"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Contexte économique de l’octobre 1988 algérien

par Ahmed Henni

[...] Cette procédure [l’élection par la base des responsables de kasma, à laquelle il faut ajouter le fameux article 120] permettait à la direction du Parti de jouer en dernier ressort un rôle décisif d’appui ou de barrage vis-à-vis des personnalités prétendantes à un siège au comité central [du parti unique, le FLN]. Elle a ainsi permis d’en écarter la quasi-totalité des « barons » de l’ère Boumédiène. Seules les forces armées gardaient institutionnellement un quota réservé de membres au Comité central. On observa, dès lors, un rajeunissement tangible du personnel politique : des ministres de moins de quarante ans émergèrent. En faisant du FLN un filtre de sélection des responsables à tous les niveaux, Chérif Messaadiya en devint, non seulement incontournable mais, surtout, introduisit un élément nouveau dans le processus de nomination des cadres dirigeants, perturbant ainsi les méthodes de cooptation mises en place par Boumédiène et la « vieille garde » et jusque-là réservées aux services militaires. Le pouvoir de dire son mot dans la nomination des cadres confère, bien entendu, une influence directe sur la composition et la force relative des différents réseaux de clientèle et d’intérêt. Or, de nombreux nouveaux cadres des années 1980 devaient leur promotion davantage au Parti (à Messaadiya) qu’aux autres membres de la vieille garde.

Le clivage apparut nettement lors de l’été 1988 lors d’une conférence nationale à propos de la réforme du système éducatif et organisée par le Parti. La jeunesse du corps enseignant s’y manifesta de manière vive, créant une coupure de type subversif avec les « anciens ». Les délégués empêchèrent brutalement les « anciens » de s’y exprimer en exigeant que l’arabe soit la langue de travail de la conférence au lieu du français utilisé par les « anciens ». La fin d’un monde apparut brusquement au grand jour. L’école avait formé des ennemis au régime. La conférence avorta tout en indiquant précisément l’impasse sociale qui caractérisait le système du moment.

Une autre question non moins épineuse allait surgir durant ce même été 1988. Depuis qu’en 1985-1986 la chute drastique des prix du pétrole avait diminué d’un tiers les recettes d’exportation, le pays faisait face à une grave crise des paiements extérieurs. Les jeunes technocrates du pouvoir proposaient depuis quelques années déjà un aggiornamento économique conduisant à l’économie de marché (les réformes). Mais les personnes dont les intérêts étaient liés uniquement au recyclage de la seule rente pétrolière - et qui étaient à l’origine de l’endettement extérieur - voyaient d’un mauvais œil toute réforme devant diminuer le montant des devises à leur disposition. Le pouvoir choisit d’attendre sans trancher, reportant ainsi les échéances et alourdissant gravement le montant des dettes extérieures du pays. Le statu quo des intérêts restait préservé au prix d’une aggravation de la crise des paiements. Un projet d’« enrichissement » de la Charte nationale, initié en 1986 par la Présidence et introduisant un peu plus d’autonomie des agents économiques, fut rejeté par le Parti. La crise des paiements conduisait à l’impasse.

Or, voici qu’apparaît au cours de l’année 1988 une idée plus grave encore, en raison de sa portée stratégique : un projet d’union avec la Libye est en l’air. La solution à la crise des paiements, semblent dire ses promoteurs, notamment M. Messaadiya [secrétaire général du parti FLN], tient dans un redimensionnement arabe de l’Algérie. L’union avec la Libye permettrait de faire face aux difficultés conjoncturelles de la balance extérieure et de peser sur le marché pétrolier pour redresser les cours. Parallèlement, une partie de l’opinion (sinon sa majorité) applaudirait à cette union entre deux pays arabes. Un tel projet aurait certainement entraîné une réorientation majeure de la politique et des intérêts algériens. Qui plus est, une telle union ne pouvait que conforter la puissance du responsable de l’appareil du Parti (Messaadiya), qui pouvait espérer avoir avec lui les jeunes arabisés dont la puissance subversive venait de se manifester à la conférence nationale sur l’éducation. Un référendum devait être organisé et l’union pratiquement consommée dès la fin 1988. Les événements d’octobre 1988 vinrent opportunément enterrer le projet et conduire au renvoi de Chérif Messaadiya. Le redimensionnement arabe fut stoppé net. De la Libye on ne parla même plus. Par contre, on parla beaucoup de démocratie.

La crise des paiements de 1986
La nécessité du choix entre dévaluation monétaire (et mise en avant d’un système de l’effort autoproductif), ou endettement (et reproduction du système importateur)

Le refus de la dévaluation
Lorsqu’en 1986, le prix du baril de pétrole fut divisé par trois, les revenus extérieurs de l’Algérie, composés à 98 % de recettes d’exportations d’hydrocarbures, furent brusquement amputés et la capacité d’importation du pays diminua du jour au lendemain d’un tiers. À défaut de prévisions fiables des tendances du marché pétrolier, d’un matelas de réserves de change et d’un système productif capable de substituer immédiatement son offre de produits nationaux à l’importation de produits étrangers ou capable de développer rapidement des exportations de fabrications nationales et combler ainsi le déficit des paiements, les autorités, dont la responsabilité était engagée sur ce défaut d’existence et qui ne pouvaient de ce fait compter sur les citoyens ordinaires pour gagner des devises, devaient, par elles-mêmes, trouver une solution à la crise des paiements. Elles n’avaient le choix qu’entre deux solutions principales :
1. La réduction des importations par dévaluation de la monnaie nationale ou la taxation et le contingentement autoritaires [1] ;
2. Le maintien du volume des importations par recours aux emprunts extérieurs et le report des échéances posées par le déficit extérieur.

La solution qui, semble-t-il, aurait été la plus rationnelle sur le plan économique consistait à dévaluer immédiatement la monnaie nationale (le dinar algérien, DA) ou de taxer certains produits en proportion de la réduction de la capacité d’importation. Cette solution devait entraîner un renchérissement des produits d’importation, une diminution de la demande à l’importation et une correction immédiate du déficit. Elle aurait eu en plus l’avantage de ne pas diminuer les recettes budgétaires de l’État obtenues en grande partie par conversion de dollars pétroliers en dinars algériens. Elle avait cependant quelques inconvénients majeurs : En réduisant l’enveloppe globale (en dollars) destinée aux importations, il aurait fallu décider quelles importations seraient réduites et, de ce fait, réaménager l’importance respective des groupes d’intérêts constituant le système importateur. Il aurait fallu, pour cela, que le sommet de l’appareil d’État dispose d’un pouvoir d’arbitrage incontestable pouvant contraindre tout groupe à accepter la nouvelle donne. On aura compris que la crise matérielle de 1986 a pu déclencher une dynamique de réaménagement du système importateur et dont il faut retracer la genèse historique.

La dévaluation du dinar par rapport au dollar aurait diminué le pouvoir d’achat de tous les acteurs impliqués dans la circulation des produits importés soit par transformation (industrie publique et privée) soit par distribution commerciale (sociétés publiques particulièrement). Conjuguée à la réduction de la demande nationale, cette perte de pouvoir d’importation pouvait gravement détériorer la situation financière de l’ensemble du système de recyclage de la rente pétrolière consacrée aux importations. Dès lors, elle ne pouvait que susciter l’opposition aussi bien des cadres et employés des sociétés publiques d’industrie et de commerce que des industriels privés. Les commerçants privés, étant, comme nous le verrons, exclus d’une participation directe au système d’importation, n’étaient pas directement concernés par la dévaluation : mieux, toute réduction des importations du système importateur donnait un coup de fouet aux importations parallèles et au commerce privé administré ou parallèle.

La dévaluation du dinar gonflerait les recettes de l’administration par conversion d’une fiscalité pétrolière dollars en une quantité plus importante de dinars. Elle provoquerait :
1) Un transfert d’une partie de la demande nationale vers une Administration jusque-là plutôt exécutante que participante et impliquerait l’apparition de nouveaux acteurs dans le système d’approvisionnement intérieur et extérieur, confortant ainsi le pouvoir social des bureaucrates au détriment des cadres du secteur public industriel et commercial. L’Administration, chargée plus particulièrement des affaires locales, accentuerait ses liens avec une couche nouvelle d’entrepreneurs locaux sans liens avec le système importateur. Ceux-ci, à n’en pas douter, viendraient renforcer le poids des commerçants exclus du système d’importation et que le commerce parallèle rendait de plus en plus puissants.
2) Un pouvoir redistributif accru aux mains de l’Administration et un pouvoir de recrutement, et donc de cliéntélisation, plus étendu.

La fuite en avant dans l’endettement
La deuxième solution à la crise des paiements de 1986 consistait à accepter le déficit en dollars provoqué par la chute du prix du baril de pétrole et le combler par des emprunts financiers et commerciaux. Cette solution avait l’avantage de maintenir intact le système importateur, ou du moins de n’y provoquer que de légères retouches en aval (au niveau du secteur public transformateur ou distributeur). Elle maintenait le budget de l’État en déficit et circonscrivait le pouvoir de l’Administration dans les limites voulues. Elle diminuait aussi bien le recours au commerce parallèle qu’à des dépenses plus élevées de la part des administrations et, de ce fait, maintenait des limites au développement des groupes de commerçants et entrepreneurs locaux.

Outre le maintien et la reproduction de l’équilibre des intérêts en place, l’avantage majeur de la non-dévaluation et du recours à l’endettement extérieur était d’éviter la contrainte de l’arbitrage autoritaire entre les différents groupes d’intérêts du système importateur. En différant l’inéluctable dévaluation et en optant pour l’endettement, le Sommet de l’État montrait de ce fait son incapacité à imposer aux différents groupes un arbitrage d’État. Il donnait davantage l’image d’un centre de coordination que d’un centre de pouvoir. Faute d’une dévaluation traduisant clairement son autorité, il ne pouvait de ce fait qu’encourager :
1) d’une part, les résistances et la défense des intérêts acquis au sein du système importateur, ou les prétentions à l’hégémonie de groupes ambitieux au sein de ce système et se sentant capables d’imposer leur arbitrage aux autres groupes ;
2) et, d’autre part, encourager les différentes oppositions ou les groupes naissant à faire preuve de plus d’audace.

La crise de 1986 a mis au jour l’alternative historique qui se présentait : soit une configuration disposant d’une autorité légitime capable d’imposer des décisions aux différents groupes d’intérêts (un système électif pluraliste), soit une configuration où une dynamique de compétition violente s’installerait pour trancher sur le long terme entre les différents groupes.

Cependant, faute de pouvoir imposer à temps et à tous la chirurgie de la dévaluation ou de la taxation, l’équilibre fragile, maintenu à coup d’emprunts extérieurs de plus en plus courts et de plus en plus chers, allait céder violemment sous la pression de la défense des positions de repli du développementisme importateur de masse, de la défense des positions acquises ou des ambitions hégémoniques liées au système importateur lui-même, ou de l’audace nouvelle et grandissante de groupes naissant et se renforçant rapidement par la circulation matérielle parallèle en accroissement exponentiel. Une estimation faite du revenu parallèle en fait apparaître la brusque augmentation après 1985 : 49,2 milliards de dinars en 1984, puis 57,4 milliards en 1985 (+8,2 milliards), puis brusquement 85,0 milliards en 1986 (+27,6 milliards), puis 96,4 milliards en 1987 et 116,6 milliards en 1988 [2] . Quant à l’endettement extérieur global, qui était de 16,1 milliards de dollars en 1979 et avait été réduit à 12,2 milliards au début de 1985, il s’envola brusquement au niveau de 18 milliards de dollars en 1986 et ne cessa depuis d’augmenter.

Le choix opéré en faveur de l’endettement extérieur, s’il permettait au système de se reproduire à très court terme par une fuite en avant, n’en garantissait pas pour autant la stabilité. Celle-ci se rattachait quasi quotidiennement à la capacité de trouver des créanciers et à l’obligation faite de reporter les échéances et trouver des expédients, sinon périodiquement, du moins chaque jour pour solder les arriérés de paiement à certains fournisseurs [3]. Le rééchelonnement des dettes extérieures fut exclu aussi bien pour des raisons de prestige (se déclarer en faillite) que pour des raisons de souveraineté (éviter la tutelle des banquiers internationaux et du FMI), ou de refus de contrôle de l’usage des devises (pour encaisser des commissions, le système importateur préfère payer comptant sans contrôle de bailleurs de fonds). Ce choix devait rendre chaque jour plus difficile le maintien de l’enveloppe devises destinée aux importations. D’un autre côté, ne pouvant plus assurer la même redistribution aux couches populaires, le système fut contraint d’élargir lui-même les brèches existantes dans la circulation matérielle et autorisa de manière précipitée les individus à se procurer des devises par eux-mêmes (autorisation des comptes-devises, élargissement des « importations sans paiement », acceptation implicite des importations et du « commerce de la valise ») [4] . Les entreprises publiques elles-mêmes, nourries jusque-là de devises par le Centre, furent invitées à s’en procurer par tous moyens pour assurer leurs importations de matières et produits. Une loi fut même votée fin décembre 1987 accordant « l’autonomie » aux entreprises publiques. En bref, la crise des paiements de 1986 conduisait de fait à l’autonomisation grandissante des acteurs et leur exclusion du Centre de redistribution des devises du pétrole. La contrepartie en était une perte de substance du système importateur, contraint d’« autonomiser » ses propres organes (entreprises publiques, par exemple).
Face à un tel danger, certainement mortel pour la monopolisation-centralisation et conduisant à la rupture du consensus sur lequel repose le système importateur, voici qu’au cours de l’année 1988 une aile du pouvoir avance, comme il a été dit plus haut, une idée grave de par sa portée stratégique et historique : une solution à la crise des paiements pourrait provenir d’une union par en haut avec la Libye. La solution à la crise des paiements, semblent dire ses promoteurs, tient, par un redimensionnement arabe de l’Algérie, dans la mise en commun de la cagnote-dollars avec la riche Libye. Une recomposition du système de valeurs (l’arabisme) est mise en avant comme solution à la crise de circulation matérielle (le défaut de devises). La preuve serait ainsi donnée de la capacité du pouvoir à entretenir le système redistributif. Il continuerait encore à gratifier les populations d’un développement de type clientéliste et à offrir une capacité de consommation sans faire appel à l’effort auto-productif mais par simple élargissement géographique de la capacité de capture de rente. Un référendum devait être organisé et l’union pratiquement proclamée dès la fin 1988. Or, outre son caractère aléatoire, une telle solution faisait bon marché des rigidités des courants d’affaires entre l’Algérie et son extérieur. Si une union avec la Libye devait être proclamée, elle se traduirait nécessairement par des réorientations en matière d’usage des ressources extérieures de l’Union et une rupture du consensus du système importateur algérien.

Les événements d’octobre 1988, des émeutes sanglantes suivies d’un état de siège, vinrent opportunément enterrer le projet. De la Libye on ne parla plus mais il fut question, presque de manière alternative, d’autonomie des agents économiques et de démocratie. De nouveau, la recomposition du système de valeurs fut présentée comme la clé de la crise des paiements mais, cette fois-ci, avec un accent mis sur l’auto-production de l’égalité des conditions par autonomisation des acteurs et émergence d’une société civile. L’Algérie s’acheminait-elle vers un système électif pluraliste où une autorité imposerait des décisions à l’ensemble des groupes d’intérêts ? Telle est la question qui se posa fin 1988. La dynamique de l’endettement posait cependant des contraintes qui allaient contrarier un traitement paisible de cette question.

La reproduction en l’état du système importateur (l’équilibre entre groupes d’intérêts importateurs) devint, faute de cash, rapidement impossible même à coup d’expédients de plus en plus coûteux. Les groupes d’intérêts du système importateur perdraient si le pays se déclarait en faillite et était mis sous la surveillance de ses créanciers ou sous contrôle libyen. Le pays entra, en 1988, dans une crise sévère de l’endettement conduisant obligatoirement à la dévaluation tant retardée. Pour conserver le monopole de devises réduites comme peau de chagrin par le service de la dette extérieure, les groupes d’intérêts, tout en rejetant brutalement le contrôle de l’œil libyen, consentirent à une solution intermédiaire visant à échapper à la faillite et à la tutelle des créanciers par autonomisation grandissante des acteurs économiques - à eux le travail, à nous les devises. Cette solution dite « des réformes » exigeait cependant des choix décisifs par recomposition de la circulation matérielle. Il fallait préciser la nature et le nombre des acteurs à « autonomiser » et à exclure de l’attribution centrale de devises. Elle supposait un minimum de réaménagement d’intérêts dans le système importateur ainsi qu’un réaménagement des relations du Centre aux différents acteurs à « autonomiser », ou « autonomes » de fait par la subsistance qu’ils tiraient de la circulation locale administrée ou parallèle [5]. Une telle perspective ne pouvait que déborder de l’économique strict par « libéralisation » de la configuration sociale. Ces choix décisifs ne pouvaient être mis en oeuvre que par un pouvoir capable d’arbitrage, c’est-à-dire légitime. Le pluralisme politique qui permettrait à un tel pouvoir d’émerger fut mis en oeuvre. Après avoir rejeté l’union avec la Libye, voilà que le système tombait de Charybde en Sylla en introduisant les germes d’un autre danger mortel : le risque d’un pouvoir légitime élu par des acteurs autonomes et échappant totalement au Centre habituel. Habitués à arbitrer entre eux, les groupes importateurs ne semblaient pas prêts à tolérer une telle dérive. S’ils pouvaient consentir à une « autonomisation » strictement matérielle de certains acteurs conduisant à préserver leur monopole des ressources extérieures, ils n’admettraient certainement pas l’émergence d’une autorité autonome s’appropriant ce monopole. Ce fut sur ce « malentendu » que l’expérience dite des réformes démarra fin 1988. Elle allait échouer moins de trois ans plus tard par le renvoi en juin 1991 de son porte-drapeau. Il fallut dès lors se résoudre à circonscrire l’« autonomisation » des acteurs au strict plan matériel tout en évitant le débordement sur le politique par l’obtention d’un minimum de ressources permettant de maintenir un minimum de redistribution à la population. Après quelques hésitations, ou des projets de solution miracle comme la vente des puits de pétrole eux-mêmes (décembre 1991) ou l’« économie de guerre » (juillet 1992), on se résolut, en 1993, au principe du rééchelonnement de la dette extérieure (accords financiers internationaux du 4 avril 1994) [6].

Or, ce n’était pas la première fois dans son histoire que, à cause de problèmes liés aux ressources extérieures, le pays plongeait dans la crise politique, économique et sociale. Cette crise de l’endettement latente (1986-1988) puis explosive (1988-1993) pourrait dès lors s’inscrire dans une continuité historique qu’il convient de mettre à jour. Elle ne va pas, en effet, sans rappeler d’autres crises liées aux finances extérieures du pays et qui, particulièrement celle de 1830 [7], ont joué un rôle décisif dans l’histoire de l’Algérie ou, mieux encore, une période s’étalant sur plusieurs siècles et où les cycles du pouvoir et des finances extérieures se trouvent, de façon organique, intimement mêlés. C’est une telle superposition du politique et de la disponibilité des ressources extérieures qui a fait de l’Algérie un pays où le pouvoir se trouve contradictoirement dans l’obligation d’ouvrir la circulation matérielle avec l’étranger mais, à des fins de monopolisation de ces ressources, doit nécessairement fermer le pays à la circulation culturelle et humaine. C’est, à notre sens, une telle contradiction qui scelle l’histoire de ce pays.

Notes

[1] Lorsqu’un pays enregistre un déficit de ses paiements extérieurs et faute, comme l’Algérie, de pouvoir immédiatement augmenter les exportations de ses produits nationaux, il a recours, en dehors de l’endettement, aux techniques de renchérissement des importations afin de diminuer la demande de produits étrangers. La dévaluation est la technique la plus simple et plus rapide. Elle est immédiate et frappe sans distinction tous les produits importés, toutes les dépenses à l’extérieur et toutes les couches de la population. Elle ne demande que l’existence d’une personne qui puisse en décider. La taxation, par contre, peut être sélective et renchérir certains produits importés et pas d’autres. Elle peut frapper certaines activités et certaines couches de la population et pas d’autres. La taxation suppose une décision complexe, élaborée à partir d’une connaissance précise des courants commerciaux du pays et de l’impact de ces courants sur les différentes activités et catégories de la population. La taxation suppose une capacité d’administration et d’expertise. Elle exige l’existence d’une autorité qui puisse imposer une réduction sélective des importations, un renchérissement sélectif des produits importés et des décisions discriminatoires aux différents groupes d’intérêts, autrement dit un arbitrage autoritaire ou parlementaire. La dévaluation, elle, frappe tout le monde et occulte la nécessité de l’arbitrage explicite.

[2] Voir Henni A. [1991] Essai sur l’économie parallèle, Entreprise Nationale des Arts Graphiques, Alger, p. 89.

[3]L’une des manifestations de cet étranglement fut, par exemple et à titre symbolique, l’argument utilisé en 1990 pour justifier l’arrêt de l’importation des journaux et périodiques étrangers, notamment français. A l’origine de ce qui allait se révéler par la suite une censure cachée et une interdiction de fait de l’entrée des journaux étrangers, le différend portait sur une dette de l’ordre de 5 millions de francs vis-à-vis des Messageries françaises. On aura compris que si un pays aussi riche que l’Algérie se rabaisse à interdire de fait l’importation des imprimés étrangers pour une affaire de 5 millions de francs (soit 1/10.000 de ses importations), c’est soit qu’il connaît une crise sévère des paiements extérieurs soit que, face aux crises de devises, le système importateur choisit toujours de réduire les importations les moins distribuables et profitables : ne pas importer de partitions musicales mais importer ce qui fait l’objet de grandes quantités donc de gros contrats d’importation (sucre, médicaments, etc..). Bien entendu, les conséquences en sont un enfermement culturel renforcé coupant les Algériens du monde et les forçant, faute de comparaison, à perdre tout esprit critique et accepter de consommer des produits de mauvaise qualité à forte marge à l’importation. La légitimation progressiste de ce monopole par des apprentis matérialistes n’a, en fait, légitimé que le contraire du progrès, la disparition de l’esprit critique et son remplacement par la contestation physique.

[4] Il était interdit aux particuliers et aux entreprises de détenir des devises, celles-ci devant être obligatoirement déposées en banque et changées en monnaie locale. Il était également interdit d’importer des marchandises en se procurant soi-même des devises. Toute importation devait se faire par attribution de devises par le Centre. L’importation « sans paiement » est la faculté d’importer sans avoir obtenu légalement des devises et donc sans passer par un virement bancaire (Arrêté interministériel du 10 décembre 1986 instituant les importations sans paiement). Elle suppose une détention illégale de devises et un marché noir du change. Le « commerce de la valise » est la tolérance accordée aux voyageurs d’importer un montant forfaitaire de marchandises destinées à la revente sur le marché parallèle (Voir plus bas).

[5] Voir certains travaux préparatoires de ces réformes économiques réunis et publiés in [1989] Les cahiers de la réforme, 5 vol., Enag, Alger. Pour une idée plus rigoureuse, se référer au Projet de programme de gouvernement présenté par M. Hamrouche devant l’Assemblée nationale, Imp. officielle, Alger, 1989.

[6] Le rééchelonnement réduit sinon supprime la liberté d’endettement à l’extérieur mais, par le report des échéances d’emprunt, permet de disposer, à court terme, d’un volant important de devises ce qui restitue, en quantité, les profits de l’importation menacés par la cessation de paiement.
La crise de 1986 a usé plus d’un responsable et d’un gouvernement. Le « chef » du parti unique fut limogé en 1988. Le gouvernement en place fut remplacé par le cabinet Merbah (9 novembre 1988-9 septembre 1989) avec l’idée d’une relance semi-autoritaire dans la continuité. Le cabinet Hamrouche (9 septembre 1989-4 juin 1991) mit en oeuvre un programme de réformes « autonomisatrices » des acteurs économiques. Le cabinet Ghozali (4 juin 1991-8 juillet 1992) avança l’idée d’une solution par la vente d’une partie des gisements pétroliers. Le cabinet Abdesselam (8 juillet 1992-4 septembre 1993) proposa un programme d’austérité autoritaire et centralisatrice et une « économie de guerre ». Le cabinet Malek (4 septembre 1993-11 avril 1994) se résolut au rééchelonnement.

[7] Ayant vendu à crédit des marchandises à des acheteurs de France, des fournisseurs d’Algérie (des négociants livournais agissant au nom du dey d’Alger, sorte de roi élu par le "comité de gestion" des janissaires ottomans contrôlant la Régence d’Alger) s’alarmèrent des retards de paiement et réclamèrent leur dû. Le dey d’Alger en vint à protester officiellement contre ces retards. Lors d’une audience, il s’emporta contre le consul de France et le souffleta avec son éventail. Ce fut le prétexte du débarquement des troupes françaises le 14 juin 1830 sur les plages de Sidi-Frej et le début d’une ère coloniale de 130 ans.