, et non le gadget utilisé par certaines couches de privilégiés pour s’approprier les richesses de notre pays.
À la période du pouvoir absolu succède donc, apparemment, une période d’« ouverture », de « transition vers la démocratie », dit-on. La presse nationale et internationale - surtout les médias liés aux pouvoirs politiques des puissances occidentales - joue à fond cette interprétation. Et des petits apparaissent, en Algérie même : octroi d’une Constitution, tout aussi dictatoriale que les précédentes, mais où le principe de la création d’« associations politiques » est reconnu ; réduction du rôle du parti unique ; rôle plus important du Parlement, etc. Réformes institutionnelles par petites touches, sans grande importance, mais qui se targuent d’être une véritable révolution en Algérie : c’est que le pouvoir y était tellement absolu que n’importe quel desserrement d’écrou apparaît comme une victoire de la démocratie !
De même que nous avons eu droit à vingt-cinq ans de « socialisme » militaro-bureaucratique, imposé par le haut, de même avons-nous droit, aujourd’hui, à une « démocratie » millimétrique toujours octroyée par le haut. Le peuple, nous a-t-on ressassé à satiété, n’est pas « mûr » pour la « démocratie ». Le deviendrait-il aujourd’hui à doses homéopathiques ? Ou n’est-ce pas plutôt les détenteurs du pouvoir qui ne sont pas du tout « mûrs », eux, pour renoncer à leurs privilèges ? On dira que certains faits attestent de cette transformation et qu’il convient d’utiliser à fond les brèches institutionnelles ouvertes pour créer conditions de la démocratie en Algérie. Certes. Mais encore faut-il savoir où l’on met les pieds et pour quoi faire.

Il ne faut pas perdre de vue que le système politique algérien est secoué, depuis quelques années, par une profonde crise de direction. Disons-le ouvertement : il n’y a pas, dans les couches dirigeantes, de véritable consensus sur le personnel dirigeant et encore moins sur la politique économique et sociale à suivre. La baisse internationale du prix des matières premières, et de l’énergie en particulier, a porté un coup fatal aux détenteurs du pouvoir, habitués à gouverner en attendant les revenus de la rente pétrolière. Les sommes colossales investies dans la politique d’industrialisation n’ont pas servi à grand-chose car l’Algérie est, sur ce plan, plus dépendante que jamais. L’agriculture, délaissée pendant des années, est bradée au profit des couches qui se sont récemment enrichies ; la politique sociale héritée de la période Boumédienne est petit à petit taillée en pièces. L’avenir est morose et les diverses fractions au pouvoir, chacune jalouse de ses privilèges, se surveillent, se combattent mais se retrouvent unies face au danger social que font peser sur elles des masses appauvries et souvent désespérés.
La sortie de la crise ne peut plus se produire comme naguère : il n’y a pas assez de ressources pour se lancer dans une fuite en avant sociale, notamment par le biais d’une relance artificielle de la consommation sur la base d’une politique salariale « princière ». Le moment des comptes est arrivé. La crise de direction du système politique est conditionnée par cette situation.
Il y a deux scénarios possibles : ou bien l’équipa dirigeante se replie sur elle-même, fait appel au volontarisme idéologique et impose par la force et la violence au peuple une traversée du désert aux conséquences imprévisibles ; ou bien elle cherche à créer les conditions d’une transition indolore vers un capitalisme radical, mais doté des apprêts d’un « libéralisme » de circonstance. Il est évident qu’entre ces deux voies, le choix est simple : le pouvoir en place ne dispose pas d’une base sociale prête à assumer des risques ; au contraire, cette base sociale, faite de fractions bourgeoises, néoféodales, petites-bourgeoises et même, dans certains cas, ouvrières, appelle de tous ses vœux une conversion au capitalisme franc et sans déguisement. Cette conversion implique une relative transformation des rapports de force au sein du système politique - et l’on peut dire que, pour l’instant, c’est le centre du pouvoir, autour de la Présidence et des différents appareils répressifs (armée, services de sécurité, etc.), qui détient l’initiative. L’ouverture dite « démocratique » peut aussi être interprétée comme une tentative d’élargissement de la base sociale et politique du pouvoir. Hier, celui-ci donnait un peu de pain mais enlevait la liberté ; aujourd’hui, il enlève le pain mais distribue quelques bribes de liberté. Mais la liberté est, à terme, plus dangereuse pour le pouvoir que le pain, et c’est pourquoi il convient de créer les conditions pour que le processus de démocratisation soit irréversible. Pour cela, il est indispensable de faire comprendre à toutes les victimes de ce système que la démocratie doit servir non à renforcer ce pouvoir mais à en finir avec lui. Le seul critère qui permette aujourd’hui de distinguer ceux qui sont pour et ceux qui sont contre la démocratie est celui de savoir si celle-ci doit renforcer ou briser ce pouvoir.

À partir de là doit se poser la question si un projet démocratique alternatif peut actuellement se développer en Algérie. Ma conviction est que ce projet est possible, et qu’il convient non de l’inventer de toutes pièces, mais de le faire surgir d’une libération effective de la société. Autrement dit, il convient de restituer réellement au peuple son droit à la parole libre, son droit à la critique, son droit à l’innovation, son droit à l’erreur. Et cela est d’autant plus important que notre peuple n’a pas de tradition démocratique ; c’est seulement en l’expérimentant qu’il découvrira et apprendra la démocratie.
À qui sert la démocratie ? Elle peut servir à endormir le peuple pour lieux l’exploiter, et à permettre à certaines couches sociales et fractions au pouvoir discréditées de se maintenir en place, comme elle peut permettre une véritable émancipation de la société face au pouvoir politique (par le contrôle de celui-ci) et une critique toujours renouvelée par rapport aux diverses formes de domination sociale (statut de la femme, logement, nourriture, santé, éducation, travail, etc.). Qui a intérêt à cette émancipation ? Poser la question, c’est y répondre. L’intelligentsia peut, ici, jouer un rôle essentiel : elle peut aider le peuple à se réapproprier sa conscience ; elle peut aider les femmes à conquérir leurs droits légitimes et à être fiers de leur identité ; elle peut combler le vide qui sépare les couches intégrées au système économique d’avec les couches marginalisées ; elle peut dénoncer les ruses du pouvoir et les avatars de la démocratisation ; elle peut, d’un mot, aider la société à se prendre en charge elle-même. Il n’y aura, en Algérie, de démocratie réelle que lorsqu’elle sera sociale.
Cela ne signifie pas que nous devons récuser toute amélioration du système actuel. Bien au contraire : chaque concession que fera le pouvoir doit être intégrée et utilisée dans une perspective plus large, plus profonde. La démocratisation du système politique est nécessaire pour la démocratisation du système social global (économique et culturel). Mais nous devons, nous-même, définir, ce que doit être une véritable démocratie en Algérie, et non laisser cela à la discrétion d’un pouvoir qui fait faillite. Nous devons demander la transparence dans l’utilisation des deniers publics ; la clarté dans le processus actuel de privatisation de l’agriculture ; la vérité sur la répression politique ; l’arrestation et le jugement des tueurs et des tortionnaires d’octobre. Nous devons demander l’abrogation pure et simple du honteux code de la famille, qui assigne un statut scandaleux à la femme algérienne ; nous devons demander la liberté d’expression et d’organisation. Comme nous devons demander aux détenteurs du pouvoir de ne pas continuer à jouer avec la religion de notre peuple : qu’ils laissent chacun libre de vivre sa foi ou ses convictions ; qu’ils ne nous imposent plus de code moral, religieux ou politique ! Nous devons demander l’arrêt immédiat du financement du FLN sur fonds publics et le retour de son patrimoine à la collectivité nationale. Nous devons exiger et imposer ces revendications, qui sont des droits élémentaires. Et nous devons nous mobiliser pour ces objectifs non seulement parce qu’ils sont justes, mais encore par devoir à l’égard de nos enfants mitraillés en octobre, qui garderont le mérite impérissable d’avoir fait reculer la peur.
Le 24 mars 1989.

Cette lettre, communiquée à l’agence APS, a été censurée sur ordre des autorités.