"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Extrait de "Françalgérie, crimes et mensonges d’États"

de Lounis AGGOUN et Jean-Baptiste RIVOIRE (La Découverte, Paris, 2004 - édition de poche : La Découverte, 2006).

Chapitre 5 : Octobre 1988, le tournant

La jeunesse algéroise hachée à la mitrailleuse lourde
Le mercredi 5 octobre, vers dix heures du matin, Alger explose avec une violence inouïe. « Des écoliers d’une douzaine d’années, certains en blousons et gants noirs, ont dévalé les rues par petits groupes de dix [1] », raconte Corinne Bensimon dans Libération. Frédéric Fritscher, le correspondant du Monde, en rend compte en ces termes : « Plusieurs centaines de jeunes, dont certains de dix ans, envahissent les artères du centre-ville vers 11 heures. Très rapidement, ces vagues extrêmement fluides déferlaient rue Didouche-Mourad, cassant tout sur leur passage. [...] Les forces de l’ordre, qui apparemment avaient reçu des instructions pour ne pas intervenir sur-le-champ, ont pris position vers 13 heures. [...]

« Comme une nuée de criquets, ces milliers de jeunes, pour la plupart des écoliers et des lycéens, mais aussi de nombreux désœuvrés, exclus du système éducatif et ap-prentis-chômeurs, se sont abattus sur la ville, choisissant souvent avec soin les objectifs, et plus particulièrement ceux qui représentent l’État, le parti ou l’opulence. [...] Hurlant des cris hostiles au chef de l’État, ils sont une cinquantaine serrés dans la benne d’un camion, volé sur un chantier, pour aller prendre Ryadh-El-Feth, encerclé par plusieurs cordons de CNS. Deux hélicoptères de l’armée, apparemment munis de bombes anti-émeutes, [le] survolent à basse altitude [2]. » Les forces de police se contentent de protéger les édifices stratégiques : télévision d’État (RTA), présidence, ministère de la Défense nationale, agence centrale d’Air Algérie... Partout ailleurs, la ville est livrée à la furie destructrice.

Le jeudi 6 octobre en début d’après-midi, un communiqué de la présidence fait sa-voir que l’état de siège est décrété en raison « des développements graves que connaît l’Algérois et en exécution des dispositions de l’article 119 de la Constitution. [...] Toutes les autorités civiles, administratives et de sécurité sont immédiatement placées sous commandement militaire ».

Théâtre depuis deux jours de ravages indescriptibles, Alger connaît dès le vendredi matin un retour au calme. La population qui découvre sa ville défigurée prête main-forte aux agents du nettoyage. Selon Le Monde, « les seuls attroupements visibles se font devant les rares boulangeries ouvertes, qui sont prises d’assaut par les Algérois encore sous le choc ». El-Moudjahid confirme que la ville commence à « panser ses blessures » et annonce un « retour au calme progressif à Alger ».

On pense alors l’orage passé. Mais la prière du vendredi donne lieu à des rassem-blements d’une autre nature. La mosquée de Belcourt est notamment le point de départ d’une grande marche pacifique. Si cette première manifestation des islamistes se déroule dans l’ordre, il en va autrement les jours suivants, où une violente répression s’abat sur la population. L’émeute se propage alors à Oran, Mostaganem, Tiaret, Annaba ; partout, « l’armée a répondu au harcèlement des manifestants par la mitrailleuse », rapporte Gilles Millet dans Libération [3]. « La répression a été terrible, renchérit Frédéric Fritscher, du Monde. Après une journée d’émeutes, l’appel à l’armée a été fatal. Sans état d’âme, les soldats, dont beaucoup venaient de la région militaire de Béchar [4], ont obéi aux ordres. Ils ont tiré sauvagement sur d’autres Algériens, au pistolet, au fusil à pompe, au fusil à lunette, au pistolet-mitrailleur, au fusil-mitrailleur, à la mitraillette lourde de 23 mm montée sur char. [...] Alger et sa banlieue ont versé le plus lourd tribut : plus de deux cent cinquante morts, dont une centaine dans la seule journée du 8 octobre et la nuit qui a suivi [5]. »
C’est dans cette atmosphère d’effroi que le quotidien officiel El-Moudjahid annonce le 10 octobre que « le président Chadli Bendjedid s’adressera ce soir à la nation ». Mais, loin de susciter l’expectative, cette annonce semble encourager la mobilisation des islamistes. Quelques heures avant le discours présidentiel, un grand rassemblement se forme devant la mosquée de Belcourt, à l’initiative de l’imam de la mosquée de Bab-el-Oued, un certain Ali Benhadj. Pour éviter de subir les pertes des jours précédents, les chefs religieux intiment aux manifestants - dont la plupart sont simplement venus protester contre le refus des autorités de leur restituer les corps de leurs proches - de rentrer chez eux [6]. Le rassemblement commence à se disloquer en direction de Bab-el-Oued.

Le journaliste du Monde qui couvre la fin de la marche témoigne : « Les militaires en faction se retiraient sous les applaudissements des manifestants qui, un peu plus loin, faisaient le signe de la victoire aux fonctionnaires de la wilaya d’Alger, tandis qu’un hélicoptère soviétique MI-8 tournoyait au-dessus du cortège pacifique. Les ma-nifestants, dont quelques femmes, s’engageaient place des Martyrs et se disposaient à emprunter la rue de Bab-el-Oued pour pénétrer dans le quartier populaire. Ils butaient alors sur le dispositif de la DGSN [Direction générale de la Sûreté nationale] après avoir longé les cinq chars et le cordon de sécurité de la Direction du Trésor. [...] Un face à face s’engageait qui allait durer : d’un côté des chars, des gendarmes, des soldats et des commandos de parachutistes armés de kalachnikov. À plat ventre au milieu de la chaussée, un para avait l’œil rivé sur la hausse de son fusil-mitrailleur RPK. Les frères musulmans des premiers rangs agitaient le bras en criant allahou akbar, un gendarme tirait alors une rafale de sommation en l’air et la foule commença à essaimer dans toutes les ruelles de la basse Casbah. Mais le para au fusil-mitrailleur choisit ce moment pour ajuster sa première rafale de balles meurtrières : il tenait en enfilade toute la rue Bab-el-Oued. Des corps tombaient à droite, à gauche [7]. » Les ambulances et les pompiers sont arrivés « très vite » note Gillet Millet dans Libération. « On embarque les corps. On fait place nette. » Pourtant, s’indignent les jeunes, « c’était fini, on rentrait tranquillement chez nous à Bab-el-Oued, on n’avait rien cassé, on n’a même pas crié. Ils nous ont tirés comme des chiens, sans raison [8] ».

Du coup, plusieurs reporters se demandent si la répression de Bab-el-Oued n’a pas été « froidement préméditée [9] ». « Les parents n’oublieront jamais que les militaires ont utilisé des armes réservées à la guerre pour tuer leurs enfants, sans avoir essayé préalablement l’efficacité d’une panoplie anti-émeutes pourtant complète en Algérie », note également le correspondant du Monde, qui ajoute : « Les canons à eau ont été utilisés contre les ouvriers de Rouïba. Les mitraillettes de 23 mm montées sur chars ont déchiqueté les enfants d’Alger [10]. »

Le discours historique du président Chadli
Au soir du 10 octobre, à 20 heures, le président Chadli prend la parole sur l’unique chaîne de télévision du pays. Il justifie l’état de siège, affirme ne pas comprendre que les manifestants aient saccagé des lycées et des centres de santé, rappelle qu’il n’a pas voulu de ce poste en 1979, invite à ne pas croire ceux qui tenteront de « dénaturer » son intervention en la « prenant pour le début d’une campagne électorale pour un troisième mandat » et exhorte le citoyen à le soutenir « en cette étape difficile », pour la « patrie, pour la Révolution et pour le peuple ». En échange, il s’engage à « contrecarrer la hausse des prix des produits de consommation et [à] assurer leur disponibilité » et assure que « des mesures ont été prises dans tous les domaines au profit des [...] revenus bas [et] de la jeunesse ».

Si de telles promesses sont classiques, la population a la surprise de découvrir que cette fois, elles seront tenues : dès le lendemain du discours présidentiel, les Algérois découvrent des étals remplis à ras bord : « Beurre, fromage, semoule, lentilles, café, sucre et riz », tous produits introuvables auparavant, à profusion et à des prix aborda-bles [11] . Fait encore plus rarissime, l’eau coule sans discontinuer des robinets. « À l’aube du mercredi 12, à Belcourt, au Champ de manœuvres et dans bien d’autres quartiers, militaires, gendarmes et blindés ont disparu comme par enchantement [12]. »

Mais ce qui a particulièrement marqué les Algériens dans le discours présidentiel, c’est une petite phrase selon laquelle « on ne peut procéder à des réformes économi-ques, agricoles, éducatives et administratives sans aborder les réformes politiques, [qui] seront soumises prochainement ». Ces réformes, poursuit Chadli comme pour couper l’herbe sous les pieds de ses détracteurs, « doivent s’opérer dans un climat de calme et de sérénité. [...] Toute autre manière serait sans aucun doute rejetée par les citoyens sincères. »

Deux heures à peine après le discours présidentiel, les journalistes étrangers, jus-que-là empêchés de travailler [13], sont sollicités à leur hôtel : « Descendez dans le hall, un minibus va vous emmener suivre les manifestations de soutien au président Chadli. » Le guide officiel leur fait traverser des barrages, fait faire au bus le tour de la ville dans tous les sens... Rien. Une petite virée dans Bab-el-Oued se solde même par une pluie d’objets de tous ordres lancés des balcons. Fuite en catastrophe. « Où sont les manifestants ? », interrogent les journalistes. « Je ne sais pas, on les attend, ils sont en retard », répond le guide. Puis, « tout à coup, un début de manifestation de soutien : trois Golf Volkswagen portant des plaques d’immatriculation militaires klaxonnent à qui mieux mieux en tournant autour de nous », raconte Gillet Millet [14].

Le fiasco...
Le lendemain, les autorités tentent de nouveau de mobiliser des militants du FLN en faveur de Chadli. Convoqué à 10 heures au stade de Ben-Aknoun, un rassemblement de soutien au président est finalement annulé, faute de monde. El-Moudjahid, fidèle à sa tradition de langue de bois, n’en affirmera pas moins que le discours de Chadli a suscité un « soutien massif [et un] élan spontané d’adhésion au contenu du message du chef de l’État [15] »...

Élan de soutien ou pas, il faut bien admettre que c’est l’Eldorado, impensable cinq jours plus tôt, quand la population se serait enthousiasmée que l’eau coule aux robinets ne serait-ce que deux heures par jour. Une population stupéfaite de se voir gratifier de tout, même d’une ouverture politique servie sur un plateau, sans avoir eu le temps d’élaborer la plus petite revendication.

Comment expliquer cette blitzkrieg victorieuse, menée par des gamins et des lais-sés-pour-compte, dans un pays où l’immobilisme est la norme ? Il est assurément fort étrange que quelques jours de manifestations, assimilées par un officiel algérien en France, Mohamed Ali Amar [16], à un « chahut de gamins [...] sans conséquence », parviennent, du jour au lendemain, à faire basculer le régime militaire algérien vers la démocratie... Si étrange en fait que la thèse de la manipulation est évoquée par tous alors que les fumigènes ne sont pas encore dissipés.

Bien sûr, on l’aura compris, tout cela est planifié, rigoureusement exécuté par des équipes qui agissent depuis la présidence, avec comme chef d’orchestre Larbi Belk-heir. Mais, au moment des faits, les Algériens sont dans la stupéfaction totale, sonnés par la vague meurtrière qui a déferlé sur eux. Au-delà du nombre incroyable de victimes, ce sont surtout les méthodes employées par les forces de l’ordre qui soulèvent l’indignation. Les témoignages affluent bientôt auprès des divers comités autonomes qui se forment, faisant état d’innombrables cas de torture, de disparitions, de morts par balles explosives, de liquidations sommaires... Le Comité national contre la torture, formé dans la foulée de ces événements, publiera l’année suivante un exceptionnel recueil de témoignages [17] , dont on ne peut ici que citer quelques extraits.

L’usage systématique de la torture
Depuis le début des émeutes, les forces de l’ordre se sont livrées à une curieuse oc-cupation. Par milliers, de simples passants sont arrêtés, sans motif. D’autres sont ap-préhendés chez eux, parfois en pleine nuit, dans des conditions rocambolesques. Il y a des berbérophones et des arabophones, des adolescents de quatorze ans et des vieillards de plus de soixante-dix ans, des cadres d’entreprises, des ingénieurs, des enseignants, des travailleurs du secteur médical, des employés de sociétés nationales, des coiffeurs, des peintres, des pêcheurs, des épiciers, des étudiants, des commerçants, des bouchers, des chômeurs, des mécaniciens, des ouvriers. Du tout-venant. Même des cris de femmes et d’enfants sont entendus durant les interminables nuits endurées par les suppliciés. Car l’usage de la torture par les forces de sécurité est massif, systématique.

Mohamed N., commerçant, père de trois enfants, interpellé par deux gendarmes dans son magasin, raconte : « À l’intérieur des locaux de la brigade, j’ai été sauvage-ment torturé. Ils m’ont mis un chiffon dans la bouche et forcé à mettre la tête dans la cuvette des WC qui était pleine de merde. Ils m’ont fait asseoir sur une chaise et m’ont obligé à manger... » Hamid M., vingt-cinq ans, épicier, relate ses supplices qui ont duré plus d’une semaine : « Ils m’ont sodomisé à l’aide d’une bouteille et ont introduit dans mon anus tout ensanglanté de la harissa. Ils m’ont fait manger 500 grammes de harissa ; ils m’ont suspendu avec des chaînes et m’ont donné des coups de pieds et de manches de pioche ; ils m’ont déplacé la mâchoire. [...] Je n’arrive pas à décrire tous les sévices que j’ai subis. » Comment en effet traduire avec des mots un insoutenable calvaire, vécu intimement comme pire qu’une injustice, une méprise ? Car il se croit innocent, Hamid M. Mais innocent de quoi ? Il ignore que ce dont on l’accuse est inconcevable : de se prétendre être humain !

Dès leur arrestation, les raflés sont délestés de tous leurs biens, argent, montres, bijoux, et soumis par les agents du commissariat local à des bastonnades en règle... Après ce premier passage à tabac, on leur propose généralement un marché : être libé-ré et travailler pour le compte des services, ou dénoncer dix à quarante personnes ayant participé aux émeutes... Ignorant ce qui les attend, la plupart refusent de céder au chantage. Ils sont alors transférés dans les commissariats de Chéraga, Cherchell, Boufarik ou Blida. Pendant le trajet, dira l’un d’eux, « l’agent Griche Mohamed a pris son casse-tête et me l’a enfoncé dans l’anus en me déchirant le pantalon, et il a fait le mouvement de va et vient à plusieurs reprises ».

Parvenus à destination, ils découvrent le degré supérieur de la torture : coup du « tiroir » que l’on ferme brutalement sur les testicules, noyade dans des baignoires, électricité sur les organes génitaux, les oreilles, les seins (cette méthode de torture, la « gégène », était déjà massivement utilisée par les Français entre 1954 et 1962), ser-pillière imbibée de grésil, d’urine et de matière fécale en guise de bâillon, coups de fouet, brûlures du sexe au briquet avec interdiction de réagir à la douleur sous peine d’être fouetté au moyen d’un câble électrique, coups de matraque sur les mains placées sur la tête, balafres à coups de baïonnette, échelle sur laquelle on attache le supplicié, puis qu’on bascule tête en avant vers le sol,... Autant de techniques opérées à répétition pour forcer les suppliciés à... rien du tout, une fin en soi.

Physiquement démolis, déboussolés, les suppliciés sont de nouveau déplacés dans un véhicule, allongés et serrés au sol, avec interdiction de lever la tête, piétinés par des paras en rangers, recevant sans interruption des coups de matraque et de crosse. Nombre d’entre eux sont alors dirigés vers un centre de colonie de vacances à Sidi-Fredj, à quelques kilomètres à l’ouest d’Alger. Est-ce la fin du martyre ? Que leur reproche-t-on au juste ?

Arrivés au centre, ils sont déshabillés à l’entrée et forcés à ramper sur un sol jonché de gravier et de tessons de bouteille pendant 200 à 500 mètres. De part et d’autre, deux haies de paras et de civils déchaînés, qui assènent avec rage des coups de matraque, de tuyau, de câbles électriques, de rangers, de crosses, de baïonnettes, de manches de pioche, tandis que d’autres renversent sur eux des seaux d’eau glacée et souillée.

À l’issue de cette sauvagerie, on leur intime d’enfiler à la hâte des habits qui ne sont pas les leurs. Ils sont ensuite parqués pendant plusieurs jours, à quelque cinq cents personnes dans une cave au plafond bas (1,50 mètre), sanctionnés d’une salve de coups pour toute manifestation - « Pour faire ses besoins, il fallait être tabassé. » Après quatre jours de supplice sans boire, un para arrive avec un seau crasseux rempli d’eau dans laquelle il se lave les mains et les bottes, avant de le tendre aux assoiffés. Pour toute nourriture, ce sont quelques morceaux de pain qu’on jette sur les corps souillés, pour les humilier plus que pour les alimenter. Entassés les uns sur les autres dans le froid, sur un sol tapissé d’un mélange d’urine et d’excréments qui s’échappent d’une conduite d’égout cassée, ils sont appelés à tour de rôle pour être soumis à l’abomination.

Avec sa baïonnette, le lieutenant Guezati « scalpait les jeunes qui avaient les che-veux longs. [...] Les officiers de la DGPS torturaient dans deux salles : la salle du supplice de la baignoire et du chiffon et la salle de sodomisation », raconte un homme. Un autre est reçu dans un bureau avec un violent coup de menottes, soumis à la gégène pendant qu’il est aspergé d’eau, puis mis contre le mur et frappé violemment d’une barre de fer plate, de coups de pieds... Un autre encore est matraqué par trois équipes de quatre policiers en civil, qui se relaient sans interruption, au moyen de manches de pioche et de planches en bois. Puis ils lui menottent les pieds et les mains pour l’empêcher de se protéger et reprennent leur œuvre méthodique. Ils le suspendent ensuite au plafond, avec une barre de fer passée sous ses genoux fléchis, lui bouchent le nez et lui font ingurgiter un mélange d’eau et de grésil par une bouteille enfoncée dans la gorge. Puis ils le suspendent par les pieds au moyen d’un câble électrique et le rouent de coups de pieds, de planche et de poings au visage...

Ramenés dans la cave, ne pouvant même plus s’asseoir, tant leur corps est meurtri, ils sont laissés dans l’immondice, le froid, la faim et toujours l’insoutenable incompré-hension.

Puis c’est le retour aux centres de regroupement de Chéraga, Staouéli, Cherchell ou Tipaza, où, après deux à trois jours de géhenne et ayant vu revenir leurs camarades d’infortune dans un état pitoyable, on les présente à tour de rôle à un officier en civil qui leur intime de signer, avec interdiction de le lire, un procès-verbal de huit feuillets.

Les malheureux s’exécutent souvent sans demander leur reste. Ils apprendront plus tard que cette liasse recueillait l’aveu de leur « culpabilité » et atteste qu’ils ont été « bien traités » durant leur détention. Pour avoir esquissé un geste pour lire le papier, un détenu est « pratiquement battu à mort par un parachutiste ». Un autre est contraint à des relations sexuelles avec l’un de ses compagnons d’infortune : « On a obligé [X, un autre détenu] à me frapper, il m’a frappé et je suis tombé. Puis après ça on nous a obligés à faire des actes contre nature, moi et [X]. Après intervention d’un policier, cela s’est arrêté. »

Un autre relate cet épisode : « Ils m’ont demandé de dire que c’est B. qui a brûlé le Monoprix. Sous la douleur, j’ai dit que c’était lui. Comme il niait, ils ont commencé à le tabasser en lui demandant d’avouer. Alors il a avoué [...]. Ils lui ont demandé de signer huit feuilles. Alors ils m’ont demandé de frapper B. vu qu’il avait brûlé les biens de l’État. Comme je n’avais qu’à obéir, j’ai frappé B., mais doucement. Voyant cela, l’un des civils m’a dit que ce n’est pas comme cela qu’on frappait et il m’a mon-tré en me frappant dessus. Le coup était tellement fort que je suis tombé. Il m’a relevé et m’a donné encore un coup de bâton. Ils m’ont demandé d’enfoncer mon doigt dans le derrière de B., alors je l’ai fait. Ils ont demandé à B. de faire la même chose envers moi. Ensuite ils nous ont demandé de nous baiser à tour de rôle (moi et B.). Nous l’avons fait de peur. Puis ils m’ont demandé de sucer le sexe de B. et qu’il me fasse la même chose lui aussi. »

Les victimes sont ensuite présentées, après leur avoir permis de se laver, de se raser et de s’habiller convenablement, devant le procureur de la République. Là, croyant leur cauchemar terminé et persuadés de se retrouver en terrain de droit, certains croient pouvoir dénoncer le traitement qu’on leur a infligé.
Ils découvrent un homme insensible, qui refuse, dit l’un deux, « de prendre en considération nos blessures [et] les tortures que nous avons subies ». Parfois, le représentant de la justice va même à l’encontre de l’avis d’un médecin qui prescrit une hospitalisation d’urgence, comme pour cet asthmatique profond, souffrant d’un traumatisme crânien, d’une surdité totale d’une oreille et partielle de l’autre, de maux pulmonaires, rénaux, du larynx et des mollets, et portant des blessures sur tout le corps. Il préférera l’envoyer à la prison d’El-Harrach, où il restera huit jours sans couverture ni matelas. À un autre, qui se présente avec un début de gangrène à la jambe, consécutive à quatre jours de « traitement » par neuf tortionnaires, le procureur dira qu’il sera soigné à l’infirmerie de la prison d’El-Harrach, où il passera dix-huit jours.

Incarcérés à El-Harrach, où les gardiens de prison les « frappaient de temps en temps », la plupart des détenus sont remis en liberté provisoire début novembre, lors-que le président Chadli ordonnera leur libération. La plupart, car quelques-uns inaugu-rent les listes des « disparus », qui s’allongeront jusqu’à la nausée quelques années plus tard...

Épidémie d’hypocrisie et de mensonge
Le 18 octobre, minimisant l’étendue de la répression et alors que la torture se dé-chaîne, le ministre de la Justice, Mohamed Chérif Kherroubi, déclare que « 3 743 per-sonnes ont été présentées devant des juridictions ». Il affirme en outre que « l’armée, à ce jour, ne détient rigoureusement aucune personne [18] ». Tout démontre pourtant que les arrestations se poursuivent. Ce jour-là, Le Monde rapporte en effet le cas de ces « hommes des services algériens se présentant en compagnie de témoins, le visage couvert de cagoule, qui désignent sans être reconnus leurs camarades complices censés avoir participé aux émeutes. Cette méthode, connue sous le nom bouchkara, ou l’homme au sac, rappelle de tristes souvenirs aux Algérois. Le général Massu l’utilisait au moment de la bataille d’Alger ». Réagissant à ces informations, le ministre de l’Intérieur El-Hadi Khédiri affirmera que « la police n’utilise pas le procédé colonial des cagoules et qu’il a ordonné de tirer sans hésitation sur tous ceux qui [le] pratiquent [19] ». Après la brutalité, le cynisme.

Ces mises en cause, tout comme les questionnements formulés par les médias fran-çais sur la forte probabilité d’une manipulation des émeutes [20] , suscitent une très violente réaction de la presse officielle. Dès le 12 octobre, avec son style inimitable, El-Moudjahid les met vertement en cause : il dresse le « constat d’une malveillance qui constitue l’expression d’un mépris flagrant de la déontologie et d’une volonté de détruire, [...] preuve que certaines haines défient le cours de l’histoire ». Dans l’édition du lendemain, les journalistes français sont traités de « charognards [en proie à] une véritable hystérie, froidement calculée dans une volonté manifeste de nuire par le biais d’une immense entreprise de désinformation [dessinée] dans les bureaux de certaines officines malodorantes ».

L’amalgame est double et payant : du côté algérien, d’abord, qui semble ainsi parler d’une seule voix suintant la haine des Français ; du côté français, ensuite, qui doit apparaître comme une entité indissociable, unissant État, intérêts financiers particuliers et peuple français dans son intégralité, coupables solidairement d’avoir un jour été colonisateurs. L’offensive semble en tout cas atteindre son objectif, bloquant les critiques en Algérie et accentuant le mutisme de Paris [21] : « Nous avons un million de citoyens algériens présents sur le territoire français, déclare le Premier ministre Michel Rocard sur TF1. [...] Tout commentaire excessif pourrait les inciter à se battre entre eux [sic] sur notre propre territoire. [...] Nous avons la troisième colonie française à l’étranger, qui est en Algérie. Aucun mot de trop ne peut être prononcé qui les mettrait en danger dans un sens ou dans l’autre, par rapport à la population, par rapport au gouvernement. [...] Le fait que moi-même, dont la vie militante s’est déclenchée à propos de la lutte contre la guerre d’Algérie, je ne me sois pas senti en situation d’apporter un appui chaleureux au gouvernement d’Algérie est déjà un signe fort. N’en demandons pas plus [22]. »

De fait, une fois encore sur le dossier algérien, considéré comme une « affaire inté-rieure française » par la communauté internationale, ces quelques phrases de Michel Rocard vont donner le « la » et les États démocratiques n’en demanderont pas davan-tage. Mieux, au lieu des condamnations attendues, ce sont les messages de compréhension et de sympathie qui affluent à la présidence algérienne en provenance de tous les continents [23]...

Dix ans plus tard, en 1998, les principaux acteurs de la répression d’octobre revien-dront sur la question de la torture dans un livre d’entretiens, Octobre, ils parlent [24] . À l’époque chef de cabinet du président Chadli, le général Larbi Belkheir y affirme sans sourciller que c’est par le courrier que lui adresse la population que le président apprend les faits ; il en aurait été « outré ». « Il était impensable pour lui que des Algériens torturent des Algériens », poursuit-il contre toute évidence, avant de diluer les torts et les complicités en les multipliant : « Deux problèmes s’étaient posés à la présidence : celui de la torture et celui des voitures banalisées. Le président a demandé des explications, mais nous n’avons jamais eu de suite. [...] Chadli avait discuté de la torture avec la LADH [Ligue algérienne des droits de l’homme] de Brahimi. Les choses sont restées en l’état et les enquêtes n’ont pas abouti. [Les tortures] ne sont pas le fait des unités de l’armée. » À titre personnel, il ne paraît même pas se sentir concerné par les accusations...

Dans ce livre, le général Khaled Nezzar, principal responsable et organisateur de la répression , est également interviewé. Il affirme qu’à sa connaissance, il n’y a eu qu’un seul centre de torture. Ce qui l’inquiétait, affirme-t-il, « c’étaient les témoigna-ges selon lesquels les responsables des sévices revêtaient des uniformes de parachu-tistes dans un centre à Alger [qui] était rattaché à la présidence », tout comme l’étaient les « auteurs des sévices et des brutalités ». Quant au carnage, il le déplore bien sûr, mais il était selon lui inscrit dans la fatalité des événements. Avec un parfait cynisme, il se livre dans cette interview à un incroyable exercice de négationnisme. Contredisant les centaines de témoignages recueillis par le Comité national contre la torture, il affirme : « Les militaires n’ont pas tiré dans le tas. Tirer dans le tas, vous vous rendez compte ? » Et il ose ajouter, comme si tous ceux - y compris les correspondants de la presse étrangère - qui avaient vu ses hommes tirer à la mitrailleuse lourde sur les jeunes manifestants avaient rêvé : « Beaucoup de victimes des événements d’octobre ont d’ailleurs été fauchées par des balles perdues. On a aussi tiré par terre pour disperser la foule. Les noyaux et les enveloppes de balles, en ricochant, ont mortellement atteint des personnes. Nous n’avons pas tiré pour tuer et les instructions n’ont jamais été données dans ce sens [26] . »

À la tête de la principale branche de la SM (alors nommée DGPS) jusqu’au moment où il est sacrifié en octobre 1988, le général Medjdoub Lakhal Ayat affirme, lui aussi contre toute évidence, que « la DGPS n’a rien à voir avec la torture ni avec le centre de Sidi-Fredj ». Quant au général Mohamed Betchine, directeur de la DCSA (Direction centrale de la sécurité de l’armée), l’autre branche de la SM, également sévèrement mis en cause, il sera le seul, douze ans après les faits, à reconnaître du bout des lèvres la responsabilité de l’un des clans du pouvoir dans la préparation des émeutes et dans la répression : « Les manifestations d’octobre 1988 et les séances de torture qui ont suivi ont été programmées à l’intérieur d’appareils. » Il déclarera qu’outre Sidi-Fredj, existait un autre centre de torture, « l’école Tamentfoust [où] 1 267 personnes ont été emprisonnées [27] ».

On a là un aperçu édifiant des méthodes des généraux algériens. Alors qu’ils parta-gent tous notoirement la responsabilité de la répression sauvage d’octobre 1988, ils se renvoient les uns aux autres, à demi-mots, celle des massacres et de la torture de masse : Belkheir, qui était à la présidence, met en cause la Sécurité militaire (DGPS et DCSA), Nezzar incrimine la présidence, le patron de la DGPS accuse celui de la DCSA, et réciproquement... Cette méthode éprouvée - que l’on pourrait appeler l’organisation de la confusion, nous aurons l’occasion d’y revenir - leur permet de « noyer le poisson » et d’occulter le fait qu’ils sont en vérité tous solidaires dans le recours aux pires exactions.

Cette conclusion nous sera confirmée en 2002 par un officier dissident, le capitaine Hacine Ouguenoune [28] . En octobre 1988, il travaillait au CPMI (Centre principal militaire d’investigation, dépendant de la DCSA) de Ben-Aknoun, dans la banlieue d’Alger. Selon lui, il s’agissait du principal centre de torture et c’est de là qu’était pi-lotée toute l’opération [29] . C’est l’exiguïté des lieux, explique-t-il, qui a amené la DCSA du général Mohamed Betchine à réquisitionner le centre de colonies de vacan-ces de Sidi-Fredj, pour le métamorphoser en laboratoire de l’immonde.

En tout état de cause, la terrible répression des émeutes d’octobre 1988 dénote, de la part de la poignée de généraux qui viennent de franchir un pas décisif vers le pouvoir total, un absolu mépris de la vie humaine, une complète indifférence à la pratique routinière de la barbarie. Il ne s’agit pas hélas d’un accident de l’histoire. Ces généraux ne font que reproduire, sans complexe, les méthodes que leur ont léguées leurs aînés de l’époque coloniale, qu’ils ont eux-mêmes expérimentées durant la deuxième guerre d’Algérie (et qu’ils porteront à incandescence, on le verra, au cours de la troisième guerre d’Algérie, à partir de 1992). Reste à comprendre comment cette équipe, dont la méthode porte la signature de Larbi Belkheir, s’y est prise pour conduire cette formidable machination.

Le complot d’Octobre
Dès la fin 1987, et surtout à partir de l’été 1988, les signes que le congrès du FLN prévu pour décembre n’aura pas lieu se multiplient : en juillet, Chadli Bendjedid sus-pend les travaux de la commission chargée de le préparer, qui est présidée par Mo-hammed Chérif Messaâdia, secondé de Mouloud Hamrouche et d’Abdelhamid Brahimi. Dans la rue, une rumeur persistante annonce une grève générale pour le 5 octobre - ce que confirmera plus tard le propre chef de la SM, Medjdoub Lakhal Ayat, en prétendant qu’il se serait agité en vain pour la prévenir [30] ...
Le 19 septembre, un discours présidentiel provoque la stupeur des Algériens : Chadli Bendjedid accuse FLN et gouvernement de l’avoir « empêché de travailler » et d’avoir « entravé sa démarche », il fustige les « fainéants », raille les « applaudisseurs » professionnels, brocarde les « incapables », met à l’index les « spéculateurs [qui] accumulent des richesses colossales en un temps limité », dénonce les « incompétents », met en garde les « irresponsables », soit vaille que vaille tout ce que le FLN a drainé comme personnel au fil de son inexorable décrépitude. « Ceux qui ne peuvent plus assumer leurs responsabilités doivent se démettre », conclut-il [31] . En somme, il tient le discours d’un parfait opposant, comme pour se démarquer du bilan d’un FLN n’ayant plus que quelques semaines de prééminence devant lui.

Dans un pays où, comme le soulignera le sociologue Lahouari Addi, « la révolte est dans l’air » en permanence [32] et où le régime mobilise des moyens considérables pour l’empêcher d’éclater, les propos présidentiels ne peuvent être perçus par la population que comme une incitation à la révolte. Il suffira dès lors de retirer au moment opportun les dispositifs répressifs et le tour sera joué.

Soigneusement tenu à l’écart de ces préparatifs, le Premier ministre Abdelhamid Brahimi expliquera plus tard comment la montée de la tension a été encouragée : « Pendant plus de trois mois, entre juillet et le 5 octobre 1988, des pénuries de produits alimentaires essentiels tels que la semoule, l’huile de table, le lait, etc., apparues dans quelques-unes des wilayate d’abord, se répandent ensuite rapidement dans tout le pays au fil des semaines [33]. » Parallèlement, Larbi Belkheir instrumentalise les syndicats, noyautés par le PAGS, qui déclenche de nombreux conflits sociaux. Dans ce contexte explosif, le pouvoir prend une mesure qui va être perçue comme une provocation : la suppression d’une prime annuelle pour les salariés de l’industrie. Le syndicat unique lié au FLN, l’UGTA, incite alors les travailleurs, dont le pouvoir d’achat est gravement atteint, à protester, ce qui accrédite l’idée que le FLN est à l’origine du mot d’ordre de grève et donc de ses répercussions...

Dans la banlieue d’Alger, la zone industrielle située entre Rouïba et Reghaïa est pa-ralysée. Un imposant dispositif anti-émeutes est mis en place, pour empêcher les manifestants de se rendre à Alger. Parfaitement organisées, les forces de police gèrent les affrontements avec des canons à eau et des chiens. Aucun coup de feu n’est tiré. Mais rien n’est négligé pour maintenir la pression : le 29 septembre, les banques sont ainsi avisées par télex de la suppression de l’allocation dite « touristique », versée en devises aux rares Algériens encore capables de voyager à l’étranger [34] ... Le 1er octobre, une rumeur commence à se propager dans Alger : tout le monde va sortir dans la rue le 5 et cela va « barder » !

Le 2 octobre, en prévision des événements, les principaux dirigeants du FLN sont « réquisitionnés » et « protégés » par des commandos parachutistes. Le 4 octobre, veille du déclenchement des émeutes, des forces spéciales de l’armée bouclent le siège du parti unique : « En treillis camouflage, kalachnikov baïonnette au canon, ils veillent depuis mardi soir [la veille des émeutes], rapporte Le Monde. Des chars sont venus dans le courant de la journée prendre position au bas des escaliers conduisant à l’esplanade d’Afrique. De l’autre côté, des automitrailleuses légères interdisent l’entrée principale [35]. »

Le 5 octobre, « à dix heures pile », précisera Khaled Nezzar, commencent les émeutes. Le président réunit une cellule de crise dès dix heures du matin, à laquelle participent Larbi Belkheir et El-Hadi Khédiri, les premiers planificateurs de cette tem-pête. Présents également, par nécessité, Abdelhamid Brahimi, Premier ministre, qui trouve ses partenaires étrangement « détendus et souriants[36] » étant donné les circonstances, et Mohamed Chérif Messaâdia, le secrétaire général du FLN, qui, lui, n’en mène pas large. « Après un échange d’informations, raconte Abdelhamid Brahimi, Chadli conclut en disant que si jamais des dépassements sont signalés, il donnera l’ordre à l’armée d’intervenir. » Le général Khaled Nezzar affirmera plus tard que c’est dès l’après-midi du 5 octobre, c’est-à-dire bien avant que la situation ne dégénère réellement, qu’on le sollicite [37].

La signature du décret d’état de siège est un moment crucial dans la planification, puisqu’elle revêt le putsch du sceau de la « légalité ». Ce sera ainsi en vertu de la loi que tous les fondements constitutionnels du pays seront violés. Car en réalité, les troupes de Khaled Nezzar n’ont pas attendu ce moment pour agir : elles sont sur les lieux bien avant, pour neutraliser, on l’a vu, les dirigeants du FLN.

Officiellement, l’état de siège est décrété le 6 octobre (en vérité, il avait été décidé dès le 5), et le couvre-feu instauré. Dès lors, la « cellule de crise » qui coordonne la suite des opérations ne comprend plus ni Brahimi, ni Messaâdia ; mais Nezzar la re-joint. Le soin de « rétablir l’ordre » est confié à un commandement militaire à la tête duquel se trouve en principe le général Abdellah Belhouchet, chef d’état-major de l’ANP. Mais Belhouchet, qui n’est pas membre du clan Belkheir, rechigne à réprimer trop sauvagement la population. C’est à son second, le général Khaled Nezzar, alors commandant des forces terrestres (et ancien de l’armée française), que Chadli - en fait Belkheir, qui manipule ce dernier - confie en pratique le soin de coordonner la répression. Le piège se referme sur Chadli, il ne reste plus qu’à faire beaucoup de morts...

« J’ai été désigné responsable du rétablissement de l’ordre, racontera Nezzar quel-ques années plus tard. Il y a eu des morts. J’ai affronté une situation moralement et psychologiquement difficile. Mais j’étais un militaire qui devait assumer son rôle jus-qu’au bout. [...] [Le] chef d’état-major fut beaucoup plus un frein dans le déroulement de notre travail. Son action paraissait tellement suspecte que j’ai dû le tenir à l’écart [38]. »

Nezzar « tient donc à l’écart » son chef direct, le général Belhouchet, pour ne pas qu’il « freine » la répression. Mais il y a peu de chance que ce dernier, fidèle parmi les fidèles de Chadli, ait eu à « freiner » quoi que ce soit. Sa mise à l’écart symbolise donc plutôt la puissance du clan français, qui, après avoir tissé discrètement sa toile au fil des années 1980, se permet désormais de court-circuiter le haut commandement militaire. Pour obtenir que des troupes montent sur Alger, Khaled Nezzar décide de contourner les chefs de régions militaires : « La centralisation du commandement a notamment permis de faire venir les troupes [39] », expliquera ingénument Nezzar, avouant implicitement que son chef lui aurait refusé ce transfert. Sous d’autres cieux, cela s’appellerait insubordination, voire haute trahison. Mais la justice appartient aux vainqueurs...

Pour réprimer les manifestants, le général Nezzar fait appel à des troupes station-nées dans le sud, comme la 12e brigade motorisée stationnée de Djelfa, à trois cents kilomètres d’Alger : « Monte dans ton premier char, je te veux demain à l’aube à Al-ger », ordonne-t-il au commandant Kamel Abderrahmane. Puis il inonde la capitale de dix mille soldats, ramenés laborieusement de Béchar et de Tindouf, à plus de mille kilomètres au sud, en réquisitionnant des avions civils d’Air Algérie, qui opèrent plu-sieurs rotations au cours de la nuit. Si Nezzar fait appel à des troupes stationnées au Sahara, dans la 3e région militaire, c’est parce qu’il y fut en poste de fin 1977 à 1982, et qu’il y a gardé de nombreux contacts.

Officiellement, le calme ne revient à Alger que le 11 octobre. Mais en réalité, on l’a vu, les émeutes ont cessé dès le soir du 6. Problème : le calme est revenu trop vite pour justifier l’énorme opération militaire qui s’annonce. Il paraîtrait en effet assez louche qu’un tel déploiement de moyens, dépêchés de si loin, ne soit intervenu que pour faire fuir de vulgaires pillards et quelques lycéens déchaînés. De surcroît, pour justifier la neutralisation du FLN et le maintien au pouvoir du président Chadli, celui-ci doit apparaître comme pliant sous la pression de la rue, « concédant » la démocratie pour préserver le pays d’un désastre. Il faut donc redonner de la consistance à une révolte qui s’est délitée un peu trop vite.

Pour y parvenir, Larbi Belkheir et ses collègues vont instrumentaliser un courant politique d’opposition qui, loin d’avoir été à l’origine des émeutes, n’avait fait que « prendre le train en marche [40] » : l’islamisme radical. Coordonnateur des services de sécurité à la présidence, le colonel Toufik Médiène, prend langue avec les leaders islamistes et leur demande d’organiser une manifestation pour ramener le calme [41] . Dès lors, plus de scènes de pillage, plus d’édifices étatiques qui brûlent : la révolte sociale se mue en manifestations islamistes. Après qu’une première marche s’est déroulée sans heurts le 7 octobre, tout va basculer. Les 8 et 9 octobre, c’est l’escalade : d’étranges provocateurs en civil sillonnent les manifestations islamistes et tirent dans la foule [42]. Révoltés, les manifestants s’en prennent alors à tout ce qui symbolise l’État et plusieurs centaines d’entre eux tombent sous les rafales des mitrailleuses de l’armée. Mais cette « islamisation » de la révolte n’apparaît pas encore évidente aux yeux de la presse étrangère qui couvre les événements... Cela va changer le 10 octobre, quelques heures à peine avant le discours charnière de Chadli.

La veille, Ali Benhadj légitime dans un prêche la révolte des jeunes - l’une de leurs demandes est de pouvoir récupérer les corps de leurs proches abattus. Il les invite à manifester le lendemain à partir de la mosquée de Sidi-M’hammed (Alger). Mais une cellule de crise réunie autour du cheikh Ahmed Sahnoun, l’un des leaders historiques de la mouvance islamiste, flaire la provocation. De fait, des hommes armés seront re-pérés parmi les manifestants, comme en attestera notamment le journaliste Abed Cha-ref [43]. Le 10, le cheikh Sahnoun se rend donc à la mosquée et enjoint les manifes-tants de se disperser. L’appel est entendu et les militants islamistes quittent la mosquée pour refluer vers leurs quartiers... Hélas, la ligne de démarcation est mince entre des marcheurs rentrant paisiblement chez eux et des manifestants, dans une ville surpeuplée comme l’est Alger, surtout si la plupart sont habillés de kamis blancs. Ambiguïté facile à exploiter pour qui veut tendre une embuscade meurtrière.

Sur le chemin du retour, les milliers de « manifestants » longent plusieurs édifices sensibles, comme le Commissariat central de police, le siège de l’Assemblée nationale et celui de la wilaya, sans qu’aucun incident ne soit à signaler. Mais à proximité du siège de la police, la DGSN, ils trouvent le passage barré par plusieurs cordons de la police, de l’armée, de la gendarmerie et des forces anti-émeutes et ils doivent bien malgré eux s’arrêter. Ceux qui sont derrière continuant d’affluer, cette digue provoque tout naturellement un attroupement. Les forces de sécurité tirent alors dans la foule, provoquant un véritable massacre qui fera au moins trente-quatre morts et plus de deux cents blessés.

À Bab-el-Oued, « un des marcheurs a commencé à tirer, c’est un élément de Ali Benhadj [44] », expliquera Khaled Nezzar pour justifier cette fusillade criminelle. Selon El-Hadi Khédiri, il y aurait eu « un coup de feu, mais on n’a jamais pu le prou-ver. On dit aussi que ce n’était qu’un pétard lancé sciemment ». Une provocation en somme, avoue-t-il à demi-mot. Aucune enquête ne sera conduite pour établir le dé-roulement des faits, mais force est de constater qu’ils serviront parfaitement le calcul de Khaled Nezzar, Larbi Belkheir et leurs hommes pour amener les islamistes en pre-mière ligne, justifiant a posteriori l’état de siège, condition sine qua non du succès du putsch.

La neutralisation de la Kabylie
Avant de lancer l’« opération Octobre », Larbi Belkheir a pris le soin, par diverses mesures, d’assurer ses arrières pour maîtriser autant que faire se peut, les risques de débordement liés au déchaînement, par la provocation, de la violence populaire. Mais il a sous-estimé la rage de la jeunesse : l’ampleur des manifestations du 5 octobre à Alger, à l’évidence, a dépassé ses prévisions. D’où l’importance, pour éviter l’embrasement du pays, de neutraliser la Kabylie, qui risque fort d’exploser à son tour : dès le 6 octobre, des camions équipés de hauts-parleurs sillonnent les villages kabyles pour asséner à la population qu’elle ne doit pas se sentir concernée par les émeutes d’Alger, rappelant que les populations arabophones ne s’étaient pas mobili-sées pour soutenir les Kabyles en 1980.

Toujours dans l’idée de désamorcer par avance une éventuelle révolte kabyle, Belk-heir prend contact avec celui qui est alors considéré comme l’un des principaux lea-ders de l’opposition sur le terrain, à savoir le docteur Saïd Sadi, plusieurs fois empri-sonné pour son combat pour la démocratie et la culture berbère. Le 8 octobre 1988, Saïd Sadi et trois de ses compagnons informent l’avocat Abdennour Ali Yahia, qui fonda avec eux la Ligue des droits de l’homme, qu’ils se rendent à la présidence où ils ont « rendez-vous » [45] . Sadi avise ensuite Ali Yahia qu’il a été reçu par Larbi Belkheir et que celui-ci lui a donné « carte blanche » pour tenter de contrôler la Kaby-lie. Larbi Belkheir, qui confirmera la rencontre [46] , lui aurait cependant demandé d’apporter la preuve de son influence en Kabylie en y organisant une grève de deux jours.

Suite à cette manœuvre, les commentaires de la presse retiendront que la Kabylie aura manifesté une timide solidarité avec les émeutiers des autres régions par deux jours de grève, sans plus. Le Monde relève que les Algérois qui sollicitent le soutien de leurs frères kabyles se font, « à leur grand étonnement, [...] poliment éconduire [47] ». La réalité est évidemment aux antipodes de cette thèse. Car passés les pre-miers moments de surprise, la plupart des villages de Kabylie se portent solidaires de la révolte, les émeutes se poursuivant même au-delà du 12 dans des villes comme Aïn-el-Hammam [48], Azazga, Boghni, Béjaïa, Bouira, Larbaâ, Oudhias, Tizi-Ouzou, etc. [49], alors que le reste du pays a retrouvé le calme le 11 octobre.

Mais la bonne foi des journaux étrangers n’est, à cette occasion, pas à mettre en doute. Larbi Belkheir a en effet parié sur un mélange de paresse et de contraintes maté-rielles auxquelles sont confrontés les envoyés spéciaux qui couvrent les événements. Le foyer des émeutes étant à Alger, pourquoi envoyer une équipe de reporters à Tizi-Ouzou, où rien n’est censé se passer ? Cette présentation tronquée de la réalité étant relayée par l’entourage de Saïd Sadi, opposant confirmé, personne ne la met en doute. Quinze ans après, la plupart des Algériens pensent toujours qu’en 1988, la Kabylie ne s’est pas mobilisée contre le régime...

À l’époque, un article du Monde avait pourtant révélé ingénument l’intoxication en donnant la parole à Noureddine Aït-Hamouda, l’un des bras droits de Saïd Sadi (soupçonné de longue date par les militants du Mouvement culturel berbère d’être proche des « services ») : « On est passé par cette étape de la violence en 1980. Il ne s’agit plus pour nous de jouer les casseurs [...]. Nous devons maintenant avoir une attitude plus responsable, devenir une force de proposition, d’autant que les intégristes musulmans avancent des projets politiques et parlent de “république islamique” [50] . » Pour lui, « les réformes annoncées par le président Chadli portent en elles la liquidation de tout le système politique de 1962 à nos jours. [...] Le chef de l’État peut être soutenu par tous les Algériens qui aspirent à la démocratie ». Confirmant implicitement le deal secret passé entre Larbi Belkheir et Saïd Sadi, Aït-Hamouda concluait : « Nous avons montré que nous étions capables de mobiliser la population. »

Bref, le matraquage commence : le « péril intégriste », que les observateurs les plus avisés n’évoquent à ce stade que de façon accessoire [51] , doit s’imposer dans tous les esprits. Bien sûr, ni Saïd Sadi, ni a fortiori Noureddine Aït-Hamouda - dénoncé à l’époque dans la revue du Mouvement culturel berbère, Tafsut [52] -, ne sont porte-parole de la Kabylie. Mais leurs discours visant à dramatiser la « menace intégriste » s’adressent aux Français, sur lesquels la revue Tafsut n’a aucun impact.

Le clan Belkheir rafle (presque) la mise
Le calme revenu, Larbi Belkheir et ses alliés s’empressent de parachever leur succès en éliminant leurs principaux adversaires au sommet du pouvoir. Dès la fin octobre, on y reviendra dans le chapitre suivant, la presse révèle deux limogeages spectaculaires : celui du secrétaire général du FLN, Mohammed Chérif Messaâdia, remplacé par Chadli lui-même ; et celui du chef de la branche principale de l’ex-Sécurité militaire (alors nommée, on l’a vu, « DGPS »), le général Mejdoub Lakhal Ayat. Et en novembre 1988, un remaniement de la hiérarchie militaire consacre la mise à la retraite forcée de presque tous les officiers récalcitrants de l’aile « orientaliste » : la purge frappe une dizaine de généraux, qui n’ont d’autre choix que d’accepter les réformes « dans le calme », sous peine de paraître aller à l’encontre de la volonté des « citoyens sincères » chers au président - lequel, pour reprendre l’expression de Noureddine Aït-Hamouda, « doit être soutenu par tous les Algériens qui aspirent à la démocratie [53] ».

Même si son scénario initial ne s’est pas exactement déroulé comme prévu, le clan Belkheir rafle ainsi l’essentiel de sa « mise » criminelle. Et le général Khaled Nezzar, qui avait si efficacement court-circuité son chef, le général Belhouchet, pendant la sauvage répression des émeutes, le remplace comme chef d’état-major de l’armée.

Manifestement convaincu que l’Algérie est confrontée à un grave péril intégriste, le président François Mitterrand se garde toutefois, non sans moult circonvolutions, de soutenir ouvertement les fusilleurs, mais aussi de les condamner - ce qui, en langage diplomatique, vaut soutien. Le 12 octobre, alors que plusieurs centaines de jeunes Algérois viennent d’être fauchés à la mitrailleuse lourde, il s’exprime au conseil des ministres : « Bien sûr, il n’est pas supportable qu’un pouvoir frappe ainsi son peuple. Mais nul ne sait, si Chadli partait, quel pouvoir lui succéderait. C’est comme l’Iran, le régime du Shah n’était pas supportable, mais la révolution ne l’est pas plus, même si ses objectifs sont plus sympathiques. [...] Que va-t-il se passer en Algérie, je n’en sais rien. Mais en tout cas, il y a une hypothèse à laquelle il est interdit, pour l’heure, de penser : l’établissement de la démocratie [54] ... » La hantise d’un intégrisme islamiste exerçant son influence néfaste sur les jeunes déshérités algériens continue bel et bien de tarauder Paris.
Le message est clair : pour barrer la route à l’islamisme, le péril suprême, il faut soutenir un système décrié, quitte à ne lui consentir qu’un soutien du bout des lèvres. Dans Le Monde du 17 octobre, Bruno Frappat écrit de façon prémonitoire : « Quand, enfin, on nous présenta ce “redoutable tribun” qu’est le jeune imam de Kouba, Ali Benhadj, on le vit dans une inquiétante pénombre, tous projecteurs éteints, comme s’il s’agissait de souligner le côté redoutable de cet agent de l’islam en marche », concluant qu’« il n’y a pas de hasard dans la communication ». Le politologue - et excellent spécialiste de l’islam politique - François Burgat écrit quant à lui que « l’Algérie louche : elle a un œil dirigé vers Paris, l’autre vers Le Caire [55] ».

Quant aux réformes, tout semble aller pour le mieux : le système de parti unique est jugé unanimement responsable de tous les déboires de l’Algérie, il sera aboli. Multi-partisme, presse « indépendante », liberté d’expression, liberté d’association, liberté d’entreprendre, l’avenir s’annonce radieux. Mais le fonctionnement du réseau Belk-heir, dont le patron est officiellement modeste conseiller à la présidence, toujours dis-cret, obéissant « au garde-à-vous », est-il compatible avec l’instauration d’une vérita-ble démocratie ? Quel avenir est promis à cette Algérie « démocratique » enfantée dans le leurre, la provocation, le carnage ?

Chapitre 6 : 1989 : Kasdi Merbah, ou la démocratie endiguée

Au cours du mois d’octobre 1988, deux polémiques secouent l’opinion algérienne : l’une est lancée par le ministre de la Justice, Mohamed Chérif Kherroubi, qui estime contre toute évidence à seulement 3 743 personnes le nombre de personnes arrêtées ; l’autre porte sur le nombre de morts : 159 officiellement, plus de 600 selon les hôpitaux, 1 027 selon les associations [56] . L’objectif pour les autorités est évidemment de minimiser l’ampleur de la répression, mais aussi d’éviter que soient creusées les questions qui pourraient gêner.

Comme celle-ci : pourquoi les arrestations et surtout les tortures se sont-elles pour-suivies de façon massive alors que tout était censé avoir été réglé par le discours du président, le 10 octobre ? C’est que les tortures ne servent pas à collecter du rensei-gnement, pas même à punir. Elles ont surtout une vocation « pédagogique » : faire comprendre à la population que le « renouveau démocratique » promis s’inscrira dans un carcan fort étroit, où tout franchissement des « lignes rouges » - nous y reviendrons - sera sévèrement châtié. Pourquoi les victimes sont-elles maintenues en prison longtemps après leurs supplices ? Outre l’objectif de laisser se cicatriser les blessures, l’abandon des peines lourdes prononcées sera une « monnaie d’échange » appréciable, à troquer contre un soutien au pouvoir : être gracié alors que l’on vient d’écoper de dix ans de prison a de quoi contenter les plus obstinés.

Mobilisation contre la torture
Comme toujours, l’opération d’Octobre visait à faire d’une pierre plusieurs coups : créer un climat d’horreur pour rendre inenvisageable le maintien du système tel qu’il perdure depuis 1962 ; torpiller les échéances prochaines et imposer Chadli comme seul interlocuteur susceptible d’assurer le basculement promis vers la « démocratie » ; frapper les esprits, briser les reins à ceux qui ambitionneraient de se présenter comme une alternative politique dans le futur ; canaliser la révolte de la population, de sorte que le simulacre de démocratie puisse passer sans encombre, entre gens de bonne compagnie, en vase clos. Seul « hic » pour Chadli et son entourage : l’extrême violence de la répression choque profondément l’opinion internationale et l’opinion algérienne, qui vont réagir.

Dès le 13 octobre, à Paris, plusieurs des signataires du fameux « Manifeste des 121 » (qui, en septembre 1960, avait appelé à l’insoumission au cours de la deuxième guerre d’Algérie) expriment leur sentiment de révolte dans Le Nouvel Observateur : « En 1960, nous avons signé un texte contre la guerre d’Algérie. [...] C’est avec cette même conviction que nous disons aujourd’hui notre indignation [57] . » Au fil des jours, des signes inquiétants parviennent d’Alger. De retour d’une mission en Algérie pour l’association Médecins du monde, le docteur Dinah Vernant révèle que l’accès aux hôpitaux y est « strictement interdit » à tout médecin étranger [58] . De son côté, Amnesty International demande au président Chadli d’ordonner une enquête urgente sur les nombreux civils tués lors des émeutes, alors que des avocats de Paris manifestent à leurs collègues algériens leur « solidarité dans la mission qu’ils conduisent sans désemparer [59] ».

Fin octobre, une vingtaine d’« anciens internés politiques » durant la deuxième guerre d’Algérie, dont Henri Alleg (militant communiste engagé aux côtés du FLN et auteur du terrible livre La Question, publié en février 1958 [60] ), Josette Audin (veuve de Maurice Audin, militant communiste arrêté et tué à Alger par les parachu-tistes français, en juin 1957 [61] ) et Christian Buono, adressent une lettre ouverte à Chadli, publiée par Le Monde : « Les témoins sortis des mains des tortionnaires d’aujourd’hui parlent [de viols] dans les mêmes locaux - telle la villa Sésini - qu’utilisaient les spécialistes d’il y a trente ans. [...] Il s’agit aussi, le plus souvent, d’enfants et de très jeunes gens. Il s’agit de personnes arrêtées chez elles simplement parce que leurs noms figuraient sur quelque liste et sans aucune justification légale [62]. »

En Algérie même, des organisations pourtant proches du pouvoir se mettent à dou-ter. Certains membres de la Ligue des droits de l’homme officielle (présidée par Me Miloud Brahimi) renoncent par exemple à toute tutelle, si bien que trois d’entre eux, Abderrazak Bekkal, Abdelkader Ould-Kadi et le dramaturge Abdelkader Alloula, sont interpellés dès le samedi 8 octobre. Un autre, Abderrahmane Fardeheb, est re-cherché par les services algériens, alors qu’il se trouve en Europe [63]. Sous l’impulsion de l’avocat oranais Me Mahi Gouadni, la section Ouest de cette Ligue pro-duit un travail considérable. « Il n’y a pas de mots suffisants pour dénoncer ce qui a été fait », dira celui-ci lors d’une conférence à Alger le 16 novembre, à laquelle assistera l’avocat français Jacques Vergès, avant de relater des faits de torture dont la seule lecture fait froid dans le dos, sur des gens dont les arrestations ont été opérées dans l’« illégalité la plus flagrante » [64].

Pour Larbi Belkheir et son entourage, le danger est réel, surtout parce que ces ini-tiatives trouvent un écho à l’étranger. Ainsi, s’appuyant sur un rapport dressé par la Ligue présidée par Me Abdennour Ali Yahia, le juriste argentin Alejandro Teitelbaum, représentant de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH) à Genève, demande le 23 novembre à la sous-commission des droits de l’homme des Nations unies une enquête sur les violations des droits de l’homme durant les émeu-tes.

Et les représentants les plus actifs des classes moyennes algériennes - médecins, enseignants, étudiants, journalistes, avocats, syndicalistes, commerçants... - se mobilisent, tous solidaires, comme si, face à un régime qui les a longtemps abusés, ils tiennent enfin la preuve absolue de sa nature abjecte. Mais cette mobilisation va vite être contrée...

L’étouffement
En novembre, au cours d’une assemblée générale à l’hôpital Mustapha d’Alger, quelque cinq cents praticiens décident de créer une « Union autonome » de médecins, indépendante du FLN. Une manifestation qu’ils prévoient quelques jours plus tard est interdite. Un rassemblement plus vaste est convoqué à l’université de Bab-Ezzouar, où une marche pacifique est décidée. Mais elle ne pourra pas plus franchir les cordons de police dressés sur son chemin [64] . Les forces de police, apparemment si impuissantes à contenir quelques centaines d’adolescents, retrouvent subitement leur pleine efficacité face à des adultes déterminés, dans un État où la liberté est censée avoir recouvré ses droits.

Le 2 novembre 1988, à Bouzaréah, l’actrice française Isabelle Adjani (dont le père est algérien) s’adresse aux étudiants à l’occasion d’un meeting en présence de Me Ali Yahia : « Je suis contente d’avoir pu m’inviter à ce rassemblement au nom des droits de l’homme et de ne pas y avoir été invitée par un gouvernement. Je veux que la jeunesse française vous soutienne et qu’elle soit indifférente aux intérêts économiques de l’État français, dont je n’ai rien à faire [65]. » En réaction, oubliant toute décence, l’hebdomadaire Algérie-Actualité, organe officieux de la présidence, publie le lendemain le courrier d’un improbable lecteur attaquant violemment Me Ali Yahia, jugé indigne d’être le « chantre des droits de l’homme » du fait qu’il a siégé en tant que ministre dans un gouvernement sous Boumediene, où « la torture et les éliminations physiques étaient des pratiques courantes ». « Quand il était membre du gouvernement, il était enthousiaste pour étouffer les voix et torturer les citoyens et les nationalistes, sous prétexte qu’ils étaient déraisonnables », accuse même El-Chaâb. Sur la présence d’Isabelle Adjani à ses côtés, le quotidien arabophone du FLN n’hésite pas à écrire : « S’agit-il de visées personnelles, d’une profonde volonté de vengeance et de parvenir au pouvoir, même si cela doit passer par l’importation de putains ? »

Me Ali Yahia ne trouvera que la revue clandestine Tafsut [66] pour publier sa ré-ponse, où il relate les circonstances de son passage au gouvernement comme ministre des Travaux publics puis de l’Agriculture, du 10 juillet 1965 au 30 septembre 1967, période durant laquelle il estime ne s’être « ni dénaturé, ni trahi », ni avoir « mené de combat douteux ». S’adressant au directeur d’Algérie-Actualité, Kamal Belkacem, il écrit : « Vous êtes un journaliste au garde-à-vous, qui favorise la double manipulation de l’opinion par la désinformation, la distorsion des faits et la censure par omission. »

Le lundi 12 novembre, l’hebdomadaire Révolution africaine prévoit d’organiser une table ronde sur les droits de l’homme. Invité à y participer avec les différentes ligues des droits de l’homme (en présence de représentants du ministère de l’Intérieur), Noureddine Kherrout, sévèrement torturé, est surpris de se voir demander par les responsables de la revue « de parler des droits de l’homme mais pas de la torture [67] ». La table ronde ne se tiendra pas, les intervenants ayant refusé de se plier à cette odieuse exigence.

Malgré les entraves qu’il rencontre, le Comité national contre la torture - animé notamment par des personnalités comme les professeurs Djillali Belkenchir et Mah-foud Boucebsi ou l’avocat Abdallah Fathallah, lesquels connaîtront tous trois, nous le verrons plus loin, un destin tragique durant la « sale guerre » - décide la tenue d’un procès populaire le 29 décembre à Alger, pour démontrer la nature systématique de la torture en Algérie depuis 1962 [68] . Il ne pourra pas non plus avoir lieu, la salle qu’il sollicite lui ayant été refusée par les autorités. Me Miloud Brahimi est bien obligé de constater ce jour-là que ces mesures « constituent des atteintes graves aux espaces de liberté [...], en totale contradiction avec le discours officiel », dénonçant ainsi une « normalisation sournoise ».

Le mardi 10 janvier 1989, la Française Hélène Jaffé, présidente de l’Association pour les victimes de la répression en exil (AVRE), est expulsée peu après son arrivée à l’aéroport d’Alger, bien qu’elle ait été munie d’un visa d’entrée. Elle venait pour faire un exposé médical sur les séquelles physiques de la torture [70] . Deux membres de Médecins du monde, Dominique Monchicourt et Dinah Vernant, sont refoulés dans les mêmes conditions. Malgré les pressions, la journée d’étude est organisée à Alger le 11 janvier sur le thème « Le médecin face à la torture » [71] . L’historien Mahfoud Kaddache y souligne que la lutte contre la torture est inséparable de celle pour la démocratie. Un imam, cheikh Mohamed Saïd, y affirme le rejet de la torture par l’islam et un journaliste estime qu’il existe une « alliance de fait entre tortionnaires et censeurs ». Un médecin, un dentiste, un syndicaliste, un journaliste et un universitaire révèlent qu’en répondant à une convocation de la DGPS, ils s’y sont fait dire : « La récréation est terminée » et « l’agitation doit cesser ». Le quotidien du FLN El-Chaâb ne verra dans cette rencontre que la présence insupportable d’une « partie étrangère, notre ennemi d’hier qui ne réagissait pas aux boucheries collectives de l’armée française [72] ».

Profitant de la lame de fond qui secoue néanmoins le pays, des journalistes tentent de leur côté de s’organiser hors des structures du parti. Six mois avant les émeutes, le 9 mai 1988, certains d’entre eux avaient tenté de briser les liens de sujétion qui les liaient au pouvoir en créant le Mouvement des journalistes algériens (MJA). « La dé-valorisation de notre métier constitue une grave atteinte à la crédibilité de l’information nationale, avec en prime un journalisme qui s’oriente dangereusement vers un fonctionnariat débilitant et une catégorie de rédacteurs porte-plume sans im-pact sur le citoyen [73] », écrivaient-ils. Dans un manifeste remis au ministre de l’Information Bachir Rouis, ils tiraient la sonnette d’alarme sur leur profession, qu’ils décrivaient dans des termes peu équivoques : « Articles sans vie, vides de sens, plats et insipides », « inquisition intellectuelle ». La réponse à leurs doléances fut une revalorisation des salaires de 50 %... quelques jours à peine avant les émeutes. Le 10 octobre 1988, jour du massacre de Bab-el-Oued, quelque soixante-dix jour-nalistes remettent à l’AFP un communiqué qui va avoir un retentissement mondial : ils « condamnent l’utilisation violente et meurtrière de la force armée et l’inconséquence avec laquelle l’ordre a tenté d’être rétabli », dénoncent le fait que leur travail se fait « au mépris de toute éthique professionnelle et du droit élémentaire du citoyen à l’information » et regrettent d’être « interdits d’informer objectivement » [74] .

Le 20 janvier 1989, le rédacteur en chef du quotidien oranais El-Djemhouria (La République), Habib Racheddine, est limogé le lendemain même de la parution dans son journal d’une enquête étayée sur l’attribution de logements et de lots de terrain dans la wilaya de Mostaganem, mettant en cause une famille influente. Il s’agit en fait du gendre du président Chadli Bendjedid, Lahouel Kaddour, dont les malversations sont notoires [75] . Le journaliste justifiait ainsi ce travail : « Dans ce journal, nous croyons que l’État de droit ne peut exister qui si la loi est au-dessus de tous. » De toute évidence, une croyance qui doit au plus vite être démentie. Le 31 janvier 1989, il est inculpé de diffamation et d’outrage à corps constitué avec deux de ses journalistes.

Ce ne sont là que certaines des initiatives les plus en vue, qui attestent que la société, censée être laminée, est tout de même bien vivante et prête à reprendre son destin en main. Mais le pouvoir ne l’entend pas de cette oreille, car de telles manifestations de la liberté sont hautement périlleuses pour lui : leur extension saperait les fondements du système. Manipulation, intimidation, menace, interdiction, expulsion, arrestation, censure, invective, calomnie, voilà quelques mots par lesquels l’État algérien se distingue en ce début d’ère « démocratique ».

Le 6 mai 1989, le Parlement ratifiera la convention internationale contre la torture, ce qui fera réagir le Comité national contre la torture : « Le comble de l’ironie est at-teint quand les parlementaires votent la ratification de textes internationaux contre la torture sans jamais mettre en question celle qui a ravagé l’Algérie en octobre 1988 », s’indigne-t-il dans un long communiqué, ajoutant qu’il est étonnant que les députés « n’aient pas cru nécessaire jusqu’à présent de prendre position, au moins par une simple condamnation verbale, sur l’atteinte à l’intégrité physique et morale qu’une partie de la nation algérienne a subie en octobre [76] ». Si cette ratification peut sembler aller dans le bon sens, elle entre surtout dans la technique habituelle du double langage, l’un fait de bonnes intentions pour l’étranger, et l’autre de mensonges à usage interne.

L’auto-amnistie des criminels
Dès le lendemain du massacre d’octobre, les responsables de la répression ne per-dent pas de temps pour organiser l’absolution de leurs crimes. L’opération sera très habilement menée, en plusieurs temps.
Le 26 octobre 1988, faisant écho à des étudiants qui réclament (par une grève de la faim) l’amnistie en faveur des personnes condamnées durant les émeutes, Me Miloud Brahimi, président de la Ligue des droits de l’homme créée un an et demi plus tôt avec le soutien du pouvoir, affirme dans un communiqué publié par Algérie-Actualité : « Pour que l’apaisement social intervienne, [...] l’amnistie est nécessaire. » Si, venant d’étudiants, la bonne foi d’une telle requête peut à la rigueur être admise, elle surprend dans la bouche d’un président d’une Ligue des droits de l’homme, surtout qu’il la justifie ainsi : « En définitive, c’est grâce à eux que le pays a pris conscience de la situation catastrophique dans laquelle il était. » Pourquoi, dans ce cas, requérir l’amnistie des victimes innocentes et non le châtiment légal des tortionnaires et des généraux qui ont fait sauvagement tirer dans la foule ?

En invitant les victimes à accepter cette grâce, on accrédite définitivement leur culpabilité, et on fabrique une de ces monnaies d’échange de dupe, qui justifiera plus tard un traitement équivalent de leurs bourreaux. Voilà de nouveau la marque de fabri-que de Larbi Belkheir, qui revendiquera presque cet outrage dix ans plus tard, dans le livre Octobre, ils parlent (en osant regretter que l’amnistie finalement prononcée en novembre 1989 ait sonné le glas de la dynamique lancée pour faire traduire les tortion-naires devant les tribunaux : « Les choses sont restées en l’état et les enquêtes n’ont pas abouti, certainement à cause de l’enchaînement des événements qui se sont précipités en 1989 et la promulgation de l’amnistie générale [77]... »).

Le lundi 31 octobre 1988, le président Chadli ordonne la mise en liberté provisoire de tous les détenus arrêtés durant les émeutes. Me Miloud Brahimi se félicite de cette décision qui, selon lui, va « dans le sens de l’apaisement [...] et de la réconciliation des Algériens autour des réformes [78] ». Pouvait-il en aller autrement ? Non, car les Algériens doivent justement se prononcer le 3 novembre par référendum sur les « réformes » [79] et, partant, sur la reconduction de Chadli Bendjedid comme prési-dent. Que des centaines de jeunes continuent encore à être torturés quotidiennement dans les casernes importe peu pour le président de la LADH puisque, officiellement, ils sont tous libérés. La mécanique de l’amnistie est engagée...
Le 3 avril 1989, l’Assemblée adoptera deux lois, l’une portant sur la suppression de la Cour de sûreté de l’État et l’autre permettant (« dans le cadre de libérations condi-tionnelles » [80]) la mise en liberté de la plupart des détenus d’Octobre. Le 1er novembre 1989, des mesures de grâce seront accordées à cinquante et un membres du groupe de Bouyali condamnés en 1987 [81] . Et le 29 juillet 1990, l’Assemblée nationale adoptera une loi d’amnistie des « crimes et délits contre les personnes et les biens commis à force ouverte pendant ou à l’occasion d’attroupement violents » d’avril 1980 jusqu’aux événements d’octobre 1988 et bénéficiant aux « nationaux condamnés, poursuivis ou susceptibles de l’être pour avoir participé antérieurement au 23 février 1989 [date d’adoption de la nouvelle Constitution] à une action ou à un mouvement subversifs ou dans le but d’opposition à l’autorité de l’État [82] ».

Pour être sûrs qu’il ne se trouvera personne pour la contester [83] , la loi d’amnistie sera conçue pour profiter - dans un astucieux amalgame mêlant innocents et coupables - aux terroristes islamistes déjà condamnés (dont la plupart travaillent désormais pour la SM), aux exilés (qui pourront rentrer au pays sans être inquiétés, offrant ainsi leur caution au processus en cours), aux « victimes » d’Octobre et, bien sûr, à leurs tortionnaires.

Toutes ces manœuvres, le marché honteux qu’elles camouflent (l’ouverture politi-que en échange de l’amnistie des criminels), auront raison de la dynamique lancée pour exiger que toute la lumière soit faite sur les exactions et que justice soit rendue aux victimes. Comme l’écrira fort justement la sociolinguiste Dalila Morsly, membre du Comité national contre la torture, dans Octobre ils parlent, « il est clair que les tor-tionnaires ont [par cette amnistie] déjà programmé l’oubli : effacer les traces, gommer les cicatrices, sécher le sang, cacher les instruments de torture, nier les faits, voilà ce que fait tout tortionnaire à la fin de son méfait accompli [84] ».

La restructuration de la Sécurité militaire
Et quoi de mieux, pour organiser cet effacement, que de désigner des boucs émissaires ? C’est ce qui a été fait, on l’a dit, dès la fin du mois d’octobre 1988, avec le double limogeage du secrétaire général du FLN et du chef de la branche « civile » de la SM, le général Lakhal Ayat. Mais l’éviction de ce dernier sert aussi - et surtout - à Larbi Belkheir à affirmer sa mainmise sur le véritable centre du pouvoir.

En remerciement des services rendus durant les « événements » (les hommes de son 90e BPM - bataillon de police militaire - ont été particulièrement féroces dans la répression des émeutes d’octobre), le général Mohamed Betchine, qui dirigeait la Direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA), remplace le général Lakhal Ayat comme chef de la plus prestigieuse Délégation générale de la prévention et de la sécu-rité (DGPS), laquelle change de nom à cette occasion, devenant DGDS, Délégation générale à la documentation et à la sécurité [85] - cette valse de sigles est typique de la « schizophrénie » des « décideurs » militaires algériens, à la fois soucieux de dis-crétion et de formaliser leur pouvoir par des symboles mystérieux. C’est un homme discret, le colonel Mohamed Médiène, dit « Toufik », chef depuis 1986 du Départe-ment défense et sécurité à la présidence de la République, qui remplace Betchine à la direction de la DCSA, effectuant ainsi un pas important vers la consécration offi-cielle.

Il s’agit là d’un vrai coup de maître de Belkheir, le responsable de ces nominations. Car la promotion de Betchine, un ancien maquisard, lui permet d’avancer masqué. Mais comme toujours dans le monde de Belkheir, cette désignation n’est que transi-toire et Betchine devra, le moment venu, céder sa place. De plus, comme le note Mo-hammed Samraoui, « le général Betchine, qui avait vidé (au profit de la DCSA) la DGPS de certains de ses meilleurs éléments, se retrouvait à la tête de cette structure “civile” affaiblie [...] qu’il venait malencontreusement de dépecer [86] ».

La désignation de Toufik Médiène à la tête de la DCSA est tout aussi habile. Origi-naire de Bordj-Bou-Arreridj où il est né en 1939, cet homme hérite ainsi, poursuit Mo-hammed Samraoui, « d’une direction puissamment dotée en moyens matériels, que le général Betchine avait eu du mal à mettre en place, usant souvent de coups de gueule, au prix de nombreuses inimitiés [87] ». L’astuce est double, car Toufik Médiène, lui non plus, n’est pas un DAF. Il a rejoint l’ALN à vingt-deux ans, en 1961 et, à l’indépendance, il a été recruté par la Sécurité militaire, qui l’a envoyé suivre une formation dans les écoles du KGB. Affecté avec le grade de lieutenant à la 2e région militaire, sous les ordres du colonel Chadli Bendjedid, il a côtoyé ensuite un « capitaine influent, Larbi Belkheir, alors chef d’état-major de la 2e région militaire [88] ».

Voilà pour l’essentiel. Reste la façade politique, dont le ravalement restera comme la conséquence la plus spectaculaire d’Octobre 1988. Le FLN laissé groggy, son se-crétaire général Mohamed Chérif Messaâdia écarté, le problème que constituait pour le clan Belkheir le congrès du parti est résolu et celui-ci peut maintenant se tenir. Mais il faut aller vite, ne pas donner le temps à la résistance de s’organiser. Plutôt que d’attendre décembre 1988 comme prévu, le 6e congrès du parti est convoqué pour le 27 novembre. Après le référendum du 3 novembre sur les réformes, qui a recueilli officiellement plus de 92 % de voix favorables, qui songerait à proposer un autre que Chadli Bendjedid comme candidat aux élections présidentielles ? Mais pour éviter toute mauvaise surprise, ce dernier va être désigné secrétaire général du FLN en attendant de placer officiellement Abdelhamid Mehri comme second.

Le jour du congrès, Mohamed Chérif Messaâdia est assis ostensiblement aux côtés du général Abdellah Belhouchet, une autre victime du coup de balai, remplacé le 16 novembre comme chef d’état-major de l’ANP par le général Khaled Nezzar. À l’ouverture de la séance, l’hymne national se termine par un coup de théâtre : la fan-fare omet pour la première fois le couplet où la France est nommément stigmatisée [89] . Un brouhaha s’élève alors de l’assemblée : « Hizb França ! » (« parti de la France », insulte fréquente au sein du sérail...), scandent une vingtaine de délégués dans un coin de la salle. Voilà résumée la vraie capacité de nuisance des caciques du FLN : le chahut à huis clos du cancre qui digère mal sa punition. Désigné candidat unique à la présidence de la République, Chadli sera élu sans encombre le 22 décembre avec 81 % des suffrages exprimés. Le succès de l’« opération Octobre » est total.

Kasdi Merbah, un gouvernement de transition
Le 5 novembre 1988, Kasdi Merbah est nommé Premier ministre en remplacement de Abdelhamid Brahimi. Dans un contexte de choc frontal entre « clan des DAF » et « orientaux », d’extrême tension sociale, d’incertitude absolue, d’aspiration au renou-veau, le choix est habile. Pour Larbi Belkheir, il fallait quelqu’un que l’on ne suspecte-rait pas d’être de son entourage, qui ait de la poigne mais qui n’ait pas beaucoup de poids, qui ne soit pas ardemment convaincu de l’opportunité des réformes politiques mais qui soit déterminé à mener les réformes économiques, un homme crédible mais vulnérable. C’est exactement le profil de Kasdi Merbah.

Car pour l’Algérien moyen, Merbah est toujours le chef occulte de la SM. Il est d’origine kabyle (même s’il est né au Maroc), mais les Kabyles le haïssent, ayant souf-fert de sa part mainte campagne de répression. Il pourra rassurer la vieille garde des anciens maquisards, qui verront en lui le défenseur de leur tendance face au clan Belk-heir. Pour ce dernier, la crainte que suscite le personnage lui garantit qu’il pourra se débarrasser de lui au moment de son choix sans que personne ne crie au scandale. Bref, Kasdi Merbah est l’épouvantail idéal en ce temps de confusion absolue. D’autant que cette promotion lui ôtera l’envie de révéler les dessous du pouvoir, lui qui est réputé tout savoir sur tout le monde. Mais Larbi Belkheir est adepte de la méthode des poupées gigognes, et ne se contente jamais d’une seule défense. C’est ainsi, expliquera Nicole Chevillard, qu’on demande à Betchine de marquer Kasdi Merbah « “à la culotte”, histoire de l’empêcher d’user des influences qu’on le suspecte d’avoir gardé dans l’ancienne SM [90] ».

Kasdi Merbah désespérait de jouer un jour un rôle de premier plan. La « monnaie d’échange » de sa résurrection est sans doute d’accepter de travailler sous les directi-ves de Chadli - il s’en plaindra vivement lorsqu’il sera limogé -, avec notamment les ministres qu’il lui aura désignés. Nommé Premier ministre, il prend comme ministre des Affaires étrangères Boualem Bessaïeh, cet agent du MALG qui se consacra à espionner au profit de Boumediene les leaders du FLN qu’il devait protéger [91] . Avec Sid Ahmed Ghozali aux Finances, Mohamed Ali Amar à l’Information et la Culture, cinq ministres du précédent gouvernement maintenus à leur poste et cinq au-tres qui changent simplement de portefeuille, le gouvernement Merbah peut difficile-ment être vu comme celui du renouveau et de l’esprit d’ouverture...

Même si son programme « social » passe sans encombre au Parlement, qui n’a pas pour habitude de discuter les textes qu’on lui soumet, dans tous les secteurs éclatent bientôt des conflits sociaux qui minent l’action du gouvernement. Mais Merbah a aussi des opposants au cœur même de la présidence. Car, depuis près de cinq ans, on l’a vu (voir supra, chapitre 4), une petite équipe de technocrates travaille à la préparation des réformes. Organisée autour du secrétaire général à la présidence, Mouloud Hamrouche, composée de hauts fonctionnaires compétents, initiateurs des réformes de 1986 et 1987 et favorables à l’extension de l’ouverture en cours, cette petite équipe est prête à assurer la relève. L’alliance tactique entre Mouloud Hamrouche et Larbi Belkheir, chef de cabinet du président et parrain de l’État parallèle qui a la mainmise totale sur tout dans le pays, leur permettra quelques mois plus tard de se débarrasser de ce gêneur commun, Kasdi Merbah, une fois sa mission de transition accomplie.

Les vannes financières s’ouvrent
Si les crimes d’Octobre sont suivis d’un silence assourdissant de la part des officiels français, comme le dénoncent les articles de Claude Roy et André Mandouze dans Le Monde du 15 octobre 1988, il est un domaine qui connaît bientôt un nouveau dynamisme : celui des échanges commerciaux. Après avoir offert des « félicitations embarrassées » à Chadli au lendemain du référendum du 3 novembre, le président français François Mitterrand s’exprime le 23 novembre dans le quotidien Libération : « J’entretiens de bonnes relations avec le président Chadli et nous avons fixé ensemble la meilleure voie possible pour nos deux pays. Je me réjouirai de le voir continuer sa mission. Le résultat du dernier référendum semble donner raison à sa démarche. Le reste est du ressort du peuple algérien. » Profession de foi noble s’il en est, sauf que le « reste » est une peau de chagrin...
Aussitôt après, commence le bal des discussions franco-algériennes visant à aider le pays à sortir du marasme économique. Un sondage réalisé par l’hebdomadaire Jeune Afrique révèle qu’une majorité de Français considèrent l’Algérie comme un pays ami et que 70 % d’entre eux estiment que la France doit maintenir ou accroître son aide [92] . Cela tombe bien, car tant les responsables algériens que leurs homologues français ont une idée précise de la façon de prodiguer cette aide : régler le contentieux qui dure depuis 1986 sur le prix du gaz algérien exporté vers la France, explique Sadek Boussena, ministre de l’Énergie (l’accord de 1982, alors avantageux pour Alger, prévoyait l’indexation du prix du gaz sur celui du pétrole ; avec l’effondrement des cours du brut en 1986, cet accord était devenu très pénalisant pour l’Algérie). Il fait écho au ministre français des Affaires étrangères, Roland Dumas, qui avait émis la même requête dès le 12 octobre devant l’Assemblée nationale [93] . Quelques jours plus tard, au micro d’Europe 1, Pierre Bérégovoy, ministre de l’Économie et des Finances, affirmait que pour aider l’Algérie à sortir des difficultés, la France « peut discuter du prix du gaz » et envisager de lui accorder des prêts de longue durée pour l’achat de biens français [94] .

De fait, le 8 janvier 1989, la France accorde à l’Algérie 7 milliards de francs de cré-dits. Aussitôt après, le 12 janvier 1989, Gaz de France et Sonatrach s’accordent sur le prix du gaz algérien. Si la France tient tant à accorder ces crédits, présentés comme un acte de générosité envers la population algérienne, c’est qu’elle espère bien être la principale bénéficiaire d’un retour à la « santé » financière de l’Algérie : « Les crédits consentis par Paris à Alger visent à favoriser les achats en France », notamment de pièces de rechange pour l’automobile et l’industrie [95] . En effet, la chute des recet-tes pétrolières et gazières a eu une conséquence dramatique pour les exportations françaises, explique Le Monde : « Les échanges [avec l’Algérie] ont atteint à peine 17,5 milliards de francs en 1988, alors qu’ils ont culminé à 48,5 milliards en 1984. L’année dernière, la France a exporté vers l’Algérie pour 9,5 milliards de francs, alors qu’elle importait l’équivalent de 8 milliards [96] . »

Mais cette cordialité retrouvée cache d’autres motivations : lorsque Pierre Bérégo-voy signe avec son homologue algérien Sid Ahmed Ghozali l’accord sur les nouveaux crédits, il ne perd pas de vue la nécessité impérieuse de régler les autres contentieux existants entre l’Algérie et les sociétés françaises : Le Monde rappelle qu’ils sont nombreux et que ceux « de Bouygues pour une ligne de chemin de fer dans l’est du pays, de Fougerolles, Dumez, SAE et Bouygues à nouveau pour un gigantesque programme de construction de logements, des Chantiers modernes qui viennent de terminer les deux pistes de l’aéroport d’Alger, sont toujours sans solution », sans compter celui d’Air France [97] .

Tout est prêt alors pour que François Mitterrand effectue une visite officielle en Algérie, les 9 et 10 mars 1989. À Alger, où il passe la nuit dans la résidence de son ami Chadli Bendjedid à Zéralda, le président français reçoit un accueil étonnamment chaleureux : « Portrait élogieux dans la presse et à la télévision, qui a largement couvert l’événement, et atmosphère volontairement détendue [98] »... L’« axe cordial Mitterrand-Chadli » s’affiche au grand jour, sans crainte de volées de Hizb França. De leur interminable tête-à-tête, on ne saura quasi-rien, sinon que Chadli « serait le meilleur choix possible face aux islamistes ou aux nostalgiques du boumedienisme », et que Mitterrand lui reconnaît deux qualités : être un « manœuvrier » de premier ordre et un « homme de la terre [99] ».

Début avril 1989, la chaîne hôtelière Pullman annonce son intention de construire et de gérer 8 000 lits en coopération avec l’Office national du tourisme algérien. Le groupe français Accor prévoit quant à lui de construire une vingtaine d’hôtels dans le pays. Fin mars, Total obtient l’autorisation d’exploration pétrolière sur le sol algérien et se positionne en mai pour l’exploitation du champ gazier de Hamra, dans le sud, dont les réserves sont estimées à 100 milliards de mètres cubes. Le 14 mai, un accord pour le financement d’une usine de montage d’automobiles Fiat, à Tiaret, près d’Oran, est signé avec la Banque centrale italienne de développement ; et le 10 juillet, la firme Peugeot elle aussi annoncera la signature d’un protocole d’accord pour la construction d’une usine de voitures (ni l’usine Fiat, ni l’usine Peugeot ne verront jamais le jour, pour la raison simple que toute production locale contrarierait fortement les importations, première source de commissions).
Tout porte à croire que l’économie algérienne est en plein essor et que les rapports avec la France vont enfin sortir de l’ornière. Or, cette embellie masque une réalité nettement moins rose. Alors que la population sert d’alibi à toutes ces gentillesses, et que son niveau de vie entame une dégringolade qui ne connaîtra plus jamais de répit, elle ne profitera guère de ces flux. En effet, une part importante des emprunts servira à honorer les échéances de dettes contractées durant les deux décennies précédentes et ayant servi, on l’a vu, à financer des « éléphants blancs » qui n’ont jamais abouti à une production significative. Bref, la routine...

Le 26 juillet 1989, Pierre Bérégovoy, ministre français de l’Économie et des Finan-ces, effectue une visite en Algérie. Au menu, le point sur la « réalisation des protocoles financiers signés avec l’Algérie et sur la ligne de crédit » dont bénéficie le pays. Concrètement, cela consiste à récupérer d’une main ce qui a été cédé de l’autre : « En ce qui concerne le protocole gouvernemental, les deux premières lettres d’imputation ont été signées mardi. Elles concernent des accords entre la société algérienne Sonelgaz et la CG2E-Alsthom pour 130 millions de francs d’une part, et un accord AMC-Télémécanique, d’autre part, pour 70 millions [100] . »

Les discussions sur les contentieux pendants, avec Bouygues, Air France et autres, trouvent un écho favorable chez Sid Ahmed Ghozali, qui juge « indispensable » de les régler « d’ici à la fin de l’année ». Et, dans ces conditions, la France se montre disposée à toutes les largesses... « Un autre accord de principe est [ainsi] trouvé sur l’ouverture d’un nouveau crédit d’un milliard pour faire face aux échéances », c’est-à-dire pour permettre à l’Algérie de rembourser ses dettes, et d’affecter les 7 milliards précédemment accordés à l’achat de biens français - nous verrons plus loin comment ces accords déboucheront sur une crise, lorsque le prochain gouvernement décidera d’acheter non pas français, mais au mieux de la concurrence.

Le multipartisme et la construction d’une « démocratie sous contrôle »
Dès la fin octobre 1988, en tout cas, souffle un vent de démocratie. « L’effervescence est à son comble », écrit dans Le Monde Frédéric Fritscher : « Les forces vives de ce pays sont là, bien réelles, bondissant pour occuper le terrain, par crainte de voir s’évanouir l’opportunité de battre en brèche l’autorité du parti [101]. » Cette atmosphère va perdurer, avec des hauts et - plus souvent - des bas, pendant près de deux ans : « De la mi-1989 à la mi-1991, l’Algérie a connu l’expérience démocratique la plus tumultueuse et la plus franche du monde arabe, écrira Abed Charef. Des manifestations regroupant des centaines de milliers de personnes se sont déroulées, sans donner lieu à des incidents significatifs [102] . » « Durant le seul premier semestre 1990, ajoutera-t-il, 1 482 conflits sociaux sont signalés. 200 000 travailleurs se sont mis en grève pendant cette période [103] », sans que le moindre coup de feu soit tiré. La raison de cette relative quiétude laissée à la société civile est que Larbi Belkheir y veille : la « démocratie sous contrôle » qu’il pilote lui permet de consolider les assises de son réseau, en achevant notamment d’éliminer les derniers récalcitrants et en s’assurant qu’aucun des nouveaux partis politiques qui vont se multiplier ne lui fasse de l’ombre...

Le 11 février 1989, soit deux semaines avant l’adoption par référendum, le 23 février, de la nouvelle Constitution sanctionnant la fin du régime socialiste à parti unique et autorisant la création d’« associations à caractère politique », le leader ka-byle Saïd Sadi prend tout le monde de vitesse en annonçant dans un meeting au vieux stade de Tizi-Ouzou la création du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD). Cette annonce ne fait en réalité qu’officialiser une entité existante depuis plus d’un an, mais maintenue secrète pour la plupart des militants de premier rang du Mouvement culturel berbère, dont ce parti se présente pourtant comme l’« expression politique ». Dès sa sortie de prison au printemps 1987, Saïd Sadi avait regroupé autour de lui la frange du MCB qui lui était acquise, ainsi que des militants proches du PAGS. Il lance maintenant une sorte d’OPA sur ce mouvement autonome, fort de sa réputation de plus fervent défenseur des valeurs de la démocratie, avec une couverture médiatique particulièrement complaisante à son égard.

Les militants du MCB découvrent cette manipulation dans la consternation et une brouillonne protestation. Saïd Sadi prendra leurs griefs, comme l’écrit Jean de la Gué-rivière dans Le Monde, « avec philosophie », de même que les « rumeurs qui circulent de son ralliement au pouvoir ». « M. Sadi et ses amis ont eu des contacts avec la présidence de la République algérienne, mais ils se défendent de s’être “laissés récupérer” », écrit le journaliste [104] . Malgré ces dénégations, et même si on peut supposer que Saïd Sadi croit inscrire sa démarche dans le pragmatisme politique, il est difficile de ne pas y déceler la volonté du régime de « diviser l’opposition démocratique et mettre en difficulté Hocine Aït-Ahmed, dont le retour d’exil annoncé inquiète sérieusement le pouvoir [105] ».

Le 18 février, Ali Benhadj, Abassi Madani et d’autres prédicateurs font part à leur tour de leur intention de créer un parti pour « prendre en main le peuple et réaliser - inch’Allah - l’État islamique [106] ». La création du Front islamique du salut (FIS) sera annoncée officiellement le 10 mars (les fondateurs ne pourront déposer leur de-mande d’agrément que le 22 août). Nombre d’imams de renom, dont cheikh Ahmed Sahnoun, grande figure de l’islam politique algérien, estiment cette initiative prématu-rée et n’y participent pas.

Puis c’est l’avalanche des partis. Ahmed Mahsas, militant du mouvement national et ancien ministre de l’Agriculture, crée l’Union des forces démocratique (UFD). À Oran, naît le Parti de l’unité populaire (PUP), avec pour programme la généralisation de l’arabe et l’application de la chari’a. À Constantine, se déclarent le Mouvement des universitaires démocrates (MUD), le Mouvement des écologistes algériens (MEA) et le Parti national algérien (PNA, parti libéral). Le Mouvement pour la démocratie en Algérie (MDA) de Ben Bella annonce son intention de participer à la nouvelle donne. L’Organisation socialiste des travailleurs (OST) de Louisa Hanoune (qui deviendra Parti des travailleurs), le Parti d’avant-garde socialiste (PAGS) de Sadek Hadjérès et d’Abdelhamid Benzine, le Parti social-démocrate (PSD), le Parti national pour la solidarité et le développement (PNSD), l’Union des forces populaires (UFP), le Parti du peuple algérien (PPA) de Mohammed Memchaoui, neveu de Messali Hadj, le Parti pour le renouveau algérien (PRA) lancent la valse des sigles, à donner le tournis. Un éclectisme brouillon qui dissimule mal le fait que plusieurs de ces partis sont créés à l’initiative de la Sécurité militaire...

Le faux « profil bas » de l’armée
Des événements d’octobre, l’armée sort salie. L’émoi général suscité par les centai-nes de jeunes qu’elle a mitraillés rendrait intolérable toute prétention ouverte de sa part à jouer un rôle politique de premier plan dans le futur. Profitant de la confusion qui règne encore sur les rapports de forces au sein de cette institution, les DAF entreprennent de la purger de tous les éléments gênants ou auxquels ils ne peuvent pas se fier. En novembre 1988, un remaniement de la hiérarchie militaire consacre la mise à la retraite forcée de presque tous les « anciens maquisards » du haut commandement [107] . Outre le général Mejdoub Lakhal Ayat, la purge frappe les généraux Mohamed Alleg, Hachemi Hadjérès, Larbi Si-Lahsène, Zine-el-Abidin Hachichi, qui seront suivis en 1989 des généraux Liamine Zéroual, Abdelmadjid Chérif et Abdellah Belhouchet.

Pour que ce « nettoyage » se déroule sans heurts, il est conduit - comme toujours - au nom d’une opération d’assainissement et de « modernisation » de l’armée. Pour pacifier la situation interne et donner un gage de sérieux aux partenaires étrangers, l’armée se retire ostensiblement du champ politique. C’est d’abord la Constitution du 23 février 1989 qui lui ôte ses missions politiques. Puis c’est, le 5 mars 1989, une délégation composée des généraux Mustapha Cheloufi, secrétaire général du ministre de la Défense, Khaled Nezzar, chef d’état-major, Mohamed Attaïlia, inspecteur général de l’ANP, et du colonel Yahia Rahal, directeur central du commissariat politique de l’ANP, qui se présente au président Chadli pour lui annoncer la volonté de tous les officiers supérieurs de ne plus être membres d’office du comité central du FLN.

Le message se veut clair : l’armée ne saurait « s’impliquer dans le jeu complexe des tendances » car « elle se doit, en tant que force au service du pouvoir légal, de conserver intacte l’unité de ses rangs et la discipline de son engagement », affirme le colonel Yahia Rahal. El-Moudjahid y voit le signe que « l’ANP adhère pleinement au processus de démocratisation profonde » du pays.

Présenté unanimement comme le signe non équivoque de la mutation en cours, ce retour annoncé de l’armée dans ses casernes est, en termes militaires, ce que l’on qua-lifierait de « retrait tactique ». La démarche est nécessaire, pour laisser passer cette phase orageuse où l’armée est accusée des pires horreurs. Elle est utile pour que la va-gue de purges déclenchée par le clan Belkheir s’effectue sans encombre. Et surtout pour masquer le fait qu’il contrôle désormais l’essentiel de ce qui constitue toujours le cœur du pouvoir réel, à savoir la direction de la SM et de l’armée de terre (laquelle est d’ailleurs moins « marginalisée » qu’on le dit, puisque l’article 24 de la Constitution, propice à toutes les interprétations, stipule qu’elle a pour « mission permanente la sauvegarde de l’indépendance nationale et la défense de la souveraineté nationale » et qu’elle doit « assurer la défense de l’unité et de l’intégrité territoriale du pays »).

La fin de Kasdi Merbah et la naissance du FIS
Le coup de force d’Octobre ayant permis, en quelques mois, d’opérer un profond ravalement de façade du pouvoir, la présence de Kasdi Merbah à la tête du gouverne-ment va bientôt devenir inutile, voire gênante. Comme à l’habitude, la méthode consiste pour Larbi Belkheir à éliminer celui qui a servi à couvrir l’élimination de tous les autres.

Dès mars 1989, un mois à peine après le vote de la nouvelle Constitution, Merbah se plaint d’une multiplication inexpliquée de grèves, qu’il impute à ceux qui « veulent affaiblir l’État », « pour démontrer que l’expérience démocratique actuelle ne nous convient pas [108] ». C’est dans la presse que commence la salve d’attaques contre le Premier ministre. Le 11 mai 1989, un éditorial d’Algérie-Actualité rédigé par Kamal Belkacem, homme de Belkheir, est censuré par Kasdi Merbah. Montée en épingle, notamment dans le journal télévisé, l’affaire fera réagir la LADH de Miloud Brahimi qui y voit un retour à la « censure sauvage ». Il s’agit là d’une des multiples techniques du régime, qui, comme l’explique la journaliste José Garçon, revient à « mêler toujours le vrai et le faux, ce qui permet de mettre en avant des motivations nobles, pour masquer des buts parfois inavouables [109] ». En l’occurrence, cet incident ne fait qu’entamer une campagne de provocations contre le Premier ministre, pour préparer l’opinion à son départ imminent.

Peu à peu, la guerre d’usure contre Kasdi Merbah produit ses effets. À la prési-dence, on attendra cependant de lui faire signer quelques lois impopulaires et de le laisser présider à quelques remaniements malvenus. Ainsi, le 26 juillet 1989, l’Assemblée nationale vote un nouveau code de l’information, qui provoque un tollé. Hormis le maintien des journaux existants dans le giron du service public, c’est-à-dire du FLN, ce qui en dit long sur la réalité du pluralisme préconisé, une soixantaine d’articles de cette loi sont vivement contestés. Outre l’obligation faite à la presse d’utiliser la langue arabe et de respecter strictement les « valeurs arabo-musulmanes », la création d’un Conseil national de l’information et de la communication (CNIC), une « autorité administrative indépendante de régulation », soulève nombre d’interrogations. En effet, on voit difficilement ce qui justifie sa qualité d’« indépendante » lorsqu’on apprend qu’elle sera composée de deux journalistes élus, qui siègeront auprès de trois autres, nommés par le président de la République, et donc soumis de fait à la férule de Larbi Belkheir. Le rêve de liberté de la presse qui mobilisait les journalistes depuis plus d’un an, et que tout le monde croyait réalisé en octobre, s’est mué par la grâce du « processus de démocratisation » en triste chimère.

Le 9 septembre 1989, après s’être vu accusé en vrac de « prévarication », d’avoir « bloqué les réformes », de « faire le jeu des Français », etc., à peine trois jours après qu’il a signé l’agrément du Front islamique du salut (FIS), Kasdi Merbah est remercié [110] . Après lui avoir mis les bâtons dans les roues, Larbi Belkheir justifie son limo-geage au motif qu’il n’a pas su avancer... Kasdi Merbah refuse d’abord de céder la place, déclarant anticonstitutionnel son limogeage, avant de revenir à la « raison »... d’État et à l’« esprit de discipline ».
Il est remplacé par Mouloud Hamrouche. À la tête de son équipe de « réformateurs », il s’est donné pour objectif d’améliorer les « dispositifs de démocra-tisation » du pays et de lutter « contre les causes profondes de l’inflation, contre le développement des activités parasitaires et contre la gestion administrative de l’économie ».

Kasdi Merbah aura ainsi été le chef d’un gouvernement ayant servi à endiguer les initiatives démocratiques issues de la société. Mais de toutes les mesures qu’il a prises, celle qui sera le plus lourde de conséquences est l’agrément accordé au FIS. C’est le ministre de l’Intérieur Aboubakr Belkaïd, un fidèle de Larbi Belkheir, qui fut en vérité l’artisan principal de cette décision, mais on ne prête qu’aux riches... Et Kasdi Merbah en assumera tous les griefs. Pour nombre d’observateurs, cet agrément n’aurait jamais dû être accordé. Car la loi précisant les modalités d’agrément des « associations à caractère politique », votée le 5 juillet 1989, stipulait dans son article n° 5 que « l’association à caractère politique ne peut, en outre, fonder sa création ou son action sur une base exclusivement confessionnelle, linguistique, régionaliste ». Ainsi, selon Jacques de Barrin du Monde, « la décision du président algérien, en septembre 1989, de légaliser le FIS prit par surprise le roi du Maroc et le chef de l’État tunisien qui, quelques mois plus tôt, lors du premier sommet de l’UMA (Maghreb arabe), à Marrakech, avaient été dissuadés d’agir ainsi à l’égard de leurs propres intégristes par ce même... président algérien [110] ».

Preuve que ni Hassan II, ni le général Zine Abidine Ben Ali (qui avait renversé en novembre 1987 le vieil autocrate Habib Bourguiba), comme d’ailleurs l’immense ma-jorité des Algériens et des observateurs étrangers, ne soupçonnaient alors l’influence de Larbi Belkheir sur le président Chadli et la sophistication de ses calculs pour affirmer son pouvoir de l’ombre. Car la coïncidence des dates ne laisse guère de place au doute sur le double pari d’apprenti sorcier de Belkheir : d’un côté, il confie - par Chadli interposé - la gestion de l’État à des technocrates honnêtes, l’équipe Hamrouche, en espérant qu’ils assureront l’indispensable modernisation de l’économie algérienne tout en garantissant la pérennité des circuits de corruption qu’il veut totalement contrôler ; et, de l’autre, il met en selle un parti islamiste radical dont il pense, grâce aux multiples « taupes » de la SM infiltrées au sein de sa direction, qu’il pourra à la fois le contrôler [110] et l’utiliser comme contrepoids pour brider les éventuelles velléités d’autonomie politique des « réformateurs » hamrouchiens.

La liberté politique espérée par les Algériens a vécu. Larbi Belkheir pense mainte-nant pouvoir déployer sa propre déclinaison de la démocratie. Mais, une nouvelle fois, tout ne se passera pas comme il le souhaite...

NOTES
[1] Corinne BENSIMON, Libération, 8-9 octobre 1988.
[2] Frédéric FRITSCHER, Le Monde, 7 octobre 1988.
[3] Libération, 10 octobre 1988.
[4] Cette région militaire, on l’a vu (voir supra, chapitre 1), était traditionnellement dirigée depuis 1962 par d’anciens officiers « déserteurs de l’armée française » ; le général Khaled Nezzar l’a dirigée de juillet 1979 à septembre 1982.
[5] Le Monde, 12 octobre 1988.
[6] Séverine LABAT, Les Islamistes algériens, op. cit., p. 52.
[7] Le Monde, 12 octobre 1988.
[8] Gilles MILLET, Libération, 11 octobre 1988.
[9] Jean-Marc KALFLÈCHE, Le Quotidien de Paris, 11 octobre 1988.
[10] Le Monde, 15 octobre 1988.
[11] Libération, 11 octobre 1988.
[12] Jeune Afrique, n° 1452, 2 novembre 1988.
[13] Voir, dans Libération du 13 octobre, le récit hallucinant de son envoyé spécial Bruno Ha-dith.
[14] Libération, 12 octobre 1988.
[15] El-Moudjahid, 12 octobre 1988.
[16] Alors responsable de l’Amicale des Algériens en Europe (Le Monde, 11 novembre 1988).
[17] COMITÉ NATIONAL CONTRE LA TORTURE, Cahier noir d’octobre, ENAG, Alger, 1989.
[18] El-Moudjahid, 18 octobre 1988.
[19] Le Monde, 25 octobre 1988.
[20] Ils seront rappelés dans Le Monde, le 15 octobre, par Frédéric Fritscher : « Où étaient donc les forces de police, ce mercredi [5 octobre, premier jour des émeutes] ? Elles avaient reçu des instructions précises. Même les agents de circulation avaient déserté les carrefours. Comme si tout était prévu, à défaut d’être orchestré. Qui avait donc bien pu, mardi soir [4 octobre], prévenir certains commerçants de la rue Didouche-Mourad, en leur conseillant de laisser leur rideau baissé le lendemain ? Qui étaient ces adultes à l’air sévère et décidé qui guidaient, mercredi matin, ces hordes déchaînées dans Alger, ville ouverte. Si nous avions entendu parler des uns, nous avons vu les autres ! Fallait-il donc en arriver à cette extrémité pour pouvoir en appeler aux militaires et décréter, le lendemain, l’état de siège ? Qui étaient ces civils en jeans, baskets et blousons de cuir qui, au milieu des manifestants sortaient soudain un pistolet et ouvraient le feu ? Qui étaient ces cinq hommes en civil montés sur le plateau arrière d’une 404 bâchée qui ont tiré sur la foule à Kouba ? Qui étaient encore ceux qui, à bord de voitures de sociétés nationales, lâchaient, ici et là, quelques rafales d’armes automatiques ? »
[21] Serge JULY, Libération, 12 octobre 1988.
[22] Interview de Michel Rocard sur TF1, 13 octobre 1988.
[23] Libération, 10 octobre 1988.
[24] Sid Ahmed SEMIANE (dir.), Octobre, ils parlent, op. cit.
[25] Comme l’établit notamment, de façon circonstanciée, le mémoire très détaillé rédigé en juillet 2002 par les avocats français William Bourdon et Antoine Comte en réponse au « Mémoire à M. le Procureur de la République du tribunal de grande instance de Paris » des conseils de Khaled Nezzar, suite à la plainte pour tortures dont ce dernier a été l’objet le 25 avril 2001 (ce document de référence sur les événements de la période 1988-1998, outre qu’il bat systématiquement en brèche les allégations autojustificatives du général Nezzar sur les crimes qui lui seront reprochés, présente notamment le récit le plus précis et le mieux documenté publié à ce jour des événements d’Octobre 1988 ; il est consultable sur le site ).
[26] Khaled NEZZAR, in Sid Ahmed SEMIANE (dir.), ibid., pp. 65-93.
[27] Le Matin, 5 octobre 2000.
[28] Hacine OUGUENOUNE, entretien avec Jean-Baptiste Rivoire, Londres, mars 2002.
[29] Entretien de Jean-Baptiste Rivoire avec le capitaine Ouguenoune, dit « Haroun », membre du Mouvement algérien des officiers libres (MAOL), à Londres, juillet 2002, reproduit dans l’ouvrage de Habib SOUAÏDIA, Le Procès de « La Sale Guerre », op. cit., p. 491.
[30] Medjdoub LAKHAL AYAT, in Sid Ahmed SEMIANE (dir.), Octobre, ils parlent, op. cit., p. 129.
[31] El-Moudjahid, 20 septembre 1988.
[32] Lahouari ADDI, Le Monde, 27 juin 1991.
[33] Abdelhamid BRAHIMI, « La responsabilité du général Khaled Nezzar dans la répression et l’inauguration d’une politique de terreur en Algérie », témoignage produit en défense pour le procès en diffamation de M. Khaled Nezzar contre M. Habib Souaïdia, 30 mars 2002.
[34] Le Monde, 4 octobre 1988.
[35] Le Monde, 8 octobre 1988.
[36] Abdelhamid Brahimi, entretien avec les auteurs, Londres, février 2002.
[37] Khaled NEZZAR, in Sid Ahmed SEMIANE (dir.), Octobre, ils parlent, op. cit., pp. 65-93.
[38] Ibid., p. 74 et 79.
[39] Khaled NEZZAR, in Sid Ahmed SEMIANE (dir.), Octobre, ils parlent, op. cit., pp. 65-93.
[40] Larbi BELKHEIR, ibid., pp. 111-126.
[41] Medjdoub LAKHAL AYAT, ibid., p. 132.
[42] Voir Fréderic Fritscher, Le Monde, 15 octobre 1988.
[43] Abed CHAREF, Le Grand Dérapage, op. cit., p. 3.
[44] Khaled NEZZAR, in Sid Ahmed SEMIANE (dir.), Octobre, ils parlent, op. cit., pp. 65-93.
[45] Me Abdennour ALI YAHIA, entretien avec les auteurs, février 2002.
[46] Larbi BELKHEIR, in Sid Ahmed SEMIANE (dir.), Octobre, ils parlent, op. cit., pp. 111-126.
[47] Le Monde, 15 octobre 1988.
[48] Jeune Afrique, 2 novembre 1988.
[49] Le Monde, 15 octobre 1988.
[50] Interview de Noureddine AÏT-HAMOUDA, Le Monde, 15 octobre 1988.
[51] François BURGAT, Libération, 17 octobre 1988 ; Le Point n° 842, 7 novembre 1988.
[52] « Depuis quand Noureddine Aït-Hamouda fait-il partie du Mouvement culturel berbère ? Où se trouvait-il en 1980 ? Pourquoi se cache-t-il derrière ce pronom problématique : “Nous” ? [...] Nous nous élevons avec force contre ce comportement malhonnête, irresponsable, calculateur, et politiquement très grave » (MOUVEMENT CULTUREL BERBÈRE, « Réponse au journal Le Monde », Tafsut, n° 12, janvier 1989).
[53] Le Monde, 15 octobre 1988.
[54] Cité par Hubert VÉDRINE, Les Mondes de François Mitterrand. À l’Élysée, 1981-1995, Fayard, Paris, 1996, pp. 681-691.
[55] François BURGAT, L’Islamisme au Maghreb, Karthala, Paris, 1988.
[56] Jean-Pierre PÉRONCEL-HUGOZ, Le Monde, 15 décembre 1988.
[57] Le Nouvel Observateur, 13 octobre 1988. Signataires : Hélène Balfet, Jean-Laurent Bost, Georges Condaminas, Hubert Damisch, Daniel Delorme, René Dumont, Robert Jaulin, Serge Lafaurie, Monique Lange, Claude Lanzmann, Henri Lefèbvre, Michel Leiris, Maud Mannoni, Maurice Nadeau, Jacques Panijel, Hélène Parmelin, Ernest Pignon, Bernard Pingaud, Maurise Pons, Jean-Bertrand Pontalis, Jean Pouillon, Madeleine Rebérioux, Jean-François Revel, Maxime Rodinson, Jean-Jacques Roland, Gilbert Rouget, Claude Roy, Françoise Sagan, Nathalie Sarraute, Claude Sautet, Robert Scipion, Anne-Marie de Vilaine...
[58] Le Monde, 20 octobre 1988.
[59] Le Monde, 29 octobre 1988.
[60] Henri ALLEG, La Question, Minuit, Paris, 1958.
[61] Pierre VIDAL-NAQUET, L’Affaire Audin, Minuit, Paris, 1959 ; nouvelle édition : Minuit, Paris, 2000.
[62] Le Monde, 29 octobre 1988.
[63] Le Monde, 13 octobre 1988.
[64] Frédéric FRITSCHER, Le Monde, 18 novembre 1988.
[65] Frédéric FRITSCHER, Le Monde, 26 novembre 1988.
[66] Le Monde, 4 novembre 1988.
[67] Me Abdennour ALI YAHIA, Tafsut, n° 12, janvier 1989.
[68] COMITÉ NATIONAL CONTRE LA TORTURE, Cahier noir d’octobre, op. cit., p. 18.
[69] Le Monde, 19 décembre 1988 ; 31 décembre 1988.
[70] Le Monde, 12 janvier 1989.
[71] Le Monde, 14 janvier 1989.
[72] El-Chaâb, 11 janvier 1989.
[73] Ghania MOUFFOK, Être journaliste en Algérie, Reporters sans frontières, Paris, 1996, p. 24.
[74] Ibid., p. 16.
[75] Libération, 27 février 1989.
[76] Le Monde, 29 juin 1989.
[77] Larbi BELKHEIR, in Sid Ahmed SEMIANE (dir.), Octobre, ils parlent, op. cit., p. 124.
[78] Le Monde, 2 novembre 1988.
[79] La question soumise à référendum porte sur l’acceptation ou non des amendements constitutionnels instituant la séparation des pouvoirs entre le chef de l’État et le Premier ministre. La nouvelle Constitution mettrait ainsi fin au monopole du FLN par l’« organisation démocratique de l’action politique ».
[80] Le Monde, 8 avril 1989.
[81] Curieusement, quinze islamistes de cette mouvance, dont Abdelkader Chebouti, Mansouri Meliani, Azzedine Baâ et Mohamed Amamra, ne seront pas concernés par cette grâce. Officiellement, ce renvoi tient à une bataille juridique entre avocats et ministère public pour savoir si ces hommes sont ou non des « politiques ». Nous verrons plus loin que cela répond à la volonté de la SM de les manipuler pour contrôler la mouvance islamique. Si le litige tombe à pic pour permettre ce renvoi, et leur maintien nécessaire en prison, il sera résolu « positivement » par leur libération le 25 juillet 1990, quatre jours avant l’adoption de la loi d’amnistie (voir Frédéric FRITSCHER, Le Monde, 17 octobre 1989).
[82] Cette loi sera publiée au Journal officiel du 15 août 1990.
[83] Le Comité national contre la torture et Me Abdennour Ali Yahia seront parmi les rares à protester.
[84] Dalila MORSLY, in Sid Ahmed SEMIANE (dir.), Octobre, ils parlent, op. cit., p. 48.
[85] Le Monde, 1er novembre 1988.
[86] Mohammed SAMRAOUI, Chronique des années de sang, op. cit., p. 33.
Ibid.
[87] , 2000.
[88] Le Monde, 29 novembre 1988.
[89] Nicole CHEVILLARD, Algérie : l’après-guerre civile, op. cit., p. 46.
[90] Hocine AÏT-AHMED, L’Affaire Ali Mécili, op. cit., p. 80.
[91] Jeune Afrique, 30 novembre 1988.
[92] Le Monde, 5 novembre 1988.
[93] Frédéric FRITSCHER, Le Monde, 18 octobre 1988.
[94] Le Monde, 1er mars 1989.
[95] Le Monde, 10 mars 1989.
[96] Le Monde, 11 et 14 janvier 1989.
[97] Libération, 12 mars 1989.
[98] Libération, 10 mars 1989.
[99] Frédéric FRITSCHER, Le Monde, 29 juillet 1989.
[100] Le Monde, 25 octobre 1988.
[101] Abed CHAREF, Algérie, le grand dérapage, op. cit., p. 17.
[102] Ibid.
[103] Le Monde, 15 février 1989.
[104] Khalifa SAÏD, « Le RCD », in REPORTERS SANS FRONTIÈRES, Le Drame algérien, La Dé-couverte, Paris, 1996, p. 159.
[105] Le Monde, 23 février 1989.
[106] Le Monde, 18 novembre 1988.
[107] AFP, Le Monde, 28 mars 1989.
[108] José GARÇON, préface à l’ouvrage de Djallal MALTI, La Nouvelle Guerre d’Algérie, La Découverte, Paris, 1999, p. 17.
[109] Libération, 11 septembre 1989.
. [110] Jacques DE BARRIN, Le Monde, 11 juin 1991.
[111] Ce que confirme dans son livre l’ex-colonel de la SM Mohammed Samraoui, qui explique que, à partir de la fin 1990, l’action de la SM visait notamment la « manipulation des “politiques” du FIS par le biais de membres de sa direction (comme Ahmed Merrani, Saïd Guechi, Bachir Lefkih, Ali Nassim Bouazza, El-Hachemi Sahnouni, Zebda Benazzouz) qui étaient en réalité des agents de la SM, dans le but de créer un climat de discorde à l’intérieur du parti et d’encourager les deux principaux chouyoukhs (dirigeants) à tenir un discours plus extrémiste » (Mohammed SAMRAOUI, Chronique des années de sang, op. cit., p. 96).