"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Témoignage de Zineb el-Rhazoui, membre fondatrice du MILA

(5 octobre 2009)

« Nous pourrions changer de méthode »

15h15 : devant le bureau du procureur du roi au tribunal de première instance de Mohammedia. J’attends d’être reçue, en compagnie d’une dizaine de personnes venues exprimer leur soutien : Abdallah Zaazaa, chez qui je me trouvais la semaine précédente, Sion Assidon, l’une des rares personnes qui venaient au domicile de Zaaza pendant que j’y étais, le bureau de l’AMDH de Mohammedia, Aboubakr Jamaï, Zhor El Qamch, Khadija Sadok et d’autres confrères restés sans nouvelles de moi depuis la semaine dernière. Le procureur me reçoit seule, vérifie mon identité, et me demande si j’étais bien l’une des fondatrices du Mouvement Alternatif pour les Libertés Individuelles. Je réponds par l’affirmative. Deux éléments de la police judiciaire arrivent dans le bureau, et le procureur m’annonce que je dois les accompagner au district provincial de Mohammedia. « Suis-je en état d’arrestation ? » lui ai-je demandé. « Non madame, il s’agit simplement de la procédure pour recueillir votre déposition ». Les policiers en civil m’escortent vers une voiture banalisée garée devant le tribunal, puis nous nous dirigeons vers le poste de police, suivis des personnes venues m’exprimer leur soutien. Sur le chemin, les deux policiers qui m’accompagnaient et le conducteur du véhicule ne m’ont quasiment pas adressé la parole. A l’entrée du commissariat, un policier en costume me prend en photo. Devant l’escalier qui mène au premier étage, mon accompagnateur marque un arrêt et me fait signe de la main : « Après vous madame ». On m’installe dans une grande pièce où 9 sièges sont disposés en demi-cercle devant un bureau. Je m’assieds sur celui du milieu, face à la personne qui devait présider l’interrogatoire. Des agents munis de stylos et de bloc-notes s’installent des deux côtés. Après avoir vérifié mon identité, on me demande celle de mes accompagnateurs. Les grandes fenêtres de la pièce donnaient sur le petit jardin qui se trouve devant le commissariat, où le « groupe de soutien » attendait ma sortie. On me demande de venir à la fenêtre et de donner les identités des personnes en question. Je m’exécute. Retour sur la chaise, l’interrogatoire commence. « Où étiez-vous ? » me demande l’un d’eux. « Chez Abdallah Zâazâa » ai-je répondu. « Pourquoi avez-vous décidé de vous présenter chez le procureur, au lieu de venir chez nous ? ».
J’ai expliqué que mon but était de vérifier où en était la procédure et de savoir s’il y avait des poursuites. Un enquêteur m’interrompt : « tu dois savoir que nous sommes capables d’arrêter qui nous voulons, ce n’est pas toi qui vas nous poser des difficultés ». Les questions se poursuivent. Sur mon parcours, ma famille, ma carrière, mon passage chez Abdallah Zaazaa, si celui-ci jeûne, sa situation familiale et professionnelle et si c’est lui qui m’a conseillé de me présenter chez le procureur au lieu de la police judiciaire. « Il a dû t’instruire sur la démarche » conclut un policier. Les enquêteurs en viennent au Mouvement Alternatif pour les Libertés Individuelles. « Si tu es mécréante, c’est h’ram que nous soyons assis avec toi. Tu mérites la mort, c’est ce que dit la Charia. Une personne comme toi devrait normalement être tuée », me lance l’un d’entre eux. Voulant répondre à cela, il m’interrompt : « Je ne suis pas en train de te poser une question, je te dis ce qu’il en est. Vous devriez remercier la police, tes amis et toi, car elle vous a protégés. Les islamistes allaient venir et faire de vous de la viande hachée. Si nous étions des salauds, nous les aurions laissés vous lyncher, nous aurions même pu les envoyer nous-mêmes pour le faire ». Les enquêteurs s’intéressent particulièrement à mes rapports avec les journalistes étrangers, ils refusent de croire que je n’ai pas contacté les correspondants espagnols pour assister à l’événement. On m’a également reproché d’avoir répondu aux questions des quotidiens "Le Monde" et "El Païs" : « As-tu la moindre idée de qui sont Jean Pierre Tuquoi et Ignacio Cembrero ? Ce sont des ennemis de notre pays, pourquoi leur as-tu parlé ? ». J’ai répondu que nos contacts s’étaient limités au cadre de leurs questions sur notre activité du 13 septembre. « Maintenant que vous n’êtes plus au Journal hebdomadaire, vous comptez certainement aller travailler en Espagne par le biais des correspondants espagnols », me lance l’un des enquêteurs. J’ai répondu que je ne parlais pas la langue de Cervantès et que je n’avais nullement l’intention de quitter le pays. Les policiers insistent particulièrement sur la présence de la journaliste espagnole Beatriz Mesa, correspondante de El Periodico de Catalunya. D’un coup, celui qui présidait la séance sort un document qui a tout l’air d’être une pièce à conviction : « Venez voir. Qui est-ce ? ». Je réponds qu’il s’agit de Beatriz Mesa, mais le policier insiste sur un détail : « Que fait-elle de la main ? ». La journaliste espagnole affichait un V, symbole de victoire. Je devais donner une explication à son geste, mais j’ai répondu que je n’en avais aucune. Au cours de l’interrogatoire, je demande à aller aux toilettes, deux agents m’y accompagnent. En quittant le grand bureau, un des enquêteurs leur lance : « Porte ouverte ! », puis en s’adressant à moi : « Puisque vous êtes pour les libertés individuelles, ça ne devrait pas vous déranger de laisser la porte des toilettes ouverte. » Une fois aux WC, petit local sale et inondé, j’ai pu m’enfermer sans que mes accompagnateurs ne m’en empêchent.
Les questions affluent de toutes parts, je réponds souvent à la même, deux ou trois fois. Les enquêteurs me demandent si j’ai eu un contact avec mon collègue Aziz El Yaâkoubi après son arrestation dans l’après-midi du mardi 15 septembre. Je réponds qu’il m’avait envoyé un e-mail le mercredi 16 vers 4h du matin, près d’une heure après avoir été relâché par la police. Plus tard, lors de l’interrogatoire, celui qui semblait diriger les opérations m’a annoncé que je serai convoquée ultérieurement, et qu’il allait alors falloir « tout dire ». Et d’ajouter : « Jusqu’ici, nous avons un comportement très civilisé avec vous, mais nous pourrions changer de méthode, vous avez vu comment les choses se sont passées avec Aziz... ». Avant de quitter le grand bureau, la même personne me fait quelques observations sur le journalisme : « Vous les journalistes, vous avez le droit de critiquer le pays lorsque quelque chose ne va pas, mais vous devez aussi reconnaître les avancées qui se font ». Direction 2e étage, on me prend en photo de face et de profil, et on relève mes empreintes. On me conduit par la suite dans un petit bureau du premier étage, je comprends que le moment de la rédaction du PV est arrivé. Une demi-douzaine de policiers sont là, d’autres entrent et ressortent du bureau. Chaque nouveau venu salue tout le groupe, y compris moi, certains me serrent la main. Les policiers sont courtois, certains affichent un comportement sympathique. Les questions n’arrêtent pas pour autant, des précisions me sont demandées pour rédiger le PV le plus précis possible. Lors de l’interrogatoire, un agent m’interpelle poliment : « Madame, puis-je me permettre de vous poser une question quelque peu personnelle ? ».

J’acquiesce, puis il poursuit : « en islam, jeûner, c’est s’abstenir de manger et d’avoir des rapports sexuels dans la journée. Est-ce que les dé-jeûneurs, de manière générale, continuent simplement à manger ou également à avoir des rapports physiques ? ». Je réponds qu’au-delà des pratiques individuelles de chacun, un dé-jeûneur continue à mener sa vie normalement pendant le ramadan, sans observer de prescription religieuse. L’agent qui tape le PV lit les phrases à haute voix et ne s’oppose pas à changer un terme lorsque je ne suis pas d’accord. Plus tard, j’ai informé les enquêteurs que j’avais un creux, un jeune homme qui se trouvait à ma gauche, sort de sa poche un sac en plastique contenant des dattes, des amendes et des raisins secs. « Ce sont les friandises de l’aïd » m’a-t-il dit en me tendant le sachet. J’ai donné 20 dirhams à un policier pour qu’il aille me chercher un petit encas, il revient quelques minutes plus tard avec des biscuits, des yaourts à boire, et me rend la monnaie.
Quelques instants plus tard, l’adjoint du préfet arrive et me tend un sac de victuailles : « ça vient de vos parents » me dit-il poliment. Les agents me font remarquer que le paquet venait de la pâtisserie la plus chic de la ville, je les invite naturellement à partager mon repas. Certains y gouttent, d’autres s’abstiennent, mais l’ambiance est à la convivialité. Vers 22h, des flashs crépitaient à l’extérieur du commissariat. Les agents ferment la fenêtre. « Le nombre de personnes venues avec vous a augmenté, ils prennent des photos en bas », me dit l’un d’entre eux. Ensuite, il suggère à un autre policier : « Vous devriez les virer, qu’est-ce que cela veut dire qu’ils restent là devant le commissariat ? ». Au fur et à mesure que l’écriture du PV avançait, les questions changeaient : de ma petite enfance à Casablanca, puis à Fès, jusqu’à l’Université à Paris, et mon arrivée au "Journal Hebdomadaire". Une fois la partie biographique achevée, les questions sur le Mali ont laissé place à mon séjour chez Abdallah Zaazaa et au soutien de Sion Assidon. « De quelle nationalité est Assidon ? ». J’ai répondu qu’il était marocain, avant que l’un des policiers ne précise qu’il était juif marocain. « Pourquoi ne vous a-t-il pas accueillie chez lui ? ». J’ai répondu qu’il fallait le lui demander, avant qu’un des enquêteurs n’ajoute : « Les Juifs sont comme ça, ils ne vous accueilleront jamais chez eux ». Le questionnaire se poursuit, mes déclarations sont soigneusement consignées.
Parallèlement, les policiers engagent la conversation, l’un d’entre eux qualifie le MALI de secte, un autre admet que notre action est « avant-gardiste », d’autres encore discutent de cinéma ou de questions de société. Le PV est imprimé en 7 exemplaires, on me laisse le temps de le relire et de le signer. On me demande trois numéros de téléphone où je suis susceptible d’être joignable les jours suivants, et on me laisse disposer. A l’heure où ces lignes sont écrite, j’ai reçu une convocation téléphonique de la part de la police le vendredi 25 septembre à 10h du matin au district provincial de Mohammedia.

(Témoignage paru dans le journal marocain "Journal Hebdo").