"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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"Pourquoi le monde arabe n’est pas libre"
Un livre décapant de Moustapha Safouan

par Mohammed Harbi

“Pourquoi le monde arabe n’est pas libre” : le titre est ambitieux et lorsqu’on sait que Moustapha Safouan est un des psychanalystes les plus subtils, un des plus ouverts et des plus audacieux dans ses recherches théoriques, on s’attend (et on le redoute aussi) à un ouvrage qui ferait des aléas de l’inconscient collectif la clé de la question posée par le titre du livre. Dès les premières lignes, nous sommes rassurés : c’est le texte d’un penseur politique que nous lisons, un penseur qui interroge l’histoire dans une langue claire et qui propose une série d’hypothèses explicatives qui s’appuient sur une connaissance fine de ce monde arabe qui n’est pas libre ! Nous ne saurions épuiser la richesse d’un texte aux mille idées et aux mille références culturelles, historiques, linguistiques et littéraires. Nous nous contenterons, dans ce bref compte rendu, de retenir ce qui semble en être l’hypothèse fondamentale et qui consiste à se demander pourquoi le monde occidental a dépassé son propre Moyen-Age par une Renaissance qui ouvrira le chemin au Siècle des Lumières alors que le monde arabe qui, avec Al Farabi et Ibn Rochd, a connu le rationalisme, ne connaîtra pas ce type de dépassement ? Récuser la thèse selon laquelle « la suprématie de l’Occident sur l’Orient tient à la différence entre le christianisme et l’islam, entre un christianisme ouvert à l’argumentation et un islam fermé tel un monolithe. C’est un non-sens ». Safouan s’appuie sur ce que montre et démontre l’histoire. Il reste que la religion (christianisme ou islam) n’y est pour rien, non pas tant par ce qui la caractérise que par ce qui résulte, quant au monde arabe, de sa soumission à des pouvoirs politiques et administratifs, fruits de la conquête dont le seul propos était d’assurer la domination de l’Etat sur tous les aspects de la vie.
« Le Coran ne dit rien sur l’autorité politique et sur les moyens de gouverner. Mais, par une incroyable supercherie, le hadith qui dit que l’islam est à la fois spirituel et temporel a été exploité pour soumettre le Coran au gouvernement absolu. » C’est ainsi que les Arabes construisirent leur empire en prenant pour modèle Byzance et la Perse (le vainqueur vaincu par ses conquêtes). Il fallait cependant se donner une source de légitimité, ce fut le Livre. Ainsi, l’islam, à la différence du christianisme, n’est pas une religion institutionnalisée en une Eglise. Il en résulte que « l’Eglise islamique est en fait l’Etat islamique ». C’est l’Etat qui nomme celui qui occupe la plus haute autorité religieuse.
Mais pourquoi ne voit-on pas naître, au sein même de la communauté musulmane, comme en Europe, une sorte d’intelligentsia qui discute les textes sacrés, les mettant en dialogue avec la culture gréco-romaine ? La différence est dans la rupture qui s’introduit dans l’Europe chrétienne et la naissance d’un sécularisme, lequel n’est pas une irréligion ni un athéisme mais « une rupture totale avec ces formes traditionnelles d’éducation et de transmission » (il s’agit de l’éducation familiale relayée par la religion et les institutions de l’Etat). Une rupture qui est à la naissance des universités et à la constitution, dans des villes importantes, d’une classe d’hommes dont la seule occupation était d’apprendre et d’enseigner et qui devint une force sociale annonçant l’humanisme du XVIe siècle. Et Safouan rêve à une série de propositions pour l’Egypte, parmi lesquelles celle qui lui semble la plus importante, car il y consacre un long développement, alléguant l’autorité d’Ibn Khaldoun que les écrivains trouvent « le courage de rompre la barrière élitiste de l’arabe classique, car celle-ci les aliène au régime et fait d’eux un groupe de lettrés qui se lisent les uns les autres mais n’ont aucune communication avec le reste de la population ». Après tout, ajoute-t-il, « la différence entre l’arabe du Coran et l’arabe parlé est aussi importante que la différence, aujourd’hui, entre l’italien et le latin ». Cette approche, stimulante certes, mérite débat.
Safouan n’est pas un simple analyste du politique. Il est un observateur engagé, comme le prouvent son opposition farouche au populisme socialisant de Nasser et la lucidité avec laquelle il apprécie le phénomène du terrorisme dans ces phrases qui achèvent son ouvrage : « Certes le terrorisme est un crime qui doit être combattu, mais cette vérité incontestable ne doit pas servir de prétexte pour méconnaître l’existence des partis islamiques qui ont rejeté ou rejettent encore le terrorisme. Dès lors, le refus obstiné de les reconnaître perd toute justification, sauf à vouloir conserver le monopole du pouvoir. »

(*) Moutapha Safouan, “Pourquoi le monde arabe n‚est pas libre. Politique de l’écriture et terrorisme religieux”, Denoël, Paris, 2008.